‹ Les cahiers des curés;Chapitre 23 sur 80 · LE MEMOIRE DES CURÉS POUR LES CURÉS · texte numérisé non relu

LE MEMOIRE DES CURÉS POUR LES CURÉS

La délibération de Romans venait à peine d'être prise que paraissait, à Avignon, un Mémoire pour les curés de fra.nce relativement à la concocution des États-généraux (i).

< 1 1 Nous analysons ce document précieux, (Avignon, 1788, in-8 de 94 pages, chez les libraires associés), d'après les notes que nous avons prises il y a plus de quinze ans sur le très-rare exemplaire (carton 219) de la Bibliothèque révolutionnaire du Louvre, collection unique dans son genre, si fatalement brûlée en mai 1871.

ION U.S IMIlKItS llKS C< lil>

Les autours, — des curés syndiqués, — entreprennent la défense des cuirs « à l'insu dos curés et dans l'intérêt même <lo l'État ». Car, si le clergé est le premier Ordre de l'Etat, « la substance co est formée par les curés qui, après les évêques, remplissent la fonction la plus importante du ministère pastoral. »

Tandis que toutes les classes se réjouissent de la prochaine convocation des États généraux, les curés ont pour de n'avoir pas de députés, en nombre proportionnel pris dans leur classe et librement choisis par eux.

En effet, les abbés, prieurs, chanoines et autres bénéficiera décimateurs ont, depuis plus d'un siècle, accaparé la représentation de la seconde classe ecclésiastique dans les assemblées du clergé. Le droit des curés de participer aux conciles, aux synodes, aux assemblées diocésaines et générales, bien que confirmé par les Etats généraux de 1614 et par une ordonnance royale de 1629, ne s'exerce plus nulle part. 11 ne se tient plus de synodes ni do conciles, ni de réunions diocésaines, ni d'assemblées provinciales. Sans que les curés soient consultés d'une manière quelconque, se forme, tous les cinq ans, rassemblée générale du clergé, qui accorde « le don gratuit » au roi et règle les affaires de l'Ordre entier.

Cette exclusion, abus de pouvoir, est d'autant plus préjudiciable aux pasteurs et aux fidèles que les bénéficiers ont des intérêts directement contraires à ceux des paroisses. Des réclamations soin eut renouvelées contre l'absorption de la dime par des titulaires de cure, dits « curés primitifs » qui n'exercent pas ; sur l'insuffisance de la « portion congrue », pension alimentaire du curé exerçant ; contre le casuel donnant lieu à des procès scandaleux, etc ; toutes ces réclamations ont échoué. — L'assemblée générale des décimateurs a toujours fait la sourde oreille.

l'insurrection des curés 109

Vainement le roi, informé par des voies détournées, a-t-il, à diverses reprises, voulu protéger les pauvres « eongruistes». Les lettres patentes de Sa Majesté étaient arrêtées au passage. Le Mémoire cite comme n'ayant été reçue que dans deux diocèses seulement une déclaration royale, relative à l'emploi d'une certaine partie des biens ecclésiastiques pour assurer une portion congrue suffisante aux curés et vicaires sans bénéfice et procurer des pensions de retraite aux piètres vieux ou infirmes !

Les curés de plusieurs diocèses du Dauphiné et de la Provence avaient spontanément formé en 1780 un syndicat, exposant leurs griefs et réclamant l'admission de leurs représentants directs à l'Assemblée générale du clergé. L'aristocratie ecclésiastique usa de toutes ses influences et lit signer parle roi la déclaration du 9 mars 1782. destinée à rendre impossible toute nouvelle réclamation pastorale.

.N'était-ce pas, font observer les auteurs du Mémoire, « réduire les curés à une perpétuelle inaction, par l'alternative de tout souffrir sans se plaindre ou de devenir coupables en se plaignant » ? Comment obtenir l'autorisation royale d'exprimer leurs griefs s'ils ne la réclament, et comment la réclamer, sans préalablement s'assembler et délibérer, c'est-à-dire sans désobéir et devenir rebelles ?

Après avoir cité de nombreux exemples de l'étoufiemcnt des pasteurs des paroisses, le Mémoire conclut en quatre points :

« t° Les curés, ceux surtout qui sont h portion congrue, se trouvent absolument isolés dans l'Ordre (ecclésiastique pour tout ce qui regarde leur sort temporel ;

« 2<> Rien n'est plus à craindre pour eux que d'avoir aux États généraux des représentants tels qu'on leur en donne depuis un siècle aux assemblées périodiques du clergé ; « 3° Puisque l'Ordre ne peut contracter aucun engage-

ment valide sans le concours proportionnel du clergé inférieur, dont les curés forment à Ions égards la plus considérable partie, c'est une nécessité légale de les appeler aux États généraux, proportionnellement à leur nombre et à la somme de leurs impositions », — c'est-à-dire des décimes répartis sur eux pour le solde du « don gratuit » concédé au roi ;

» 4° Enfin on ne peut leur rendre une exacte justice à cet égard qu'en leur accordant un choix parfaitement libre de leurs représentants, sans aucune condition d'éligibilité. »

A la suite du Mémoire pour les curés de France est reproduite la délibération de Romans, dont nous avons donné le texte. 11 y est joint une adresse expédiée à leurs confrères du Dauphiné par un grand nombre de curés des provinces du Lyonnais, du Forez, du Languedoc, de l'Auvergne et de la Provence.

« La province du Dauphiné, s'écrient les signataires, devient aujourd'hui le modèle de toutes les autres ; elle mérite d'être le centre de l'union civile. . .

« Les curés du royaume, qui doivent déjà beaucoup à leurs confrères du Dauphiné, éprouvent un besoin particulier de recourir à eux, dans ces circonstances précieuses où le cœur paternel de Sa Majesté s'ouvre à tous ses sujets.

« Retenus par la défense du 9 mars 1782, quoique elle ait été évidemment surprise à la religion du monarque, nous prions instamment nos confrères de cette province (où la déclaration n'a pas été enregistrée) de mettre à profit la liberté qu'ils ont, pour nous tirer de l'extrême embarras où nous nous trouvons... pour obtenir de Sa Majesté qu'un arrêt du conseil lève l'interdiction de 1782, et qu'il soit permis à tous les curés du roya'ume de s'assembler... afin de s'occuper de leurs intérêts communs.

« \ ous pouvez donner au gouvernement l'assurance la plus positive et la plus solennelle qu'il n'aura pas à se rc-

l'insurrection DES CLRES iH

pentir de la faveur que nous réclamons. Nous n'en ferons usage que sous les yeux de nos supérieurs et avec la plus grande retenue. .. Nous ne nous laisserons surpasser par aucune classe de citoyens dans les sacrifices qu'exigent les besoins de l'Etat. »

Les curés n'obtinrent pas de réponse. Ils firent, sur l'avis des Dauphinois, ce que ceux-ci avaient fait : ils se réunirent de toutes parts sans autorisation, ni royale ni épiscopale.

Nous allons voir le mouvement s'étendre jusqu'en Lorraine d'un côté et, de l'autre, jusqu'en Bretagne, sous la haute direction des curés du Dauphiné, sans cesse donnant à leurs confrères des instructions pratiques et leur inspirant un courage à toute épreuve.

Page 1