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LES CURES ELECTEURS

Enfin, — la dernière semaine du mois de janvier et la première de février, — voici affiché jusque dans le dernier bourg de France, lu et expliqué au prône de chaque paroisse, le Règlement fait par le roi pour l'exécution des lettres de convocation aux États généraux du royaume! (1)

Le préambule donne aux pétitions et requêtes des curés cette réponse :

« Le roi a voulu que ses sujets fussent tous appelés à concourir à l'élection des députés... Sa Majesté a désiré que, des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de faire parvenir jusqu'à elle ses vœux et ses réclamations... Elle a reconnu qu'au moyen des

(1) Le texte du règlement royal du 24 janvier 1789, avec les modèles de procuration et procès-verbaux, est reproduit dans les Archive» parlementaires A. II. p. o'tl, 611.

assemblées graduelles ordonnées dans toute la France pour la représentation du Tiers-Etat..., elle aurait une sorte de communication avec tous les habitants de son royaume... C'est encore pour remplir cet objet particulier de son inquiétude... qu'elle a appelé aux assemblées du clergé tous les bons et utiles pasteurs qui s'occupent de près et journellement de l'indigence et de l'assistance du peuple. »

Cependant le roi a pris soin « que, dans aucun moment, les paroisses ne fussent privées de la présence de leur curé, ou d'un ecclésiastique capable de le remplacer ; et dans ce but Sa Majesté a permis aux curés de donner leur suffrage par procuration. »

Suivant l'article IX du Règlement général, les baillis et sénéchaux ou leurs lieutenants « font assigner, à la requête du procureur du roi, les évèques et abbés, tous les chapitres, corps et communautés ecclésiastiques rentes, réguliers et séculiers des deux sexes et généralement tous les ecclésiastiques possédant bénéfice ou commanderie... à l'effet de comparaître à l'assemblée générale du bailliage et de la sénéchaussée principale » au jour indiqué par l'assignation.

11 doit être préalablement tenu, dans chaque chapitre séculier d'hommes, dit l'article X, une assemblée subdivisée en deux parties: l'une, composée de chanoines, nommera un député à raison de dix chanoines présents ou moins ; deux, de dix à vingt et ainsi de suite ; l'autre, formée de tous les ecclésiastiques attachés au chapitre, choisira un député sur vingt prêtres présents ; deux, de vingt à quarante.

Les autres corps et communautés rentes, réguliers des deux sexes, ne sont représentés que par un procureur fondé de leur ordre ; de même, les chapitres de filles. Les séminaires, les collèges et hôpitaux ne délèguent point, « tous les ordres ayant égal intérêt à la conservation des établissements publics. » (Art. XL)

l'insurrection des cdrés I 01»

Tout ecclésiastique possédant bénéfice est tenu « do se rendre en personne à l'assemblée du clergé ou de s'y faire représenter par un procureur fondé. » (Art. XII).

Les curés en titre et décimateurs rentrent dans cette catégorie; quant aux curés « à portion congrue, » aux recteurs et desservants, ils sont également institués électeurs par l'article XIV, qui limite ainsi l'exercice de leur droit :

« Les curés des paroisses, bourgs et communautés des campagnes, éloignées de plus de deux lieues de la ville où se tiendra l'assemblée du bailliage ou sénéchaussée, ne pourront y comparaître que par des procureurs pris dans l'ordre ecclésiastique, à moins qu'ils n'aient dans leurs cures un ficaire ou desservant résidant en état de remplir leurs fonctions... durant leur absence. »

Les ecclésiastiques sans bénéfice, habitant les villes, sont admis à se réunir chez le curé de la paroisse où ils sont habitués ou domiciliés et à choisir un député par vingt présents, deux de vingt à quarante, etc. — Ceux qui ne résident pas dans les villes et sont âgés de vingt-cinq ans sont « tenus de se rendre en personne » à l'assemblée de la sénéchaussée ou du bailliage, « sans pouvoir se faire représenter par procureur • (Art. XV et XVI).

Les ecclésiastiques jouissant de bénéfices dans plusieurs bailliages ont la faculté de désigner un procureur fondé dans chacun de ces bailliages, mais ils ne jouissent que d'une voix dans la même assemblée (Art. XV11.)

Les ecclésiastiques possédant personnellement des fiefs ne dépendant pas de bénéfices se rangent dans le clergé, .s'ils comparaissent en personne; s'ils donnent procuration, ils n'en peuvent investir qu'un noble siégeant à l'assemblée de la noblesse (Art, XVIll).

Enfin l'article XIX partage l'ordre militaire et monacal de Malte entre l'Église, dans laquelle sont compris les

baillis et Commandeurs ; la Noblesse, avec laquelle votent les novices sans bénéfices, et le Tiers-état, dans lequel sont confondus les servants n'ayant pas t'ait de vœu.

Les complications du règlement royal surprirent tout le monde, à commencer par les ministres, qui se figuraient avoir fait un chef-d'œuvre d'équilibre entre les diverses classes ecclésiastiques et rendu le premier Ordre inoffensif à l'État et à lui-même. Necker avoue, dans le livre qu'il publia en 1797 (1), que le Conseil du roi, « après avoir partagé l'opinion des principaux chefs de l'Église sur l'issue des élections, fut surpris comme eux du nombre des curés qui obtinrent la pluralité des suffrages. »

Beaucoup de curés, au premier moment, prirent peur de ne pouvoir se rendre en nombre aux assemblées électorales, et de voir leurs procurations confisquées par l'aristocratie ecclésiastique. Les demandes d'explication du règlement royal, les protestations contre le remplacement forcé des desservants éloignés du chef-lieu du bailliage et de la sénéchaussée, les dénonciations des agissements frauduleux des grands-vicaires affluaient à Versailles (2). 11 y arrivait aussi de chaleureux remerciements des «pasteurs du second ordre », fiers d'être reconnus citoyens en droit et en fait (3).

Les« secondaires» ou vicaires, obligés de rester aux paroisses tandis que les curés iraient voter, se plaignent vivement de n'avoir pas obtenu au moins des délégués spéciaux pour leur classe, la plus opprimée, la plus misérable (4).

(1) La Révolution française, T. I, p. 94.

