AGITATION DES CURÉS DE L ANJOU ET DU BERKW
Tandis que les recteurs de Bretagne attendent avec impatience la convocation officielle des électeurs, — pour obéir aux ordres du gouvernement malgré l'épiscopat, la noblesse et la magistrature, — les curés d'Anjou ont entamé, dès 1p mois de décembre 1788, une action énergique contre les évoques, les abbés, lés chanoines, qui jusqu'alors avaient partout usurpé la représentation du clergé. — Dans l'ordre ecclésiastique, s'écriaient-ils, « les curés sont ce qu'est le Tiers-Etat dans la nation. »
Le projet de mémoire des cures du diocèse d'Angers (I) s'attaque, en particulier, aux congrégations et aux chapitres.
Les réguliers et les chanoines, y est-il expliqué, avec vivacité mais sans violence, « ont conspiré contre les curés, leur ont enlevé leur légitime, » se sont attribué les biens affectés aux seules fonctions sacrées, n'en abandonnant à regret qu'une portion insuffisante, qu'il faut compléter par la ressource déplorable du easuel forcé. Les réguliers et les chanoines se sont constitués les arbitres des intérêts et des droits du reste des bénéficiers. Us ont introduit la division, la confusion « dans la maison du Seigneur, élevant autel
(1) Brochure iu-8, 12 pages, Bibl. nat. Lb39 1029.
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contre autel. » 11 importe de rendre aux paroisses la surveiUance des maisons religieuses, de relever l'influence des municipalités et de les mettre à même d'améliorer le sort des curés et des vicaires.
11 ne faut plus que «les pasteurs immédiats des peuples,» ces citoyens « si utiles à la religion, siimportants à l'État » que, « depuis un siècle et demi, on s'est efforcé d'avilir, d'opprimer et d'asservir » continuent à « traîner ignominieusement la dignité de leur caractère dans la honte et dans l'abjection, compagnes inséparables de l'indigence. »
Ce Projet de mémoire, dès qu'il se répand, est dénoncé au gouvernement comme « un écrit séditieux. » Le syndic généra] du diocèse d'Angers, l'abbé delà Brosse, (1) écrit au garde des sceaux : — Ce libellé viole non-seulement le respect dû aux évèques, mais encore celui dû aux lois du souverain ; en même temps qu'il attaque deux classes respectables et nombreuses, les chanoines et les réguliers, il attaque la composition de l'assemblée générale du clergé de ce diocèse, qui subsiste de temps immémorial telle qu'elle est aujourd'hui. »
Les curés s'abstiennent de répliquer.
Dans une brochure nouvelle, de lévrier 1789 — Insiruetruetions descurés du diocèse d'Angers (2) — ils essaient d'obtenir l'appui de l'épiscopat lui-même contre les congrégations qui, dans cette partie de la France, sont restées 1res riches et très puissantes.
« Les évèques ne méritent pas les injures dont les libellistes les accablent depuis quelque temps. La plupart d'entre eux remplissent leurs fonctions avec édification. S'ils fréquentent la capitale, le public ignore que c'est souvent pour les affaires de leur diocèse. »
1 Antonin Proust, Archives de VOuest, t. IV, p. :J2. [2) In-8 de 22 pages, Bibl. uat. LbilJ 1375.
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Souvent ne veut pas dire toujours, et tout le monde sait la vie galante que menaient les prélats nobles du dix-huitième siècle, déjeunant à la cour et soupant avec des danseuses
de l'Opéra.
Cependant les curés, continuent nos ironiques Angevins, « ne s'opposeront pas à la loi qui astreindra les évêques à la résidence, qui autorisera même à saisir leur temporel toutes les fois qu'ils s'absenteront sans cause légitime, pourvu que les revenus soient employés au bien spirituel du diocèse... 11 sera enjoint aux évoques de tenir, au moins une fois l'an, le synode dans lequel on réglera, à la pluralité des suffrages, tout ce qui pourra intéresser la discipline ecclésiastique. »
Quant aux abbés commendataircs , quant aux titulaires n'exerçant pas, on demande que, à moins qu'ils ne soient évêques ou employés auprès de la personne du roi, s'ils demeurent absents du diocèse plus de trois mois par an, leurs revenus rentrent à la caisse diocésaine.
