LE DERNIER OUVRAGE ÉLECTORAL SDR LA REFORME GÉNÉRALE DU CLERGÉ
Les élections aux États généraux étaient achevées dans presque toutes les provinces, et elles se faisaient à Paris, lorsque parut « l'Essai sur la reforme du clergé par un vicaire de campagne, » le docteur en Sorbonne Laurent, qui mourut, en LSI 9, curé de Saint-Leu (1).
Le volume porte en épigraphe : Fortunam impendere vero. Ce qui indique que l'humble auteur risquait tout... si les Etats généraux ne se réunissaient pas : ce qui pouvait encore lui inspirer des doutes, puisque le premier ministre Necker se figurait lui-même qu'une fois la question financière résolue par les trois Ordres d'accord, on abandonnerait au bon plaisir royal la solution des autres questions (2).
En révolte flagrante contre les prétentions du haut clergé, l'abbé Laurent commence par établir historiquement et en droit la toute puissance des États généraux pour la réforme de l'Église nationale. Il s'appuie de l'autorité de l'éminent canoniste qui a fixé les Droit* des curés et des paroisses, et qui a signalé le grand abus : « Ceux qui servent « l'autel n'en vivent pas, et ceux qui n'y servent pas en « vivent. » Mieux qu'aucun autre publiciste, il distingue les abbés, prieurs, chanoines, grands vicaires, chapelains, qui forment, avec les évèqucs nobles, la première classe
(l)Un volume in-8° de 380 pages, carton 120 de la Bibliothèque révolutionnaire du Louvre.
(2) L'Éylise et les derniers serfs, parCh.-L. Chassin, in-18 ; 1880, chez Dentu, p. 152-153.
l'insurrection des CURÉS 19o
ecclésiastique, du clergé utile, méprisé, avili, et comprenant les curés, les vicaires, les professeurs, les aumôniers, « tous ceux qui s'appliquent au ministère évangélique.
Si la première classe n'est remplie, par l'intrigue, que d'oisifs, « qui ne font qu'augmenter le nombre des célibataires odieux, honte des mœurs et ruine de l'État, » la seconde ne contient que des misérables, « se cassant le cou » dans des vicariats, qui conduisent, au bout de quinze ou vingt ans, à des « cures à portion congrue, » où l'on végète sous condition de ne se brouiller jamais avec ses supérieurs « par quelque acte d'indépendance, de dignité. » Que l'évèque soit sévère, beaucoup de paroisses de son diocèse restent sans vicaires, sans curés. Qu'il ne le soit pas, « la garde des mœurs » est abandonnée à des prêtres « ignorants et grossiers, joueurs et ivrognes, crapuleux et libertins (1). »
Comment empêcher l'avilissement des fonctions pastorales, si ce n'est en faisant un sort honnête aux curés, et en leur garantissant un avenir, en réservant, par exemple, les places de ebanoines à ceux qui ont fait plusieurs années de travail utile ?
L'abbé Laurent supprime le patronage et la faveur. Il veut que tout vicaire honnête puisse devenir curé, et que tout vieux curé puisse se reposer dans un chapitre sans considération de naissance.
Il s'élève contre la Feuille des bénéfices, au nom de saint Paul, qui professait : « Si quelqu'un refuse de travailler, qu'il ne mange donc point ! » 11 exige la suppression de tous ces profits ecclésiastiques, dont les gens bien nés seuls jouissent, disant avec un aristocratique sans-façon : « Oui, je ne suis pas mal à mon aise, avec mes deux bénéfices — \
(1) Pages 2, 6.
la vérité le prieuré est bon, mais l'abbaye est une bagatelle, qui vaut à peine la nourriture de mes chevaux (1) ! »
Le pape, établit le très-orthodoxe réformateur, représente saint Pierre, les évêques, les apôtres, les curés, les disciples. 11 n'y a qu'eux d'indispensables : hors du ministère pastoral, il n'y a rien d'essentiel à l'Église (2).
Jadis, il était impossible de devenir évêque sans avoir été curé, et il y en a un ou deux sur cent quarante ou cent cinquante qui soient selon la règle : qu'on les y ramène tous et qu'il faille avoir exercé douze ans au moins l'office paroissial avant d'obtenir la prôlature !