(2) On en trouvera le détail plus loin, troisième partie, où nous exposons le mouvement électoral ecclésiastique par province.

(3) Les curés d'Orléans et de Tours, notamment, rédigèrent des adresses, que donne la collection manuscrite des Archives nationales.

i4) Voir plus loin, quatrième partie, le chapitre consacré au\ doléances des vicaires exclus.

L INSURRECTION DES CIRES d / |

Les professeurs des collèges et séminaires, — à qui le droit électoral a été refusé sous prétexte qu'ils sont utiles aux trois Ordres à la fois, — expédient de toutes parts des récriminations très-justes, auxquelles il n'est plus temps de faire droit (1).

La représentation collective des chapitres est amèrement critiquée par ceux des chanoines qui ne sont pas nohles et surtout par les prébendes ou semi-prébendes, qui font à « portion congrue » la besogne du chœur dans les collégiales. Car leurs intérêts, s'écrient-ils, sont aussi divergents des intérêts des chanoines en titre, que ceux des curés vis-à-vis des décimateurs et simples bénéficiers; « ils sont, eux aussi, du tiers-état; les privilégiés des chapitres sont de la noblesse, chose absurde là où tous servent la même Église et le même Dieu (2). »

L'article X du règlement impliquait que le procureur fondé de chaque congrégation d'hommes ou de femmes devait être désigné, élu par la communauté. Mais, dans la plupart des couvents, les prieurs et les abbesses s'abstiennent de rassembler, de consulter leurs inférieurs, prennent le mandat ou signent la procuration, en vertu du droit que tout supérieur s'attribue de représenter la communauté qu'il dirige ! — Ce qui cause une véritable révolte chez les chartreux de Notre-Dame de Bellay, en Nivernais (3), et d'innombrables réclamations de la part des carmes, des augus-

(1) Entre autres, une « Supplique de plusieurs collèges » est annexée aux Cahiers de Liraoux, Arch. nat. B III 74, f° 41-44. Ou eu retrouve à Ageu. à Aix, etc.

(2) V. les protestations des chapitres de Lectoure, de Louibez, de Grasse et Vence, et surtout celles des sous-prébendés de Limoges, Arch. pari., t. III, p 572-o74.

(3) V. p. 233 de la Convocation des États-généraux de 1787 en Nirernois et en Donziois, par A. Lahos, ancien avocat au conseil d'Etat et à la cour de cassation, un volume in-8, Nevers et Paris, 1866.

tins, des cordeliers, des frères prêcheurs, el surtout des capucins de Limoges, Arles, Aix, Marseille, etc.

Si les simples moines, — ce qui fut très-rare, — pénétraient dans les assemblées électorales par délégation de leurs égaux, ils faisaient cause commune avec les curés contre le liant clergé (I).

Quant aux archevêques et évêques, avant, pendant et après les élections, ils élèvent d'ardentes récriminations. Tout est violé, la loi, la foi, « les principes religieux et constitutionnels », du moment que leur entrée aux États généraux est subordonnée au « choix arbitraire d'électeurs appelés. » Partout où l'assemblée électorale a lieu dans la ville épiscopale, ils en saisissent la présidence et font inscrire dans le Cahier, s'ils le peuvent, ou, la majorité s'y refusant, au procès-verbal, soit le rappel de leur ancien privilège de présence personnelle aux Etats généraux soit la demande d'une représentation spéciale au corps épiscopal «préposé» par Jésus-Christ au gouvernement et à l'administration de toutes les églises J .

«L'église de Dijon » envoie au roi, imprimées (3), des « Réclamations et protestations » contre la prépondérance numérique accordée aux curés. Le très-noble » et très-puissant Chapitre de l'Eglise métropolitaine de Paris proclame « que toute subordination est détruite, que l'esprit d'indépendance et d'insurrection est manifestement favoris,'..... la religion elle-même, pour ainsi dire, attaquée jusque dans son sanctuaire ». Car, ajoute-il, » lorsque la classe

(1) Ainsi qu'il arriva à Calais et Antres, Areh. pari t. Iî, p. 506.

(2) Protestation des évèques de Riez, de Cirasse, de Veuce. de l'archevêque d'Auch, des évèques de liigorre, du Boulonnais. de la Picardie, de l'Auvergne, du Berry, de la Normandie, de l'Alsace, etc. On les retrouvera plus au long et à leur place plus loin (3e partie) dans autre description de la lutte cléricale à travers tous les bailliages et sénéchaussées.

(3' Bibl. rév. du Louvre, carton 532.

l'insurrection des curés 173

inférieure des ministres de la religion se mettra sur les mêmes rangs que la classe supérieure, lorsque les subordonnés domineront par le nombre, et, par conséquent par la quantité des suffrages, sur la partie qui gouverne, le gouvernement de l'Église sera entièrement anéanti (1)... » L'insurrection des curés, — ainsi que celle des moines, — se développent d'autant mieux que les prélats s'en montrent exaspérés. Les timides deviennent les plus audacieux, sentant tout perdu [tour eux si l'Ancien régime, visiblement ébranlé, n'est pas arraché de ses bases, détruit pour jamais.

LES MODELES DE CAHIERS. — LES DOLÉANCES DU CLERGE DE SECOND ORDRE. — LE CATÉCHISME DES CURÉS AUVERGNATS

Se défiant à juste titre des influences de toute nature qui ne vont pas manquer d'être exercées par le haut clergé noble et les chefs des congrégations pour empêcher les Curés d'exprimer leurs sentiments populaires, les syndicats, dont nous avons raconté la formation révolutionnaire, se fortifient dans les provinces où ils existent ; il s'en crée dans les régions où l'on n'avait pas osé en former. Toujours, pour la plus grande partie de la France, sous la direction du syndicat initiateur de Grenoble — qui, n'ayant pas d'élections à faire en Dauphiné, peut d'autant mieux s'occu-

[\ Nous ne retrouvons pas cette protestation du chapitre de Paris dans les Archives parlementaires. Nous la donnons d'après le manuscrit des Archives nationales, B 111, 113, fos 283-290.

174 LES CAH1EKS DES CURÉS

per de celles du clergé paroissial entier, — ils multiplient de toutes parts les circulaires et les brochures.