Il y a dans le diocèse d'Angers plus de deux mille chapelles et divers prieurés simples, sans fonctions obligatoires, possédés par les bénédictins, « qui en ajoutent le revenu à leur manse conventuelle, déjà trop riche. »
Les rédacteurs des Instructions, — pour lesquels il n'est pas douteux que la bonne distribution des biens d'Église appartient au roi et aux États généraux, au gouvernement et à la représentation nationale — proposent que les prieurés et chapelles de campagne, les trois grandes abbayes et le prieuré conventuel d'Angers, possédés par les bénédictins, soient réduits à une maison unique, de vingt à trente religieux, avec 1,000 livres de rente pour chacun. Le reste du revenu énorme des moines formerait une caisse diocésaine qui servirait à multiplier les écoles gratuites, à procurer des bourses aux séminaires, à assister les pauvres malades ou invalides, à pensionner les anciens prêtres, enfin
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à augmenter les honoraires de tous les curés qui n'ont pas 2,000 livres de revenu.
Les euréa de Bourges, réunis le %3 janvier 1789, expédient au minisire Neeker une lettre signée, par laquelle ils déclarent « avoir le plus grand intérêt à adhérer en tout au Mémoire de MM. les curés du diocèse d'Angers » et supplient le directeur général des finances « de déposer les mêmes vœux de leur part aux pieds du trône, osant espérer cette grâce de son zèle et de son amour pour la justice (1). »
Le mouvement gagne les chanoines, ceux du moins qui ne sont pas nobles. L'abbé Legrand, syndic du chapitre bourgeois de l'église collégiale de Saint-Martin, à Châteauroux, parle ainsi, au nom du clergé, dans l'assemblée préparatoire des trois Ordres, le 26 janvier (2) :
«... Un nouvel ordre de choses se déploie à nos yeux, le voile du préjugé est déchiré, la raison en a pris la place; majestueuse en sa marche et hère de sa victoire, elle s'empare de tous les cœurs français, sape par le pied tout ce qui n'était fondé que sur les anciennes opinions, et tire toute -a force d'elle-même. . . Partout le patriotisme et le désir d'une liberté raisonnée ont pris la plaie de l'égoïsme et fie la vile servitude ; partout un citoyen est un homme, parce que partout un homme est un citoyen. . .
« Ne nous étonnons pas, messieurs, de quelques troubles, de quelques agilalious dans la circonstance actuelle; un morne silence, une funeste tranquillité seraient trop dangereuses, ce serait la tranquillité de la mort. . .
« Oui, mes concitoyens, vous surtout que l'on désigne sous le nom d'artisans et de peuple, et que l'Ordre pour lequel je parle appelle ses égaux et ses amis ; oui, vous
l A. Proust, Archive* 4e l'Ouest, l.IV.p. 265-306, •2 Ibid., p. 256.
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verrez les abus successifs de la force et de l'autorité remplacés par les lois de la modération et de la justice ; l'humanité, cette tendre émotion dune âme bien née, prendra la place de l'insensibilité; le malheureux aura ses consolateurs et ses soutiens, et la pauvreté même aura ses jouissances. »
EXTENSION OU MOUVEMENT DES CIRÉS A TRAVERS LA FRANCE ENTIÈRE. — L'ABBÉ GRÉGOIRE.
Dans le diocèse du Mans, circule, au milieu du mois de lévrier I78v>, un appel véhément aux curés, qui n'osent pas se réunir (I). 11 se termine ainsi :
« Le second ordre du clergé gémit dans l'esclavage
et dans les fers ; les abus se substituent, le défaut de liberté les fomente et les perpétue. Quelle qu'en soit la source, pour la tarir et la détruire, un seul moyen se présente à mon esprit, celui de supplier très- humblement Sa Majesté de permettre que le choix de nos députés, même celui de nos électeurs, se fasse par la voie du scrutin, comme il sera fait par nos électeurs de nos représentants aux Etats généraux. Si le roi veut bien nous accorde!' celle nouvelle grâce, rien ne généra l'exercice de notre liberté, aussi courageuse dans les effets qu'elle est ardente à désirer dans le secret. »
A Orléans, les curés se sont assemblés, le o janvier, presque régulièrement chez leur doyen. Ils ont pris con-
(1) Il est, dit M. Antonin Proust, Archives de l'Ouest, IV, 143 du curé de Gourdaiue, Turpin du Cormier.
