‹ Les cahiers des curés;Chapitre 35 sur 80 · PROVENCE · texte numérisé non relu

PROVENCE

Les curés provençaux ayant été, dès 1780, les premiers auxiliaires clés agitateurs dauphinois, c'est par la Provence que doit commencer notre tableau de la bataille cléricale dans les assemblées électorales de 1789.

L'opposition des nobles fieffés et du haut clergé, compliquée de rivalités locales irréductibles contraignit le gouvernement à publier, le 2 mars, un règlement spécial pour cette province. La régularité des deux degrés entre les sénéchaussées secondaires et les sénéchaussées principales, seules nommant les députés, n'y put être maintenue, et la convocation des membres du premier Ordre par diocèse, interdite selon le règlement général du 24 janvier, dut être ici et là subie.

La Provence se trouvait partagée en trois provinces ecclésiastiques. L'archevêque d'Aix avait pour sufi'ragants les évèques d'Orange, de Marseille, de Toulon et de Saint- Paul-Trois-Chàteaux (en Dauphiné) ; l'archevêque d'Aix, les évèques d'Api, Fréjus, Gap, Riez, Sisteron. De l'archevêque d'Embrun (en Dauphiné), relevaient les évèques de Digne, Glandéve, Grasse, Senez, Vence et Nice (hors de France).

L'archevêque d'Embrun fut élu en Dauphiné et en Provence. Les archevêques d'Arles et d'Aix s'imposèrent au clergé de leurs capitales. Seul des évèques fut nommé celui d'Orange, Mgr du Tillet, parce qu'il laissa rédiger le cahier (1) par les curés, se contentant d'y faire omettre — ou ré-

(1) Arch.parlem. t. III. p. 266-267.

20 V LES CAHIERS DES CUIlÉS

server — les questions irritantes, par exemple, la question capitale du vote par Ordre ou par tète.

A Arles, où l'archevêque J. M. Dulau fait passer avec lui le conseiller d'État Royer, abbé de la Noue, quoique absent, il y a une partie collective du cahier, adoptée à la pluralité des voix des électeurs. L'Église d'Arles s'y vante d'être « la plus ancienne des Gaules, » d'avoir conservé « le dépôt de la foi pur et intact, » et en même temps « d'avoir donné L'exemple de la soumission à Henri IV, » étant « aussi opposée au fanatisme qu'attachée à la véritable croyance. »

Dans la seconde partie de ce même cahier les diverses classes ecclésiastiques émettent leurs doléances particulières en contradiction les unes avec les autres. Les moines notamment réclament, contre les prieurs et abbés qui les représentent, l'admission individuelle de tous les religieux dans les assemblées électorales.

Cette lutte s'envenime à Aix.

Les « supérieurs et délégués » des principales communautés protestent contre les édits restrictifs ou abolitifs de 17G;j, 1773, 1779, sans cependant nier le droit du roi et en se soumettant à l'autorité épiscopale.lls implorent des Etats généraux « une loi, en vertu de laquelle nul couvent ne puisse être supprimé que du consentement des communes du lieu où il est situé, consentement ratifié parles évèqucs » (1).

A côté du cahier officiel des abbés et prieurs, les capucins d'Aix prétendent taire admettre celui qu'ils ont délibéré en assemblée du tiers ordre de Saint-François. Le haut clergé le supprime. Ils l'envoient imprimer ; l'édition entière disparait. Ils en font une seconde, qu'ils dissimulent sous deux titres différents de brochures ordinaires (2). Ils s'at-

(1) Archives nationales, manuscrites, B III2, folios 149 et suiv.

(2) Réflexions sommaires sur les religieux en général, Cahier rtun Capucin, in-8°, Bibl. nationale, Lb39 1594.

LA I.Lïh: ECCLÉSIASTIQUE 20a

laquent ù ceux qui « dévorent loute la graisse de l'état religieux, et pour « régénérer les cloîtres, « ne connaissent qu'un moyen : « donner la liberté d'en sortir. » Us rappellent l'exemple de Saint-Ambroise, « qui faisait vendre les vases mêmes de son éylise pour alimenter les pauvres », et proposent l'abolition des abbayes qui ne servent à rien. Us prient qu'on les autorise à revêtir « un costume moins ridicule. » Ils réclament l'abolition « des lettres de cachet, dont les supérieurs usent à leur égard.» Et si, ajoutentils, « on ne nous met sous la juridiction des évèques, qu'on nous range sous un vicaire général nommé par le roi et pris, en France même, parmi nous ».