Ces dernières prennent une forme nouvelle. Elles deviennent des « modèles de cahier », avec articles précis à faire passer et instructions détaillées sur la façon de se conduire dans l'assemblée électorale. Telle est la Lettre aux curés députés par un prêtre du diocèse d'Autun, qui dit : Rappelez-vous bien que, « comme curés, vous êtes les pères et protecteurs du peuple ! (1) » Telles sont les Doléances du curé de M.... Vive le Roi ! où l'on indique ce qu'il y a de mieux à demander afin de briser « le despotisme ministériel, la tyrannie aristocratique », en évitant « l'embarras compliqué de l'orageuse démocratie. » (2) — Si nous voulons sortir de l'oppression et de l'opprobre, écrit Un curé à à un de ses confrères, il nous faut ne choisir pour représentants que des curés. Si les évêques et les abbés dominaient aux États généraux, « grand serait- le péril pour la religion comme pour l'État (3). »

Les Doléances du clergé de second Ordre, faites et arrêtées le 18 février 1789 (4), insistent sur l'identité de « l'asservissement du tiers état » et de celui du corps des curés. Il y a, au sein de l'Église, la même division que dans la société. Le tiers-état y comprend « les 42,000 curés et tous les prêtres qui, sous eux, travaillent à l'instruction et à la sanctification des peuples. » L'ordre noble y embrasse les évêques et les abbés, les chanoines et les moines, « également enrichis des dépouilles des curés. »

Longuement on traite de l'usurpation delà dime qui n'a pu être distraite de son objet au profit de « quelques par-

(1) Brochure de 16 pages in-8°, carton 90 de la Bibliothèque révolutionnaire du Louvre.

(2) lbid., carton 125.

(3) lbid., Carton 422.

(4) Iu-8°de 30 page?. Bibl. Nationale Lb" 1210.

ticuliers » que par « un véritable crime de lèse-nation et de lèse-majesté. » On présente le compte des sommes annuelles indispensables à l'entretien d'un curé, de son vicaire, du presbytère, de l'église et du bureau de ebarité, en chaque paroisse : ce qui exige un total de 2,500 livres, « à percevoir sur tous les fruits décimables sans distinction de possesseur. » On cite un diocèse où les décimes levés pour payer le « don gratuit » et les intérêts des emprunts du clergé, prennent jusqu'au tiers du revenu des curés, tandis que les chanoines et l'èvèque ne sont imposés qu'au trente-troisième. On conseille donc aux électeurs de demander l'abolition des assemblées générales et de la forme de contribution spéciale au clergé de France. On rend « hommage à la dignité épiscopale, » et les curés ne s'opposeront pas à ce que leurs chefs soient « dotés richement. » Ce que les évoques perdront aux dîmes restituées aux paroisses leur pourra être restitué en biens-fonds, aux dépens des abbayes et des collégiales : « Qu'on conserve les cathédrales, les séminaires, les collèges, les hôpitaux ! Mais que tout le reste soit supprimé et les biens des couvents vendus au profit de l'État!... Qu'on décharge ainsi l'Église d'un surcroit de richesses qui ne sert qu'à la corrompre ! » (I)

On sait comment s'obtiennent les bénéfices avantageux. « On a vu d'infâmes prostituées faire un trafic affreux de l'empire que leurs charmes leur donnaient auprès de ceux qui pouvaient influer sur les nominations royales, et mettre à l'encan, dans ces comptoirs impudiques, les provisions de conseillers des évèques. » Sa Majesté et les États généraux seront donc suppliés de remettre tous les chapitres dans la dépendanèe des évèques et de n'y donner place qu'à d'anciens curés élus en assemblée diocésaine de leurs confrères. De la sorte sera supprimé le privilège que la noblesse

(1) Page 14.

ses! attribué dans Les plus riches canonicats, privilège insupportable, car « nous sommes les disciples d'un Dieu pauvre, qui demande pour le service des autels des vertus et non des parchemins acquis à prix d'argent.» (1)

Quant à la distribution des cures, il ne faut plus qu'elle s'opère « quelquefois par trafic ou par népotisme héréditaire », non plus que par faveur. II en résulte souvent des curés « qui ne respectent pas assez leur état. » Qu'une loi soit réclamée de l'Assemblée nationale ne permettant de nommer curé qu'un ecclésiastique ayant exercé plusieurs années et porté sur le tableau dressé par le conseil diocésain.

S'il est des évèques « qui se plaignent aussi des abus du gouvernement despotique », qu'ils ne prétendent plus gérer seuls leurs diocèses; qu'ils appellent les délégués des curés à former leur conseil épiscopal ou synode diocésain, qui, tenu tous les ans, trois semaines après Pâques, réglera les affaires ecclésiastiques, maintiendra une discipline rigoureuse et coupera court « aux désordres et scandales que ne peuvent atteindre les tribunaux ordinaires et qui déshonorent le clergé. » (2)

Le« Catéchisme des curés auvergnats, amis de leur patrie, de leur roi et de leurs frères » (3) est rédigé de façon à servir de modèle de cahier dans n'importe quelle province, mais de plus pour suppléer aux cahiers de Clermont,Saint- Flour et Riom, si les complications locales et les intrigues épiscopales prévues t empêchaient d'eu produire officiel-

(1) Page 21-23.

[2 Pages 16 et 28.

(3) Iu-8" de 131 pages, BibL uat. LbM L314. lia pour épigraphe

le verset 22 du psaume XIV, ainsi traduit : « Les hommes droits et innocents ont pensé comme moi. »

(4) Voir plus loin, 3e partie, le chapitre sur les Élections ecclésiastiques de l'Auvergne.

l'insurrection des cirés 1 77

lement. Très développé, appuyant chaque question posée d'un raisonnement décisif, il n'est point une œuvre de polémique ; il est l'expression la plus exacte que nous connaissions des sentiments de ceux, des prêtres non privilégiés qui voulaient voir l'Église de France se réformer elle-même, avec le concours de la nation, mais sans que l'État l'absorbât et sans que la religion catholique cessât d'être prépondérante.

