S MŒURS ET LA RELIGION DU HAUT CLERGE
Au simple point de vue des mœurs, le Roban de Savernc ne faisait pas exception. Son mot d'ordre à son secrétaire : « Liberté ! Facilité ! » était donné dans toutes les grandes réceptions de l'aristocratie épiscopale ou abbatiale. S'il ne restait qu'une chambre au château de campagne et qu'il s'y présentât une dame, avec un jeune officier, Son Eminence interdisait « la plus petite réflexion » à la valetaille : ce dont ne se plaignaient ni l'officier ni la dame (1).
A Grandselve, les bernardins fêtaient saint Bernard par quinze jours de chasses, danses et comédies. Le quarlior des dames, écrit finement notre rétrospectif coureur de couvents (2), était « pourvu de tout ce qu'il faut pour la toilette, et l'on dit même qu'aucune d'elles n'avait besoin d'amener son officier ».
A Clairvaux, l'hospitalité était la même pour les gens de qualité. L'abbé dom Raucourt était, dit le comte lîeugnot (3), » poli avec les hommes, galant avec les femmes et, avec ou malgré tout cela, fort bête. » Lorsque, élu député, il parut à Versailles, Marie-Antoinette ne put retenir cette exclamation : « Ah! le beau moine ! »
On sait ce qu'étaient les pet ils abbés de cour et de ruelles, pourvus de bénéfices simples, qui n'avaient d'ecclésiastique que la tonsure à peine et un coquet rabat : sans fouc-
(1) Taine, I, lo6.
(3) Mémoires du comte Beugnol, 2 v. in-8°, Deutu 1860, 2" édition, p. 00-92.
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tions religieuses quelconques, ils faisaient des vers licencieux au lieu de marmoter des patenôtres, ils remplaçaient le service de l'autel par celui du boudoir. — « Je défie », écrivait Camille Desmoulins (1) «qu'on me montre dans la société, rien de plus méprisable que ce qu'on appelle un abbé? Qui est-ce, parmi eux, qui n'a pris la soutane, cette livrée d'un maître dont il se moque intérieurement, pour vivre grassement et ne rien taire? »
Il y avait aussi de grands abbés de la même espèce, et le vrai type en fut, rapporte le prêtre D.Mathieu, (2) le spirituel libertin qui écrivit Aline, reine de Golconde, Stanislas de Boufflers, abbé de Belchamp et de Longucville, chevalier de Malte, que l'on ne savait comment appeler, tantôt abbé tantôt chevalier, qui fut capitaine de hussards et maréchal de camp, alla gouverner le Sénégal pour expier une chanson contre Marie-Antoinette, en revint pour se faire nommer membre de l'Académie française en 1788, fut à la fois électeur noble et électeur ecclésiastique dans les assemblées des baillages lorrains, se fit nommer député par le second Ordre, émigra après le 10 août 1792, mais revint en 1800 reprendre sa place à l'Institut et... à la cour de Napoléon.
« Fils d'une favorite du duc Stanislas, dit l'abbé Mathieu, la commende l'avait enrichi dès le berceau, et le bien de l'Eglise, le patrimoine des pauvres n'a servi, entre ses mains, qu'à payer les dettes et nourrir les vices.. . d'un bâtard de famille. »
Non plus parmi les commendataircs, maie parmi les évoques en fonctions, la galanterie se déployait sans la moindre réserve.
A Saint-Dié, M. de la Galaizière faisait danser toute la ville jusqu'à deux heures du matin, pour célébrer son
(1) La France libre.
(2) L'Ancien régime en Lorraine, p. 70.
installation dans son diocèse. L'évêque de Toul amenait de Puis de jolis chanoines, qu'on appelait déjà de « jeunes gandins », qui se promenaient par les rues avec des dames et couraient les bals masqués en carnaval. L'avant-dernier évêque de Nancy (1778-1783), M. de la Tour du Pin, pour plaire à une sœur fastueuse, donnait de grandes soirées, musique et danse mêlées ; ses curés allaient le supplier de suspendre, au moins pendant le carême, ses réceptions trop mondaines (1).
M. Taine nomme d'un seul coup quatre évêques assistant chez un ministre, M. de Trudaine, à une pièce, les Accidents ou les Abbés, que l'auteur, le peu pudique Collé, n'a pas osé laisser imprimer, tant elle était épicée. En d'autres aussi joyeuses maisons brillaient MM. de Montauban, de Bordeaux, d'Autun, le cardinal de Montmorency et l'évêque d'Orléans, celui-là même qui tenait la feuille des bénéfices.
L'évêque du Mans, M. de Grimaldi, ne prenait pour grands vicaires que ses camarades de classes, jeunes comme lui, et sa maison de campagne de Coulans était renommée par les jolies dames qu'on y rencontrait. L'archevêque de Narbonne, Dillon, avait fait de son abbaye de Haute-Fontaine, dans le Soissonnais, une maison de plaisirs très fréquentée par les dames de la cour.
