‹ Les cahiers des curés;Chapitre 25 sur 80 · US LES CAIIIKIIS I1KS CURES · texte numérisé non relu

US LES CAIIIKIIS I1KS CURES

En Dauphiné même, les quelques aristocrates obstinés qui n'ont pas osé résister au patriotique embrassement des

trois Ordres élèvent la voix. Une suprême tentative pour rompre l'unanimité de Vizille est faite aux États de Bomans. <■ Lu bas courtisan, perdu de dettes » — comme le définissent les curés dauphinois (I), l'archevêque d'Embrun, s'écrie : « Vous dédaignez de m'entendre, vous, prélats, et vous, gentilshommes, assemblés ici. Un funeste bandeau dérobe à vos )eux l'abîme où vont s'engloutir la noblesse et le clergé. Ecoutez encore ces derniers mots: Mon génie prophétise ! Les deux premiers ordres sont foutus l » A quoi réplique le comte de la Blache: « Monseigneur, tous venez de haranguer en dragon; je vais opiner en prélat. » Et à l'appel de ce gentilhomme l'assemblée confirme définitivement les Arrêtés libérateurs et égalitaires.

Mais il n'en va pas de même dans les provinces de Béarn, de Navarre et de Bretagne qui avaient disputé au Dauphiné la glorieuse initiative de la résistance aux attentats du ministère Briennc.

Les vieux États de Navarre, révolutionnaircmcnt ressuscites, protestent contre le Résultat du conseil. Us réclament leur convocation régulière pour procéder, en réunion générale et non par baillage ou sénéchaussée, à la nomination des représentants aux Etats-Généraux. Ils dénient aux curés le droit de nommer des délégués, prétextant que l'épiscopat béarnais représente le clergé local tout entier.

Au sein des États de Bretagne a éclaté un conflit entre le Tiers, qui réclame l'égalité de représentation, le vote par tète, la répartition proportionnelle des impôts sans distinction d'ordre, et les privilégiés, aristocrates et cléricaux, qui, après avoir résisté au despotisme ministériel, préten-

(1) Page 9-10 de leur Lettre aux recteurs de Bretagne, que non? analysons plus loin.

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dent maintenir les inégalités sociales. La \illc de Rennes est ensanglantée de véritables batailles entre les étudiants, les bourgeois et les gentilshommes. La jeunesse se « confédéré » dans toutes les cités bretonnes. Les femmes elles-mêmes entrent dans la ligue civique. A « l'Arrêté des dames et demoiselles de Guérande » répond, au-delà des frontières armoricaines, « l'Arrêté des mères, sœurs, épouses et amantes d'Angers », qui envoient leurs fils, leurs frères, leurs époux et fiancés au secours des citoyens « confédérés » de Bretagne.

Le Parlement de Rennes proteste. Il protestera jusqu'après la réunion de l'Assemblée nationale, contre la forme donnée par le roi aux élections. Les nobles, les « hobereaux » s'obstineront à ne pas vouloir « déléguer » autrement que par l'intermédiaire des États de Bretagne et, après que Louis XVI aura ratifié les prétendues « libertés bretonnes » du quinzième siècle, telle que les consacrait le contrat de mariage de la duchesse Anne, successivement femme de Charles VIII et de Louis XII !

Le haut clergé fait naturellement cause commune avec l'aristocratie laïque. 11 interdit aux curés, aux « recteurs » coin me on les appelle dans l'Ouest, de s'assembler sous n'importe quel prétexte. 11 leur ordonne, même de résister aux commandements du roi, qui convoque les assemblées électorales, en détermine la composition et le siège.

11 y avait alors, dans les paroisses bretonnes, nombre d'excellents prêtres. (I) « Ils avaient lu les Provinciales de Pascal », ils haïssaient et méprisaient le jésuitisme, et, <> jansénistes adoucis », à la rigueur de la doctrine, pour ainsi dire privée, ils joignaient « la tolérance civile ». Ces recteurs, dont plusieurs devinrent des héros républicains contre la chouannerie, étaient, en 1788-1789, de véritables

(1) Comme nous l'écrivait le docteur Guépin en 1862.