Ainsi, par exemple, ces curés auvergnats, — dont les formules très-éludiées ont souvent été reprises mot pour mot dans les Cahiers authentiques, supplient le roi de se montrer toujours« l'évèque extérieur de la nation française » ; ils adjurent les États généraux eux-mêmes « d'étouffer au berceau toute nouvelle hérésie, mais par des moyens de douceur et charité la plus grande » (1).

Us entendent que les biens de l'Église, « aussi longtemps que la religion catholique sera la religion de l'empire français », demeurent « entre les mains du clergé, biens sacrés que ni le roi ni la nation ne pourront légitimement reprendre et transporter à d'autres usages que ceux auxquels ils ont été primitivement destinés, savoir : l'honnête entretien des ministres, le soulagement des pauvres et la dotation des fabriques pour la décoration des temples et du culte public » (2).

Ces deux réserves présentées au nom de l'Ordre entier, les curés feront ressortir l'inique répartition des biens de l'Église et réclameront : que la pluralité des bénéfices soit interdite et toute simonie abolie ; que la nomination des curés se fasse par l'évèque à titre inamovible; que des s\nodes diocésains se tiennent régulièrement tous les ans, des conseils provinciaux tous les cinq ans.

1) Page :;:;.

!2) Page 36.

Les curés renonceront volontiers à tout privilège, à toute immunité pécuniaire, « heureux de ne plus exciter les murmures, les plaintes et la jalousie de leurs paroissiens. » Ils abandonneront « avec joie le casuel forcé, ce casuel de rigueur, imposition odieuse, qui les oblige, pour l'administration des sacrements, à se nourrir et s'abreuver des larmes de la veuve, des pleurs de l'orphelin. » Ils exigeront que disparaisse « la mendicité que plusieurs des vicaires amovibles professent » et qu'on supprime toutes les ressources qualifiées de « honteuses » par les curés d'Anjou, mais sans lesquelles, jusqu'alors, « n'auraient pas eu de quoi vivre les prêtres qu'elles rabaissent (1). »

Revendiquant les droits du « Tiers-État du clergé, » les curés obtiendront pour eux-mêmes une existence honorable et sûre. Ils demanderont à choisir leurs vicaires parmi les prêtres approuvés par l'évêque ; celui-ci ne pourra les leur retirer sans leur consentement, « ce qui est canonique. » Ils insisteront afin que, dans l'église paroissiale, aucune charge d'âmes, aucune administration de sacrement, aucune école, ne soient confiées à un prêtre régulier ou séculier, invito parocho, malgré le pasteur de la paroisse (2).

Cependant, — les curés auvergnats sont, sur ce point, d'une modération que beaucoup d'assemblées ecclésiastiques, à majorité de curés, n'imiteront point, — recommandation est faite de ne pas attaquer les chapitres, ni les couvents qui, « réformés, » pourront trouver un emploi utile, pleins pouvoirs étant donnés aux États généraux pour renouveler le plan de l'éducation publique, organiser méthodiquement la charité générale, réformer les hôpitaux.

Par exemple, on ne manquera pas de s'élever contre les

(1) Pages 15 et 18.

(2) Pages 100-101,

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abbés en commende, contre les titulaires de bénéfices simples ne résidant jamais, « et qu'il faut pressurer pour ménager la toison de la faible brebis confiée aux soins des pasteurs immédiats (1). >>

Appel est fait à « la sagesse, la générosité, la reconnaissance de la nation, » afin qu'il soit porté secours aux pauvres paroisses où les divins mystères « sont célébrés dans des lieux, dont le nom est trop trivial et trop bas pour être prononcé (2), » afin, en général, que soit amélioré le sort des curés et de leurs « secondaires. »

Sans contester aux évèques le droit « d'écarter les indignes », les curés demanderont que « les jugements épiscopaux soient motivés comme les autres. » Ils protesteront contre « les procédures secrètes, aussi odieuses entre les mains des juges ecclésiastiques que dans les tribunaux séculiers. » Ils revendiqueront leur admission au tribunal diocésain et le droit de défense pour tout ecclésiastique accusé,

Ils n'omettront pas de réclamer contre l'interdiction qui leur a été de temps en temps réitérée de former corps et de « se syndiquer ; » ils proposeront que leurs réunions aient lieu au moins une fois l'an, « sous les auspices d'un commissaire du roi (3). »

Exactement comme cela se fit dans de nombreux cahiers, le « Catéchisme pastoral et patriotique « conseillait aux curés électeurs de terminer leurs doléances par un appel à la concorde entre les Ordres, et de « s'offrir comme médiateurs » dans le cas où l'opposition du haut clergé et de la noblesse s'obstinerait à empêcher le vote par tète et ainsi la tenue de l'Assemblée nationale, « la rentrée de la nation dans ses droits primitifs (4). »

(Il Page 123.

(2) Page 126.

(3) Page 104.

(4) Page 9 et 130.

180 LES CAHIERS DES CtJRÉS

BROCHURES MONACALES. --LE REVE Dl PAUVRE MOINE. — LE TABLEAE MORAL DU CLERGÉ

Les lettres royales de convocation des Étals généraux ne réclamaient pas seulement des cahiers officiels, délibérés dans les assemblées de chacun des (rois Ordres aux chefslieux de bailliages ou sénéchaussées. Elles autorisaient toutes les classes, tous les citoyens, à émettre leurs plaintes et leurs souhaits, à formuler leurs moyens et avis « sur tout ce qui pouvait intéresser le bien des peuples et la prospérité du royaume. »

Cette liberté complète de la presse, avant et pendant les élections, servit aux plus méprisés, aux plus opprimés du clergé régulier, pour se défendre à la fois des attaques des laïques et des curés, de l'abandon des évêques et des compromettantes revendications de leurs propres abbés, prieurs, procureurs et gardiens.

Longtemps avant les élections, en novembre 1788, les communautés de Connétable et de Bonneval axaient expédié au gouvernement des Doléances des religieux bénédictins de l'ordre de Citeaux. Ils y demandaient que l'usage des lettres de cachet « contre les religieux trop clairvoyants » fût aboli ; qu'il leur fût permis de réorganiser leurs chapitres et d'élire leurs abbés comme autrefois (1).