L'évêque d'Arras, M. de Conzié, surpris à quatre heures du matin chez une belle pénitente, par un rival, officier aux gardes, se faisait apporter un habit laïque, descendait au jardin et échangeait un coup d'épée. C'était du plus grand genre, et l'on ne trouvait guère à redire non plus à la franchise de l'abbé de Saint-Gcrmain-dcs-Prés, — prince du sang, d'ailleurs, — M. de Clermont, qui, dans sa maison abbatiale de Berny, pour faire les honneurs de sa table, installait une danseuse de l'Opéra, Mlle Leduc Même dans
(1) Ibidem, 153, 154, 330, 334.
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une grande \illc comme Bordeaux, l'archevêque libéral
Champion de Cicé, confiait la direction de ses grandes récep- I ions aune très belle et sans doute aussi très noble personne, sa maîtresse authentique.
A propos de toutes ces étourderies, on ne peut moins religieuses, dont son érudition impartiale garantit l'authenticité, M. Taine risque cette réflexion philosophique sur « les libertés de la soutane », que les derniers prélats de l'ancien régime portaient aussi gaillardement qu'un habit de cour : « Pour la leur coller au corps, il a fallu la tourmente révolutionnaire, puis la surveillance hostile d'un parti organisé et la menace d'un danger continu. Jusqu'en 1789,1e ciel est trop beau, l'air est trop tiède, pour qu'on se résigne à se boutonner jusqu'au cou ! » (1).
Quanta la religion, le haut clergé est trop « du monde, » non-seulement pour en prendre avec gravité la défense contre l'amusant esprit des philosophes, mais même pour y croire sérieusement. Elle est le moindre souci des abbés de cour.
Chez les dignitaires de l'Eglise, — » et, sur ce point, tous les témoignages sont d'accord, •> affirme M. Taine (2), sauf à condamner plus loin (3) les généreuses tentatives de la Constituante pour rendre le clergé honnête et chrétien, — chez les archevêques et évèques, les hauts abbés, les grands vicaires et les chanoines, « il n'y a plus aucune foi ! »
Dom Collignon, abbé de Metlach, seigneur haut justicier et curé (primitif) de Valmunster, un saint homme qui ne dine qu'en petit comité avec ses deux maîtresses, dit à qui veut l'entendre que la religion « est un établissement politique et un frein moral » pour la canaille.
(1) L'Ancien régime, p. 104-10.""».
(2) Ibid. p. 382 384.
(3) Dausja Révotution.
Prononçant, clans la chapelle du Louvre, le panégyrique de saint Louis, un grand vicaire de Cahors omet de l'aire le signe de la croix en montant on chaire, prouve l'absurdité des Croisades et « heurte sans aucun ménagement la cour de Rome. » Les prédicateurs à la mode ne s'exposent plus au ridicule en traitant Jésus-Christ de fils de Dieu ; ils l'intitulent « le législateur des chrétiens. »
Le « savoir-vivre » clérical est ainsi déterminé par le fin observateur Champfort : « Un curé doit croire un peu, sinon on le trouverait hypocrite; mais il ne doit pas non plus être sur de son fait, on le trouverait intolérant. Au contraire, le grand vicaire peut sourire à un propos contre la religion, l'évèque en rira tout à fait, le cardinal y joindra son mot. »
Chez ceux qui, comme l'abbé Maury, vont devenir, à la Constituante, les défenseurs les plus violents des abus extirpés, le scepticisme est aussi notoire que chez ceux qui, comme l'évoque Talleyrand-Périgord, sont prêts à jeter aux orties la mitre et la soutane.
Mercier (1) se plaît à signaler que le « corps qui a le moins de préjugés, c'est le clergé. » Devant Lafayette, (2) l'archevêque de Narbonne expliquait l'opposition de son Ordre à la Dévolution française, non par conviction religieuse, mais uniquement par point d'honneur : « Nous nous sommes alors conduits en vrais gentilshommes; car, de la plupart d'entre nous, on ne peut pas dire que ce fut par religion. »
Comme, à la mort de Deaumont, Marbœuf proposait Brienne pour l'archevêché de la capitale, Louis XVI objectait : « Il faudrait au moins que l'archevêque de Paris crût en Dieu! » (3)
On demandait à un curé de Paris : — Croyez-vous que
(1) En son Tableau de Paris.
(2) Mémoire», III, 58.
(3) Souvenirs et portraits par le duc de Lévis, p. 103«
les évèques qui mettent toujours la religion en avant en aient beaucoup ? — Le pasteur, après avoir hésité, répondait : « Il peut bien y en avoir quatre ou cinq qui en aient encore ! »
Faut-il les chercher parmi les trois seuls roturiers (1) qui fussent, en 1789, pourvus des petits diocèses qu'on appelait « évèchés de laquais? » Pour sûr, on n'en trouve guère que trois dans l'épiscopat noble :
L'évêque de Blois, M. de Thémines, qui offrait la moitié de son revenu à la patrie et dictait les libérales et égalitaires Instructions du hameau de Madon ;
L'évêque de Langres, M. de la Luzerne, qui, dans l'assemblée des Notables de 1 787, se prononça, avec La Fayette, en faveur de la liberté des cultes, « aimant mieux des temples dans les villes que des prêches au désert ; »
L'évêque de Nancy, M. de la Fare, qui, devant l'assemblée électorale de son Ordre, disait : « L'Eglise est dans l'Etat et, avant d'être ses ministres, nous sommes citoyens français! »