Dans les sénéchaussées de Forcalquier et de Draguignan, les curés admettent les doléances des « pauvres moines » et font cause commune avec eux contre les abbés et les évèques.

Ici, à Draguignan, l'anarchie ecclésiastique est complète. Les évoques rédigent des plaintes particulières. Les chapitres se disputent entre eux, et. dans chaque chapitre, on voil les bénéficiers — sans titre — des cathédrales, dénoncer les chanoines titrés, qui les laissent presque mourir de, faim. Les « secondaires » voudraient que leur traitement fût augmenté en proportion de celui des curés. Les curés, se ralliant le plus souvent à leurs vicaires, s'isolent des religieux et du haut clergé, revendiquent le droit de « faire corps » en chaque diocèse. Ils exigent la restitution des dîmes — ou de leur équivalent — et des fonds des paroisses, usurpés par les couvents ou par les abbés commendataires. Ils dénoncent les sous-entendus de la renon" dation du haut clergé aux privilèges pécuniaires et précisent que l'impôt sera payé par les ecclésiastiques » dans la même proportion que par les autres sujets et dans la même forme. » Ils ont la justice épiscopale en horreur: « Faire ressortir aux tribunaux laïques, » écrivent les curés de Grasse,

206 LÉS CAUIÈUS DÈS CURKS

« généralement toutes les causes où l'intérêt du deuxième ordre étant opposé à celui du premier, le tribunal ecclésiastique devient suspect et récusable étant alors juge et partie en même temps. »

Lesévêques de Digne et de Riez essaient en vain d'imposer un cahier spécial à leurs diocèses et unique pour le clergé entier. Moines, chanoines et curés le réputent illégal. Les délégués de Digne, de Sisteron et de Forcalquier, réunis dans cette dernière ville, à la sénéchaussée principale, nomment députés un curé congruiste et un prieur-curé. Ils éliminent les articles présentés par le haut clergé et arrêtent un « cahier du clergé séculier et régulier» ne contenant que les plaintes et les vœux des inférieurs de l'un et de l'autre (I).

A Marseille, Mgr J.-B. de Belloy (3) s'empare de la présidence de l'assemblée et, assisté par trois grands vicaires très actifs, saisit, malgré le vote formel de la majorité des électeurs, le bureau de rédaction. Chaque fois qu'une proposition opposante se produit : « Je ne signerai pas, s'écrie-t-il ; pas de plaintes contre le haut clergé ! » Et ainsi le Cahier officiel du premier Ordre d'une des plus grandes villes de France, bâclé en une journée, devient insignifiant. Mais il est immédiatement renié parla minorité des commissaires; puis, en assemblée générale, plus de quatre-vingt curés, même deschanoines et des dominicains, adhèrent à la protestation de l'abbé Baussat, comte de Saint-Victor, et le chargent d'expédier au roi et à ses ministres un Supplément de doléances (3). On y cite, parmi les articles éliminés

(1) D'après les pièces accumulées dans le registre B III, 63, des Arch. nul. et dans le touie III des Archives parlementaires.

(2) Evèquede Glandéves en 1751, de Marseille eu 1755 jusqu'en 1790, archevêque d:> Paris en 1S02, mort cardinal en 1803.

(3; Arch. Pari. III, p. 091-695.

LA LUTTE ECCLÉSIASTHjL'E 207

sans débat ni vote, celui « des religieux qui n'entendent lias la régénération de leur état par l'émission des vœux dès l'âge de seize ans, mais par l'annulation même des vœux et l'érection des communautés en congrégations séculières, soumises à tordinaire. » A seize ans, ajoute le rédacteur, « un jeune homme, ne se connaissant pas lui-même, ne peut disposer de rien, encore moins de sa personne. »

Les vicaires et prêtres habitués de Notre-Dame des Accoules (1) expriment à part les griefs et les aspirations des « classes plébéiennes, que le despotisme des chefs de la hiérarchie ecclésiastique laisse depuis si longtemps gémir dans un oubli avilissant et qui attendent leur résurrection civile du souverain et de la France. »

Le Cahier général du clergé de la sénéchaussée d'Aix (2) est rédigé par l'archevêque Raymond de Cucé de Doisgelin en contradiction directe avec celui du tiers-état confié cà Mirabeau. Mais les curés, après avoir laissé Monseigneur s'élire luimême, lui associent comme second député un simple pasteur de village, Cousin, curé de Cucuron.