En février ou mars \ 789, un capucin isolé écrit des Lettres à Messeigneurs du clergé de France (2), « qui ont laissé tom-

(1) Arch.?iat., sénéchaussée de Rodez, fol. 489. 12 Bibl. nat. Lb3\ 1205.

L INSURRECTION DES CURÉS i 81

ber le clergé dans un déplorable état. » 11 dépeint la misère, l'ignorance et la grossièreté des pasteurs de dernier ordre, - balayuredes écoles,prêtres de charité et de nécessité.» 11 accuse les abbés eoinmendataires d'avoir préparé le désordre descongrégations, dont ils vivent, et de l'entretenir, « comme si les menses monacales tentaient encore leur cupidité! »

Un autre religieux public le Rêve du pauvre moine (1). 11 se montre fort libéral à l'égard des curés, très animé contre Les riches bénéficiera. 11 se prononce contre les grandes abbayes, pour les petits monastères. 11 demande que les abbés soient toujours pris dans la classe de ceux qu'ils ont à gouverner, que les vœux cessent d'être perpétuels, qu'ils soient renouvelés chaque année; que les communautés aient le droit de renvoyer les membres indignes, et que « chaque religieux demeure à même de sortir du cloître dès qu'il lui plaît. Ainsi les mœurs conventuelles seront améliorées ; ne restera moine que quiconque persévérera dans sa foi. »

« Le Tableau moral du clergé de France sur la fin du « dix-huitième siècle, ou le clergé français avant les États « généraux et ce qu'il doit devenir après: » tel est le long titre d'une brochure (2), très bien faite, l'une de celles qui, comparée aux Cahiers, présentent avec le plus d'exactitude les griefs et les vœux du clergé patriote et préparent avec une méthode rigoureuse une constitution civile de l'Église gallicane. En lisant le chapitre consacré aux ordres mendiants, « exposés à l'aveuglement delà multitude qui attribue à tout un corps la honte d'un seul membre, » et la phrase où il est parlé des « saints personnages qui existent encore au fond des couvents, » je soupçonne que cet ouvrage a dû être écrit par quelque capucin libéral ; mais, comme il est très modéré, j'hésite à le croire de François Chabot,

(1) Bibliothèque révolutionnaire du Louvre, carton 121.

(2) 164 p. in-8°, Bibl. nat. Lb3». 1847.

182 LES CAHIEnS DES CUBÉS

qui devint, comme on le sait, en 1790, grand vicaire de Grégoire, évèquc constitutionnel de Blois, se brouilla aïUavec lui et, à la Convention, se rendit très suspect par ses exagérations débraillées.

On y montre comment « à l'origine, le gouvernement de TÉglise était républicain, et comment il est devenu aristocratique. » On indique ensuite que, pour être le plus puissant corps de la monarchie, le clergé n'en est pas moins en proie à une division mortelle; Tune de ses classes, trop riche, s'amalgame avec la noblesse, et l'autre, dans la misère, se réunit au tiers-état.

Le mérite arrive rarement à l'épiscopat, — résumonsnous en nous servant le plus possible des expressions de l'auteur; — s'il est en roture, jamais. La première place de l'Église est réservée aux gens de bonne maison. On ne devient évèque que si l'on est né gentilhomme et si l'on a pu appuyer sa naissance de protections et d'intrigues. Monseigneur éloigne les bons curés, parce qu'ils sont roturiers. 11 se faitune cour de jeunes gens de qualité, qui administrent son diocèse, auquel ils ne connaissent rien, tandis que lui, sans souci, il satisfait ses passions à Versailles et à Paris. De loin en loin, il vient dans son évèché ordonner des prêtres — avec légèreté — , confirmer des enfants — en bloc — , et quelques jours se livrera « une cohue d'affaires, » compliquée d' « une cohue de repas, » dont il va vite se reposer dans sa maison de campagne. A peine voit-il ses curés, ne sachant qu'user de lettres de cachet à l'égard de ceux qui le gênent ou se compromettent, n'offrant que de vaines promesses à ceux qui lui présentent de justes requêtes, et s'attirant de jolis mots comme celui-ci : « Ah ! monseigneur, je vous entends; je me connais en eau lién i te ; j'en fais tous les dimanches " (I).

(1) Page 17.

l'inscruection di:s clrls 183

La résidence d'abord, ensuite le choix des évoques, sans considération de naissance, parmi les meilleurs curés : telles sont les conditions principales de la régénération de l'épiscopat.

Los curés, d'origine aussi ancienne que les évoques, étaient appelés « prélats inférieurs » avant que les abbés eussent usurpé le titre honorifique avec la crosse et la mitre. Ministres indispensables, ils n'ont pas de quoi subsister, depuis que la dime leur a été prise par les hauts décimateurs et qu'on les a mis « cala portion incongrue ». Qu'on relève leur position, qu'on les utilise à répandre les arts agricoles, à pratiquer un peu de médecine ;(1) et qu'un bonévêque, résidant, les choisisse parmi les vicaireséprouvés, les traite selon l'utilité sociale et religieuse dont ils sont.

Mais qu'on commence par délivrer les diocèses du violent esprit de corps des chanoines nobles, qui entretiennent de perpétuelles divisions entre eux-mêmes, entre les chapitres roturiers des collégiales, entre les moines et les curés. Qu'à la place de petits vicaires généraux, « quatre imbéciles contre un à talent, » on remette « la clef de l'épiscopat » à un conseil d'anciens pasteurs, comme l'exigent les canons de l'Église.

Qu'on assure de l'avancement aux malheureux vicaires qui, faute de l'espoir de devenir curé, ne sauraient sortir que de la classe la plus grossière.