N'est-il pas inique et absurde de prendre les évêques dans la classe noble, « 1res dégénérée, du reste ; les races animales ne se conservent que par le croisement (3). » Où Jésus-Christ prit-il ses coopérateurs ? « Dans le peuple ». Saint Jérôme exigeait de l'évèque qu'il « aimât la pauvreté » ; l'évèque primitif n'était que « le canal de la charité » ; le concile de Carthagc ne lui permettait qu' « une petite maison non loin de l'Église. »
En quoi lui ressemblent les évêques d'aujourd'hui, « comblés de biens et criblés de dettes ? » Avec des rentes d'abbayes, s'ajoutant aux revenus du diocèse, ils tiennent cour dans des palais ; ils ont des écuries, des équipages de princes ; ils ont « salle ouverte pour les hommes en place, les femmes de qualité, les bons gentilhommes, tous les riches ». L'entretien de leur luxe à la ville et à la campagne les amène à abuser des dépôts sacrés, à dilapider le patrimoine des pauvres, à commettre ce (pue les saints Pères et les conciles appelaient « vol, sacrilège, cruautés, homicide (i) ».
(1) Page 66.
(2) Pages 115-118.
(3) Page 134.
(4) Pagts 157-168.
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Notre vicaire de Paris-hors-les-murs calculait que, sur la richesse épiscopale, six millions de livres au moins
étaient annuellement «volés aux indigents ».
Durant les premiers siècles, raconte-t-il, les évêques remplissaient l'office pour lequel Jésus-Christ les a institues ; ils baptisaient, confessaient et prêchaient l'Evangile. A peine deux ou trois confessent-ils ; un tiers à peine prêche, les autres en seraient incapables. Nos prélats « se contentent de jouir tranquillement d'un revenu considérable, d'officier pontificalement dans leurs cathédrales cinq ou six fois l'année ; d'écrire à tort et à travers ; de solliciter des arrêts du conseil ou des lettres de cachet, pour opprimer leurs curés, et de donner à certaines époques la confirmation dans leurs villages et les ordres dans leurs séminaires. »
Encore se déchargent-ils souvent de cet embarras, soit sur leurs grands vicaires, soit sur un coadjuteur ou sur un suflïagant, soit enfin sur un évêqué voisin. « 11 n'y a que le revenu qu'ils gardent soigneusement, et il n'est pas rare de trouver des prélats pour qui l'épiscopat, cette place autrefois si pénible, se réduit à manger paisiblement, tant à Paris qu'en province, 100 à 200,000 livres de rentes (1) ! »
L'abbé Laurent, sachant de quelle façon se fabriquent les évêques, s'étonne qu'il puisse encore y en avoir quelquesuns de bons. 11 « donne la chasse à l'engeance maudite des ambitieux », qui assiègent le palais abbatial de Saint-Gcrmain-des-Prés — où se tient la Feuille des bénéfices.
Invoquant les Écritures et tous les auteurs ecclésiastiques, il rappelle que « l'évèque doit être pour toujours attaché à son église, comme une mère à ses enfants, un époux à son épouse. » 11 condamne les translations et échanges de sièges, faits au seul point de vue du vil inté-
(1) Pa^e? l!i:j-l!H.
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rèt, et qu'encourage le Saint-Siège, parce que les bulles rapportent de l'argent à la Cour romaine. 11 se prononce contre les coadjuteurs et contre les suffragants, qu'il appelle « des garçons évéques à 2 ou 3,000 livres ! » Il invite le roi et les Etats généraux à imposer la résidence aux évéques, la résidence réelle, non pas à la campagne mais à la cathédrale, car « les évèchés ont besoin des évéques (1). »
La distribution des places au mérite et le bon emploi des richesses ecclésiastiques ne sauraient s'opérer sans cela. Il est temps que cesse le scandale, déjà décrit dans le Mémoire pour le peuple français (2) : « Les pauvres possèdent de droit, dans les biens de l'Église, des millions de rente, et la France compte des millions de pauvres mourant de faim... Faudra-t-il bientôt que tous les villages de France, leurs ministres en tète, aillent demander l'aumône a la porte des grands bénéficiers ? »
L'Essai sur lu ré forme du clergé séculier se termine par une attaque contre la pluralité des bénéfices. On y cite des archevêques possédant cinq abbayes. On y montre l'accaparement des principaux biens de l'Église par un petit nombre de familles princières. On y fait voir les assemblées du clergé, entre les mains des seuls évéques et gros bénéficiers, jetant les hauts cris si on leur demande 2,000 livres par an pour un simple prêtre, admettant à peine que les portions congrues des curés puissent être portées à 700 livres, celles des vicaires à 350. « Mais ce qui a été ne doit pas toujours être, et d'après ïertullien, Jésus- Christ n'a point dit : Je suis la coutume ! mais il a dit : Je suis ta vérité ! »
(1) Pages 210, 218.
(2) Par Cerntti, p. 20.