Vicaires savoyards. Ils laissaient, ils faisaient même « danser le dimanche, sous les yeux des parents; ils présidaient à la réunion fréquente des deux sexes pour les plaisirs honnêtes », tenant l'ennui pour vicieux et l'abêtissement jésuitique pour [dus vicieux encore.

11 va sans dire que ces recteurs citoyens furent, dès la première heure du réveil national, aussi sympathiques au tiers-état qu'hostiles aux Ordres privilégiés. Mais, ne sachant comment se conduire en présence des anathèmes des évèques, ils s'adressèrent, eux aussi, aux curés dauphinois.

La réponse, qui leur fut vite donnée, porte ce titre : Les curés du Dauphinê à leurs confrères les recteurs de Bretagne (1). Sa publication consterna le haut-clergé (2).

Elle est d'une pénétrante éloquence et commence ainsi:

« Très chers et très honorés confrères,

« Nous ne cessons de hénir le ciel de ce qu'il a voulu inspirer à tous les habitants de la province de Dauphinê cet esprit de justice, de raison, de paix et de concorde, qui nous garantit à jamais des maux sous lesquels nous gémissons depuis si longtemps, et qui, nous ramenant à notre constitution primitive, a fait rentrer le peuple dans l'exercice de ses droits.

» Un bonheur isolé ne serait pour nous qu'un demibonheur et notre joie ne sera parfaite que lorsque nous apprendrons que tous les Français, nos concitoyens, ont été rendus, comme nous, à la liberté... »

Les recteurs de Bretagne sont menacés par les intimidations des « fauteurs de l'aristocratie féodale et magistrale. » Tout serait perdu si « leur haut clergé, leur noblesse

(1) Brochure in-8 de 23 pages, conservée à la Bibliothèque nationale, Lb33 1241.

(2) F. L. C. Montjoye, Hist. de la Révolution de France de 1788 à 1789. 2 vol, in-8», Paris, 1797, t. I, p. 35 i.

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et leur parlement triomphaient des efforts généreux du Tiers Etat breton. « Les curés du Dauphiné doivent donc « venir à leurs secours, par leurs conseils et par leurs exemples ».

« Que le nombre et l'autorité de vos évèques ne vous en imposent point! S'ils sont bons citoyens, ils feront cause commune avec le peuple ; s'ils sont infectés des principes de la tyrannie, ne les écoutez pas !

» Vous devez souvent déférer, — quelque fois obéir — aux successeurs des apôtres, mais jamais aux successeurs de ces vassaux insolents et séditieux qui ont porté leurs mains sacrilèges sur la couronne du fils de Charlemagne, détrôné sa postérité, tenu si longtemps en tutelle la race capétienne et opprimé jusqu'à nos jours le peuple français. »

Les curés dauphinois établissent avec une irréfutable logique :

« Sur les questions théologiques, en matière spirituelle, les évèques sont les chefs de la hiérarchie ecclésiastique et l'on doit suivre leur décision — lorsqu'elle n aura rien de contraire à la doctrine universellement reçue, rî à votre conscience.

« Mais ne vous y trompez pas ! En matière civile et politique, les évèques ne sont que des citoyens comme nous ; leur

opinion ne doit pas enchaîner la nôtre Qu'ils dissipent

scandaleusement dans la capitale ou fastueusement dans leurs châteaux le patrimoine des pauvres dont ils se sont empalés, mais qu'ils nous laissent au moins le droit d'avoir des sentiments à nous et la faculté de nous conduire en conséquence ! Telle est la marche que nous avons suivie en Dauphiné et elle nous a réussi. »

Eux, ils avaient récemment encore pour évèque de Grenohle (1779- 1788) un noble breton, Iiay de Bonteville, « quia couronné une vie ignoble par une mort ignominieuse, »

Ce Conlcville, eu apprenant la chute du cardinal de Briennc, se brûla la cervelle, raconte l'écrivain royaliste Montjoye (1) ; « la honte dont pouvaient le couvrir les relations qu'il avait eues avec ce ministre le porta à cet excès de démence et de désespoir. »

Les curés dauphinois n'ont pas écouté les conseils de cet indigne prélat. Ils ont aussi « laissé pleurer » l'archevêque de Vienne, le Franc de Pompignan, « qui, dans une lettre pastorale, paraissait vouloir établir que la servitude des peuples est de droit divin ! » Ils ont laissé « jurer » l'archevêque d'Embrun !.... Que les recteurs bretons fassent de même à l'égard de leurs évêques et grands vicaires aristocrates !