Qu'on abolisse les abbés, qui ne sont plus « pères des moines », mais simples titulaires d'abbaye, « qui ne tiennent à l'état ecclésiastique que par l'habit et qui le déshonorent par leur inconduite ! » Le gouvernement, écrit notre auteur, « n'attaquera point la propriété du clergé tant qu'il ne disposera quo de son revenu . L'Eglise de France

(1) Pages 24, 37, 38.

aura tout fait pour son intérêt (propre) quand die n'aura plus que des membres nécessaires, que des ouvriers évaugéliques, et que ces ouvriers auront suffisamment de quoi subsister. .. Une abbaye de 20,000 livres suffirait pour soutenir la vieillesse de quinze anciens curés, (i) »

Qu'on y emploie aussi les bénéfices simples, prieurés et chapelles, « qui se donnent à des enfants de quatorze ans, et le superflu, dont abusent les clugnistes, les bénédictins, beaucoup de religieux rentes richement malgré leur vœu de pauvreté. «

L'écrivain s'arrête « de peur d'attiser l'incendie » ! Cependant, un peu plus loin (2), il s'élève contre la richesse des disciples de saint Bruno, de saint Benoit, de saint Bernard, « bénis, autant qu'ils sont maudits à présent », lorsqu'ils « cultivaient les terres incultes et la vertu . » Il s'indigne de voir « l'habit monacal traîné avec ostentation dans un char doré, brillant dans un cercle de dames aux couleurs factices, assis devant des tables couvertes de mets recherchés ».

Dans l'ancien temps, rappelle-t-il, il n'y avait point « de brigues pour obtenir les dignités du cloître, de haines secrètes de moine à moine, d'accusations les uns contre les autres rendues publiques. » Car autrefois « la religion et la vraie philosophie peuplaient les couvents. De nos jours, le défaut de capacité pour embrasser un état, l'égoïsme, l'amour de l'oisiveté, du plaisir font souvent les moines. — Un vénérable religieux, à qui un jeune homme demandait conseil, voulant fuir les passions du monde, répondait : « Gardez-vous d'entrer au cloître, vous y retrouveriez toutes ces passions ! » (3)

(l)Poge 84.

(2) Pages 49, 92, 109.

[Z) Pages 94, 99.

l'insurrection des curés 18j

Los religieuses, selon notre moine (1), « ne sont point du clergé ». 11 tremble sur « le sort des victimes d'une ferveur momentanée et de l'ambition des parents ». 11 répute contraires au christianisme ces maisons qui refusent les filles non nobles et même les filles nobles, si elles n'apportent pas une dut suffisante. 11 cite un prélat chargeant ses curés de publier au prône des messes paroissiales : « On recommande à vos charités une demoiselle de condition qui n'est point assez riche pour faire vœu de pauvreté dans une maison très opulente ! »

Ce religieux, sans doute, ne voudrait pas que les États généraux supprimassent le clergé régulier. Il propose une très longue série de mesures utiles auxquelles pourraient servir leurs biens et édifices, si, en les réformant, on en réduisait et le nombre et la fortune. Mais il compte très peu sur la réforme qu'il propose, même pour les mendiants. « L'état monastique, s'écrie-t-il (2), parait désespéré. On annonce sa chute, on la croit prochaine. Les religieux euxmêmes semblent la désirer. Aussi la religion les abandonne et les sacrifie aux clameurs publiques. »

Dans les Remontrances et doléances des cures du royaume, qui terminent le Tableau moral du clergé (3 , l'abolition des droits « onéreux au peuple » et les innovations indispensables au bien-être général sont indiquées comme devant être obtenues avec le concours du bas clergé. Un plan complet de réorganisation ecclésiastique — avec le concours des États généraux — est présenté ; la suppression de la dime en est la base, l'élection des évêques en est le couronnement. — « Nous désirons », est-il dit à l'article 1, « qu'un évêque ne soit point étranger à son diocèse, qu'il soit élu au

(1) Page 109.

(2) Page 99.

(3) Pages 151-164.

milieu du clergé qu'il doit présider et qu'il ait travaillé au

moins pendant vingt ans dans le ministère. »

Le trait final de cette très-intéressante brochure ecclésiastique porte sur la question du célibat (I). — Le mariage est commandé par la nature et sanctifié par Dieu. Dans le prêtre, la nature est vaincue, dit-on ? « Oui, mais combien d'enfants trouvés ! » — La conclusion, c'est qu'il faut « ou réduire le nombre des prêtres, ou bien suivre l'avis de Duranti, évêque de Mcndc, permettre aux prêtres de se marier. »

REPLIQUES SECULIERES. — LE CLERGE DES PAROISSES RELEVE AUX DÉPENS DU CLERGÉ DES CONGRÉGATIONS

Ce n'est sans doute pas l'innocent Rêve du pauvre moine, — ce n'est pas non plus le Tableau moral, présenté par un autre religieux démocrate, qui suscitèrent, au dernier moment de la période électorale de 1789, un redoublement d'attaques des curés publicistes contre le clergé régulier. Ce furent plutôt les protestations contre le règlement, lancées par les supérieurs des congrégations, et notamment le « Mémoire au contrôleur général des Finances par les religieux de la ville de Limoges (2), où il était dit: « Que le roi autorise chaque corps religieux à assembler ses députés en un lieu particulier du royaume et à y former un cahier.. . Après quoi la nation pourra s'occuper en connaissance de cause et efficacement de l'existence utile d'une classe de

(1) Pages 130-132.

(2) Aunexé aux cahiers de cette sénéchaussée clans la collection manuscrite des Archives nationales, B III.

citoyens qui, pour être plus méprisée, n'a cependant pas moins de zèle ni moins de patriotisme que les autres. . . Le désir de sa propre conservation est un sentiment impérieux que la nature inspire à tous les êtres animés. . . Du mépris des religieux à celui de la religion le pas est glissant, la méprise facile et l'illusion presque toujours volontaire. »

Dans un opuscule, très répandu et très remarquable, publié en diverses éditions, sous trois titres : ÏÈglise gallicane, l'Aristocratie enchaînée, Doléances du clergé du royaume {{), l'abbé S..., vicaire général de Chalon-sur- Saône, correspondant de l'Académie des inscriptions de Paris, « pose en principe que l'Église gallicane est antérieure » à la monarchie française, puisque c'est elle qui a éclairé les barbares fondant le royaume. 11 supplie Sa Majesté de « décharger sa conscience de la nomination des évèques, qui appartient à la nation. » 11 démontre que le peuple n'est pas fait pour les pasteurs, mais « les pasteurs pour le peuple, » et que, par conséquent, « s'il y a dans le clergé des bouches inutiles, des prêtres sans fonctions, vivant sans labeur et comme pour s'engraisser du plus pur sang des peuples, » c'est un abus honteux auquel « la nation seule peut remédier. » Il s'élève contre l'usurpation des dîmes, instituées parCharlemagne et consenties parla nation non pas au prolit d'un abbé commendataire, d'un prieur de couvent, d'une abbaye ou d'un chapitre, mais pour le service et l'entretien des autels, pour l'instruction publique et le soulagement des malheureux. Qu'on fasse enfin cesser cet abus « déraisonnable et désastreux ; » qu'on rende les dîmes aux pauvres et aux curés, aux pasteurs en exercice. Il est d'évidence « même de foi, » qu'ils forment seuls, avec

(1) Ou le retrouve dans plusieurs collections différentes ; i est au complet, in-8° de 50 pages, à la Bibliothèque nationale, Lb » 1387.