Ce curé se doutant de l'imposisbilité de faire entrer les voeux du bas clergé dans le document archiépiscopal, a pris soin de les diriger vers l'assemblée du Tiers, en les glissant dans le cahier de sa paroisse. Les « chefs de famille du bourg de Cucuron » approuvent tout un plan de réformes ecclésiastiques. Ils proposent la transformation des dîmes et la mise « en un fonds commun des menses épiscopales et cathédrales, et qu'on en tire la dotation fixe de l'ëvêque, de son chapitre et du clergé paroissial ». Ils rappellent « la Pragmatique de Saint-Louis en l'29, restaurée en 1438, à la célèbre assemblée de Bourges, et supplient le roi d'examiner si, d'après l'aspect peu consolant de l'Église

1) Arch. Pari . III, 6%.

(2) Ibiol. 1,692.

française il ne serait pas expédient de rendre au clergé et au peuple l'élection des pasteurs. » (I)

Dans un très grand nombre d'autres villages, se reproduit, sous l'évidente dictée des curés, cette demande de l'abolition du concordat passé entre François 1er et Léon X et du rétablissement des élections dans l'Église (2). Rians répute le Concordat « loi monstrueuse » et demande que les Étals provinciaux présentent trois candidats au roi pour chaque évèché et nomment les curés. Pcynier voudrait « l'élection libre du curé en assemblée de tous chefs de famille. » (3) Vitrolles-les-Martigues désire « l'Église française régie par un chef choisi dans le royaume, qui n'aura de juridiction que sur le spirituel. » La communauté de Mirabeau propose de décerner « le titre de patriarche de l'Église gallicane au primat des Gaules ou à l'archevêque de Paris », de ne plus porter d'affaires en cour de Rome, et, s'il s'élève des questions de dogme, de « consulter respectueusement le pape (4). »

Nulle part mieux qu'en ces cahiers primitifs de la campagne provençale, presque tous écrits par les curés, ne se retrouve le plan complet de la future Constitution civile du clergé. Quinson dénonce l'inique répartition des immenses biens de l'Eglise et dit que, « si l'abusive propriété ecclésiastique était abolie, on ne verrait plus de procès entre les pasteurs et leurs ouailles, les gens du monde ne tiendraient plus des conversations scandaleuses à raison de la conduite des ministres des autels et ne leur reprocheraient plus de s'engraisser de la substance des malheureux; dès lors, la religion serait respectée, les bonnes mœurs renaîtraient. . .

(1) Areh. Pari., VI, 282-285.

(2) lbid. 371-372, Cahier des 15 communautés d'habitants réunies au « bureau de Pertuis » ; etc.

(3) lbid. 3%, 373, et aussi 397, le cahier de Riboux.

(4) lbid. 447,351.

fc.V LUTTE ECCLÉSIASTIQUE $09

et l'État deviendrait puissant. » Cuger condamne «la somptuosité des palais, des tables et des équipages » des évèques ; l'inutilité des chanoines « qui paient des inférieurs pour chanter les louanges du Seigneur » ; le luxe, « insultant pour la misère du peuple», des riches abbés; « l'ignorance et l'oisiveté » des moines mendiants. Gignac et vingtaulres bourgs ne reconnaissent qu'un clergé, le paroissial, accusent l'archevêque d'Aix d'augmenter son opulence en leur refusant les secours spirituels : « Il faut de bons pasteurs, s'écrient-ils, et pour en avoir, il faut de bons évèques ; et, pour avoir de bons évèques, il faut qu'ils soient exclus de la cour et pauvres, alors véritables ministres de Jésus- Christ » (1).

Page 1