« L'intérêt du peuple et celui des curés sont inséparables. Si le peuple sort de l'oppression, les curés sortiront de l'avilissement dans lequel le haut clergé les a plongés et les retient depuis si longtemps... En combattant pour lui, le peuple combat pour eux. »

La mission des curés est, d'ailleurs, de même source que celle des évêques. Ils sont « évêques, chacun dans sa paroisse. » Leur situation est celle des soixante-douze disciples par rapport aux douze apôtres; et « les uns n'étaient pas plus nobles que les autres. »

Les 40,000 pasteurs, « l'élite du Tiers-Etat, aussi nécessaires que chers à leurs ouailles, ne doivent-ils pas remporter sur 120 évêques, issus de la cabale et de l'intrigue, la plupart étrangers à leurs diocèses, » n'y résidant guère que, « pour réparer par une sordide économie, les brèches que fait à leurs trésors le luxe somptueux et dévorant de la cour et de la capitale? »

Quant aux nobles, ajoutent les Dauphinois, « les curés leurs sont supérieurs au pied des autels, dans la chaire de

(1) Histoire de la Révolution de France, t. I, p. 246.

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vérité. » Devant les lois civiles, « ils sont leurs égaux. » Et si l'État les charge « d'annoncer de sa part que nous sommes tous égaux à ses yeux, » ils ne doivent mettre aucune différence entre la noblesse et la roture. » — Us ne dépendent pas des nobles et, de plus, n'ont rien à attendre d'eux. Ce sont les nobles, en effet, « qui ont ravi aux curés leur patrimoine, et l'ont donné aux moines, qui l'ont gardé en leur laissant tout le poids de la chaleur du jour. »

Les Dauphinois font ressortir la différence de conduite du réactionnaire parlement de Rennes et de leur parlement de Grenoble, revendicateur et protecteur des libertés provinciales et populaires, lis reprochent au Parlement breton, naguère l'adversaire des jésuites et des nobles, d'oublier ce que fit pour lui le Tiers en 1771 et au commencement de 1788. « Les arrêts aristocratiques qu'il rend à présent qu'il a pris pour devise: « Servitude et oppression, » ne sauraient effrayer les curés, sûrs que le roi et les États généraux ne tarderont pas à casser ces iniques arrêts. »

Les curés du Dauphiné,en terminant, disent avec énergie aux recteurs de Bretagne :

« Faites tonner la religion contre les émeutes, la sédition, la révolte; mais n'opposez pas sa voix à celle de la liberté... Ne vous opposez point au torrent de la nature qui entraine tous les hommes vers la liberté. Ne contrariez point les vues di1 son auteur qui n'en a créé aucun pour l'esclavage... Avez toujours sous les yeux — nous ne vous disons pas vos propres intérêts, — mais la grandeur, la dignité de votre ministère, mais la misère, l'oppression de vos peuples, et vous verrez échouer les efforts combinés, les réactions calculées de votre haut clergé, de votre noblesse et de votre parlement... »

A tous les curés est adressé cet appel suprême:

« L'Église de Fiance, qu'il ne faut pas confondre avec le « clergé, qui n'est que le corps des évèques rioMeS, aurait

« un reproche éternel à faire aux curés du royaume si « ceux-ci ne profitaient pas du retour subit de la nation aux « vrais principes pour rentrer dans la plénitude des droits « incontestablement attachés à leur état, tant pour le spi- « rituel que pour le temporel. »

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