1rs évoques, «le corps véritablement ecclésiastique, constitutionnel et canonique. »

« Donc que les congrégations soient éteintes et les dépouilles des ordres monastiques convertis en établissements utiles à la patrie. .. »

i Augustes pontifes et pasteurs de l'Eglise gallicane, » s'écrie l'abbé S..., « notre état actuel est comparable à la situation du clergé assailli par Calvin et Luther. L'Église voulut résister, refusa de se réformer, et elle vit le protestantisme s'élever de son sein et prendre racine... Vous êtes comparables encore à une place forte, assiégée de tous (•«Mes avec opiniâtreté... Pasteurs des âmes, si vous ne sacrifiez les bouches inutiles, si vous ne rejetez pas de votre sein les membres pourris, on prendra la place d'assaut et nous serons traités à discrétion ! »

Un autre prêtre, clans un intéressant Mémoire sur l'administration et la réformation des biens du clergé (1), fait répéter par Jésus-Christ aux évêques opulents, aux chanoines et aux moines qui accaparent l'immense fortune de l'Église : « Vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres et venez me trouver ! »

En se maintenant, avec une étonnante sagesse, bien audessous de la réalité (2), ce publiciste ecclésiastique décrit l'inégale répartition des revenus de son ordre.

La majeure partie est levée au profit de ceux qui ne font rien « et qui forcent les pasteurs affamés » à faire un commerce infâme de leur état, « à chercher leur vie dans le casuel, comme si l'Eglise n'était pas assez riche pour donner les sacrements gratis ! »

« L'honorifique et l'utile sont la proie du froc ; un simple

(1) In-8 de 73 pages, Bibl. nat. Lb39 1054.

(2) Voir ci-dessus, pages 29-36.

(3) Si l'on compare les faits relatés dans cette brochure à ceux prouvés dans le livre de M. Taine.

l'insurrection des cirés 189

desservant gagé est dans le sanctuaire... pa^é à la portion congrue ou plutôt incongrue... Le bénéficier vit mollement dans la capitale, les chanoines se disputent au milieu de la bonne chère. Les habitants des paroisses dont ils sont les seigneurs meurent de faim.... Les enfants sont sans instruction, les vieillards sans asile... Les églises tombent de vétusté... 11 y a 30,000 curés pauvres et méprisés: autant de vicaires misérables... .» et, d'autre part, « quelques milliers de cadets de familles nobles opulents..., quelques milliers de cbanoincs et de moines heureux ! »

La première classe du clergé, ce prêtre la considère « ou comme la branche morte d'un arbre utile, ou comme la branche parasite et gourmande qu'il est indispensable de supprimer pour faire couler du tronc la sève nécessaire à vivifier l'arbre. »

Le respect de « fondations, souvent obtenues par la séduction, la menace » Je gène d'autant moins que Dieu a défendu à son église de thésauriser et qu'il est évidemment « plus juste d'attaquer la propriété d'usufruitiers, en leur laissant un honnête nécessaire, que celle des pères de famille. »

Conformément aux anciens canons des conciles, qui font trois paris des biens d'église, l'une aux ministres des autels, l'autre aux pauvres, la troisième pour l'entretien des temples, il présente le tableau détaillé d'une équitable répartition des salaires ecclésiastiques, attribuant un minimum fie 2,000 livres aux curés de campagne et un maximum de 70,000 livres de renies aux archevêques.

La base de l'opération doit être de « tirer du clergé fainéant de quoi nourrir le militant. » Les couvents dotés n'ont guère que le quart, le sixième des religieux qu'ils devraient contenir d'après leurs actes de fondation: on réunira les moines épars, on les fera rentrer « dans le monde ou dans la règle. » Quant aux revenus, comme cela devrait

être canouiquement, la mense abbatiale restera à l'abbé, pourvu qu'il réside au moins six mois et serve fies suppléments de traitement aux curés et vicaires à qui la dime ne suffira' t pas; la mense conventuelle servira à l'entretien du couvent, des églises et presbytères en dépendant ; une part de la mense monacale sera employée en aumônes. Le nombre des maisons dotées sera réduit à quatre cents, de quarante à cinquante religieux chacune. On n'y recevra pas de novices avant la majorité légale, dix-huit ans pour les femmes, et vingt et un ans pour les hommes. Les vœux ne seront admis qu'à vingt et un et vingt-cinq ans. Encore le mieux serait de ne pas les reconnaître perpétuels, de les restreindre à huit ans, comme les engagements militaires (t).

Quant aux ordres mendiants, « qui vivent dans la crapule et dans la fainéantise, qui se nourrissent aux dépens des peuples, sur lesquels ils lèvent, en quêtes, aumônes d'argent ou de fruits, près de, 14 millions d'impôts directs » (2), ils ne sont, dit l'auteur, « d'aucune utilité. » Cependant, il ne demande pas qu'on les supprime, mais qu'on réduise leurs 1,500 maisons à 200, de 20 à30 membres chacune. Les couvents supprimés seront vendus; une partie de leurs biens servira à l'entretien des maisons conservées; avec le reste on établira des bureaux de charité, on procurera du travail aux pauvres, on améliorera les hôpitaux qui sont dans une misère horrible. — La Trappe et les Sept-Fonds, qui forment une catégorie à part des Ordres mendiants et des rentes, pourront être conservés, «à la condition d'y réformer l'abus du despotisme des supérieurs, pour servir de refuge aux âmes souillées par le crime (3). »

Les moines sont « des animaux amphibies qui dévorent tout et ne sont bons qu'à affamer ; » si l'on n'y mettait bon

(1) Page 42.