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naissance dos divers écrits émanés des curés des autres diocèses, ont préparé les questions à agiter et se sont ajournés au 28. Ce jour-là. ils entendent le rapport de leurs commissaires, l'approuvent et le font imprimer sous le titre de : li.it mit (1rs délibérations et des arrêtés des curés d'Orléans relativement à la convocation des États généraux I .
Dans ce document, les curés déclarent ne pas douter que leur classe soit représentée et compter sur « l'esprit de justice et d'impartialité qui règne parmi les électeurs ». Ils s'occupent donc d'avance de ce que leurs délégués aux assemblées électorales, puis leurs représentants à l'Assemblée nationale devront réclamer.
Ils arrêtent cinq points : 1° La suppression du casuel forcé ; 2° L'augmentation des portions congrues, en particulier pour les curés de campagnes; 3° La représentation des curés aux assemblées générales du clergé; 4" Leur représentation aussi dans les bureaux diocésains; b° L'abolition de la (orme d'imposition du clergé, «don gratuit », et la proportionnalité de tous les contribuables, y compris les ecclésiastiques, dans l'acquit des dettes et besoins de l'État.
Ces objets, font-ils remarquer en concluant, « sont temporels et dans la main du roi ». Ils citent nombre d'écrits et déclarations par lesquels le pouvoir ro\ al s'est affirmé, et ils reconnaissent le droit de la nation assemblée pour la réforme matérielle de l'Église désorganisée.
Le 27 janvier, « les curés de Bordeaux et autres » des environs signent une Adresse au roi{ri). Au nom de tous leurs confrères de la province ecclésiastique, ils réclament protection contre < la trop grande influence attribuée au clergé supérieur ». Prêts à « supporter avec zèle le poids des
1 In-8, de 23 p., Bibl. nat Lb», 1028.
■j. Manuscrits des Arch. nationales Bill 3!, folios 60-75.
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charges publiques.», ils réclament, pour «la seconde classe» les pasteurs des paroisses, des représentants spéciaux, qui soient égaux en nombre à ceux du reste du premier Ordre.
Quelque-; jours plus lard, le 5 février, s'expédie cà Versailles un « Mémoire du corps des curés du diocèse de Saintes » contenant exactement la même revendication I .
Les curés du diocèse de Toulouse rédigent une pétition (2), où ils démontrent que, si depuis longtemps les curés n'ont pas été représentés aux assemblées générales du clergé par des députés de leur état, il parait juste qu'ils le soient devant l'Assemblée de la nation, qu'ils y portent leurs doléances et y discutent leurs droits. » Ils espèrent que la justice du roi permettra aux curés du royaume « d'être représentés par des curés aux Etats-Généraux ». Us supplient Sa Majesté d'ordonner qu'un certain nombre de représentants de l'Ordre ecclésiastique soient choisis parmi cu\ dans des assemblées diocésaines composées d'eux seuls. Autrement, les députés du clergé .. se trouveraient en opposition de droits et d'intérêts avec les curés. »
Les pasteurs de Languedoc « n'ont pas été peu alarmés en apprenant que les Etats du Dauphiné, composés d'une manière si sage et si patriotique, qui ont admis des curés parmi les représentants de la province, n'en ont élu aucun parmi les représentants du clergé aux Etats-Généraux. » Ils font adresser au roi les requêtes particulières de chaque diocèse afin d'obtenir non seulement la reconnaissance de leur droit mais la plénitude des facultés électorales (3).
Les curés syndiqués delà province d'Auvergne écrivent:
(1) Archives nationales, manuscrits, B, III 139, folio 13.
(2) Archives nationales, manuscrits, B, III, 118, folios 240-262.
(3) Voir principalement, dans le recueil manuscrit des Archives nationales, le registre H J1J 165.
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« Les curés sont après les évoques, la première et la plus digne portion du clergé. . . Personne ne connaît mieux les
forces respectives des paroisses et des paroissiens Si
la classe des pauvres peut être directement représentée, c'est le privilège sacré de leurs pasteurs de les représenter. . . Et si la noblesse, le haut clergé et le Tiers sont divisés, qui les conciliera mieux que le clergé inférieur ? »
Des curés de l'Ile-de-France, comme celui de Souppes, réclament individuellement au directeur général des finances « Nous sommes 40,000 dans le royaume, la majorité du clergé. . . Qu'il nous soit donné dans les États généraux des représentants tirés de notre corps et en proportion de ce nombre (2). »
Les curés de la Flandre wallonne, puis ceux des Deux Flandres se réunissent, écrivent à Necker, font des Mémoires pour le roi (3).
