LANGUEDOC
Le clergé de la sénéchaussée de Villeneuve de Berg présente le très rare spectacle d'un accord entre toutes les classes ecclésiastiques. Les élus sont un curé et un archidiacre de la catbédrale, remplaçant l'évèque qui refuse l'élection. Ils reçoivent le mandat impératif de voter par tête aux États généraux et d'obtenir avant tout « un règlement qui assure à perpétuité la liberté des personnes, la propriété des biens, le consentement libre et volontaire de l'impôt, une administration constitutionnelle et élective. »
Détail qui n'étonne pas si l'on se rappelle qu'en l.:i76 les gens du Vivarais, voyant leur pays dévasté par les guerres de religion, firent déposer les armes aux catholiques, comme
(1) Arch. pari. VI, 381,271, 207.
aux protestants, et organisèrent la tolérance mutuelle : l'assemblée ecclésiastique de Villeneuve est une des seules qui s'abstiennent de réclamer le retrait de l'Édit de tolérance de 1787, qui rendait l'état civil aux protestants.
A Annonay,où est nommé le curé de Saint-Péray, officiai et archiprètre, les États généraux sont suppliés de restituer enfin aux curés « leur place dans la hiérarchie ecclésiastique, de déclarer qu'ils forment corps et qu'ils seront appelés aux assemblées en nombre égal à nos seigneurs les évoques. » (1)
A Mende en Gcvaudan, où siège un évêque, su Ara gant d'Albi, un curé est élu. Le cahier (2) réclame l'unité de « théologie et de rituel » et la soumission de « tous les couvents à la juridiction immédiate des ordinaires, quelques droits qu'ils puissent opposer pour leur exemption. »
Le Puy-cn-Velay a aussi un évêque, suffragant de Bourges. La chambre ecclésiastique se fait représenter par un prieur-curé de Craponne. Mais le cahier (3) est liés épiscopal. Les électeurs y maintiennent « le droit du clergé de s'imposer librement et de garder la prééminence dont le premier Ordre a toujours joui en France. »
Ils réclament l'abolition des appels comme d'abus, et nient toute intervention judiciaire ou administrative dans les affaires ecclésiastiques.
Le bas clergé, écrivent-ils, « se plaint avec raison de la privation du plus étroit nécessaire. . . On en accuse l'indolence et l'insouciance des évèqucs, au lieu d'invoquer l'équité du gouvernement et des cours souveraines. On reproche au clergé une distribution injuste de ses revenus ; on déclame contre cette classe de bénéficier» qui possèdent une
([)Arch. pari, VI, 702 ; II, 46.
(2) Ibid. III, 751.
(3) Ibid. V, 456-468.
LA LUTTE ECCLÉSIASTIQUE 2 1 i
partie considérable des biens ecclésiastiques sans payer cette jouissance par des travaux et des services réels, et ces reproches sont justes. Mais sur qui doivent-ils tomber? N'est-ce pas sur le gouvernement qui dispose de ces riches bénéfices, et qui ôte aux évoques le droit d'en employer les revenus de la manière la plus utile à l'Église, par l'union qu'ils en feraient au profit des bénéfices-cures et des établissements utiles à la religion et à l'Etat ?... Notre député demandera donc la rentrée des évèques dans leurs droits pour les unions et désunions de bénéfices, sous la sanction des conciles provinciaux. »
La revendication des prérogatives traditionnelles de l'Église catholique. — « seule admise et admissible dans le royaume, » — remplit les Cahiers de Castres et de Montpellier, confiés aux évèques. (1) On n'omet pas d'y appuyer les Remontrances de l'Assemblée' générale du Clergé contre l'Édit de 1 787 . La rentrée des proscrits de la Révocation et l'accueil très sympathique qu'ils reçoivent dans les réunions du tiers-état et aussi d'une partie de la noblesse, rallument le fanatisme du haut clergé et embarrassent le clergé inférieur qui a peur de paraître cesser d'être orthodoxe en se montrant libéral.
A Nîmes, où un pasteur protestant, Rabaud-Saint-Etienne, est élu député du Tiers, le bas clergé, cependant en majorité, délègue les deux évèques de Nîmes el d'Dzès, leur as. socie deux curés, et rédige un cahier insignifiant (2).
Le cardinal archevêque d'Albi, le galant versificateur que Voltaire avait surnommé « Babet-la-Bouquetière », ne se fit pas rappeler de l'ambassade de Rome pour siéger aux États généraux. Son coadjutcur, son frère, François de Remis, archevêque de Damas in partions, y alla pour lui,
{l)Arch. pari. II, 562-563 ; IV. 44-45. (2) Ibid. IV, 236-237.
partageant avec un curé la représentation de Carcassonnc.
A Gastelnaudary, les curés sont les maîtres. Ils ne manquent pas de revendiquer l'autorisation de « faire corps en chaque diocèse, sans prétendre néanmoins se soustraire à l'obéissance des évêques. » (I).
Ils l'ont un chapitre spécial sur « les privilèges du clergé de second ordre », et accueillent la pétilion des prébendiers des différents chapitres réclamant « l'égalité entière soit pour la dignité soit pour le revenu » des chanoines de la même église.
Les ecclésiastiques de Béziers rédigent un cahier d'une modération exemplaire, (2) maisdonnent plein pouvoir à leur premier député, l'abbé Gouttes, curé d'Argillicrs, qui s'est l'ait connaître comme publiciste populaire et qui, l'un des plus actifs préparateurs de la Constitution civile du clergé, deviendra bientôt évêque constitutionnel d'Autun.
Ce sont encore les curés qui l'emportent à Limoux. Cependant, — fait très rare dans les sénéchaussées libérales, — le cahier manque.
A Toulouse, les curés choisissent pour députés trois d'entre eux, plus l'archevêque, et refusent d'insérer dans le Cahier officiel (3) quoi que ce soit sur le clergé régulier. Les ordres mendiants, dominicains, tierçaires, mineurs conventuels,capucins, minimes, pères de la Merci, grands carmes, l»ères de la Trinité, grands augustins, augustins réformés, carmes déchaussés, recollets, cordeliers, sont forcés d'adresser au gouvernement leurs doléances particulières (4).
En somme, les élections ecclésiastiques du Languedoc donnèrent la majorité aux curés, mais furent beaucoup moins animées qu'elles ne l'eussent été, si les évêques, unis
(1) Arch. pari. II, :jo2-,'i5:'>.
(2) Ibid. II, 346.
(3) Ibid. VI, 28-31.
(4) Arch. nat. manuscrites, B III 148.
aux barons, avaient persisté dans l'altitude prise contre le Résultat du Conseil du 27 décembre 1788. L'opposition des États aristocratiques delà province, voulant députer aux États généraux eux-mêmes et eux seuls, ne persista pas devant l'expédition des lettres royales de convocation. Le Règlement du 24 janvier fut appliqué et les réunions de chaque Ordre aux sénéchaussées tournèrentà l'avantage du bas clergé et de la petite noblesse, comme du tiers-état.