(2) Page 13.

(3) Page 50.

ordre, « ils engloutiraient toutes les richesses du royaume et du inonde entier. » L'Évangile a dit : « Tu ne désireras « ni la femme, ni la vache, ni l'âne de ton voisin, ni rien « qui soit à lui. » Malgré l'édit de 1749, interdisant de nouvelles acquisitions aux gens d'église, les moines continuent « à faire intervenir le diable pour prendre la femme », à saisir le bien d'autrui, et à « disposer sous des noms d'emprunt presque toujours supposés ». — Par conséquent, « ij faut chasser bien loin et le plus tôt possible ces enfants de l'oisiveté ! » Qu'on ouvre les cloîtres, où gémissent « des moinesscs, victimes infortunées de l'injustice et des préférences des parents ! » Qu'on ne laisse subsister que les sœurs grises, « parce qu'elles ne sont pas cloîtrées, vivent de quêtes non forcées, sont très-utiles dans les campagnes » et aussi pour laisser une voie de salut ouverte aux personnes du sexe qui croient « ne pouvoir se sauver sans mettre une guimpe » !

Ainsi parle un prêtre obscur, Brotlier, traçant le plan d'une Reforme du clergé à proposer aux États généraux (1). Ce chrétien convaincu et même, au point de vue des articles de foi, d'une parfaite orthodoxie catholique, « n'a vu nulle part que les apôtres et les vicaires qu'ils ont nommés, à mesure que la religion chrétienne s'étendait, aient possédé des bénéfices, des terres, dos palais, des châteaux, des maisons de campagne, ni qu'ils se soient mêlés, sous aucun prétexte, d'affaires temporelles. » Ils ne vivaient que d'aumônes, ne prenant dans ce que les fidèles leur apportaient « que la nécessité absolue, refusaient le reste, ne gardaient jamais rien pour le lendemain. » Cette règle, « reçue par les disciples de Dieu même », les conciles pouvaient-ils l'altérer? « Us ont décidé simplement qu'il faut que le prêtre vive de l'autel. . . Dieu daigne nous ouvrir les yeux. Pleins

[l) Brochure de M pages in-8°, Bibl. nat. Lb" 1048.

dé la sainte ardeur qu'il semble nous inspirer lui-même, purifions le culte que nous lui rendons et les mains qui lui présentent nos offrandes ! »

Comme l'indique leur nom, les gens de mainmorte, soutient l'enthousiaste et logique réformateur, « ne doivent jamais rien posséder. » Les propriétés ecclésiastiques, qui absorbent le tiers du royaume, et aussi les biens des fabriques, l'État peut t les reprendre, pourvu qu'il se charge de toutes les dépenses du culte, de l'instruction et de la bienfaisance publique (1). »

Les évèques, représentants des apôtres, doivent a ivre comme eux : « sans souci d'affaires temporelles, ne possédant rien, recevant de l'État juste leur subsistance : — la valeur moyenne de cinquante setiers de blé par an, » (1200 livres). Sans palais, sans résidence fixe, ils passeront la majeure partie de l'année à visiter les paroisses, assistés de deux grands vicaires. Ils devront être plus flattés d'être appelés « Mon père ! » que « Monseigneur ! » Ils n'auront plus ni croix brillante, ni crosse, ni mitre, ni carosses à six chevaux, ni grands valets insolents. « Calice d'or, prêtres de bois; il faut réformer tout cela et former des prêtres d'or. » (2)

L'éloquent disciple du Maître « qui ne prit pas de nobles pour apôtres, mais de simples pêcheurs », propose que les curés, — payés au même taux que les prélats, quant a l'indispensable de la subsistance, — soient nommés par l'évêque parmi les vicaires, sur la présentation des autorités municipales et des notables de la paroisse. « Tout ce qui n'est pas d'institution divine est nuisible », dit-il, et il réclame des États généraux la suppression des abbés, des abbesses, des prieurs, des chanoines, des moines et des

(1) Ibid. page 26.

(2) Page 10.

L UTSURBECTION DES CURÉS 193

moinesscs. « 11 ne faut pour tous ministres de la religion que «les évêques, des curés et des vicaires. » (I)

(1) Dans la semaine qui suivit la publication des Décrets du 20 mars 18S0, M. Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, eut l'occasion de distinguer le clergé des paroisse*, auquel le Concordat respecté lie l'État respectueux et le clergé des eonr grégations non reconnu par le Concordat et sous la dépendance exclusive d'une souveraineté étrangère.

Au mois d'août de la même année, le savant député de l'Yonne, M. Paul Bert, devenu, depuis, ministre de l'Instruction publique et des cultes, a précisé cette distinction en termes d'une énergique clarté, qui l'ont rendue tout à fait populaire : « Le curé, fonctionnaire de l'Etat, ayant des attributions fixes, une résidence, une nationalité, une famille connues, un nom connu, baptisant. mariant, confessant, enterrant ; le moine, capucin, dominicain, carme, franciscain, oblat, jésuite, n'ayant ni domicile, ni nom, ni patrie, ayant abdiqué toute nationalité, se déguisant sous des dénominations hétéroclites, ne daignant obéir auxlois que lorsque ois ne le gênent pas et donnant le spectacle ou d'une fainéantise contemplative honteuse ou d'une activité malsaine et destructive de la patrie. Entre le prêtre séculier, domicilié et connu, et le frocard régulier, errant de couvent en couvent, cachant son état civil et parfois son casier judiciaire, la France n'a jamais fait, ne fera jamais confusion. A l'un elle assurera le libre exercice d'une profession dont se servira qui voudra : à l'autre elle signifiera qu'il n'y a place sur le sol de la patrie que pour les citoyens soumis aux lois communes et vivant dans des maisons ouvertes, à visage découvert... Paix aux curés, guerre aux moines '. »

Les brochures ecclésiastiques, que nous venons d'analyser prouvent que cette manière de penser et jusqu'à cette manière de parler datent de 1780. Ou verra, dans les parties suivant';- de noire ouvrage, lecri général de la nation : < Plus de moines! » avoir un puissant écho dans les cahiers des curés.

Page 1