Par exception, dans deux diocèses, ce grand mouvement pastoral est dirigé par les évèqucs eux-mêmes : à Blois, par M. de Thémines : à Langres, par M. de la Luzerne; deux prélats qui, par hasard, croient en Dieu et en la liberté.
Dans la Franche-Comté, l'inspiration est donnée par le curé d'Ornans, l'abbé Clerget, qui vient de publier un livre admirable, le Cri de la Raison, dans lequel il revendique la liberté des quinze cent mille Français maintenus en servitude par des seigneurs, la plupart ecclésiastiques (4).
Les foyers de propagande ouverts en Dauphiné et dans l'Anjou, en Languedoc, en Provence, en Auvergne, sont puissamment élargis par celui qui s'allume à Nancy. De là
(1) Manuscrits des Arch. nationales, B III 48, folios 304-453.
(2) Arch. nat, Bill 143.
(3) Arch. nat. B III 72 et 160.
(4) V. notre livre lÉfflise et les Derniers serfs, in-18, 1880, Dentu éditeur.
sort un simple avis A MM. les curés lorrains et autres ecclésiastiques séculiers du diocèse de Metz (1). On y annonce qu'une commission, « formée, avec l'aveu tacite du gouvernement, » de 48 membres, dont 12 pour le clergé, 12 pour la noblesse et 2t pour le Tiers, a arrêté un plan d'orgauisat:on des Etats provinciaux reconstituant « l'Assemblée nationale delà Lorraine ». A cette occasion, le 20 janvier 1789, le curé de Saint-Sébastien de Nancy » a demandé, au nom des curés, qu'ils aient des députés aux Etats provinciaux et généraux ; la motion a été universellement applaudie ; que, par conséquent, le clergé inférieur s'agite comme le Tiers-Etats, manifeste ses plaintes et vœux ; qu'il s'adresse aux trois curés commissaires dans l'ordre du clergé, » dont l'un, est le curé d'Embermesnil, Grégoire.
Saluons, à sa première apparition, cette belle figure de l'abbé Grégoire, (né en 1750, mort en 1831), qui traversa tant de régimes différents sans renier les idées politiques et religieuses auquelles il s'était attaché dès sa jeunesse.
L'absolution lui fut refusée à son lit de mort parce qu'il ne voulut pas revenir sur le serment qu'il avait, le premier, prêté à la constitution civile du clergé. Il fut chassé comme i indigne » de la Chambre des députés de la Restauration, parce que, à la Convention nationale, il avait reconnu Louis XVI coupable et avait rédigé le décret d'abolition de la royauté, en prononçant la phrase célèbre : « L'histoire des rois est le martyrologe des nations ».
Les monarchistes de 1818 ne lui tinrent aucun compte de son attitude au Sénat de l'empire, seul ou presque seul opposant à l'empereur, dont il préparait la déchéance deux ans avant 1814 (2). L'Eglise non plus ne lui témoigna au-
(1) 4 p. in-8«, Bihl. nat. Lb*' 1007.
(2) Mémoires de Grégoire, t. 1; notice de M. H. Carnot, p. 164.
cune reconnaissance de ce que, au plus fort de la Terreur, il siégea eu costume épiscopal malgré l'abolition du culte catholique, et, aussitôt l'orage passé, réclama la réouverture des églises.
L'évêque constitutionnel de dois mérite certainement la haine implacable dont son nom est encore poursuivi par les royalistes, les cléricaux, les jésuites.
U considéra la Révolution comme la conséquence sociale du christianisme; il ne cessa pas un seul jour de sa vertueuse existence de croire sa foi gallicane compatible avec la République.
L'humanité honorera sans cesse la mémoire du constituant et du conventionnel qui releva les juifs d'une proscription millénaire, qui fit abolir la traite et l'esclavage des noirs.
Les curés de France, — si jamais ils secouaient le joug ultra montain, — admireraient les écrits, les discours et les exemples du curé d'Embermesnil. Une Eglise nationale, — s'il pouvait en exister une, — ne manquerait pas de faire de l'abbé Grégoire un de ses pères, de l'évêque élu de Dlois un de ses saints.