LORRAINE, BARROIS ET TROIS-ÉVÈCHÉS
Le gouvernement militaire de Nancy comprenait la Lorraine française et allemande et le pays des Vosges, les
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Trois-Évêchés, le Luxembourg français et le Barrois. Les évèques de Metz, Toul et Verdun étaient suffragants de Trêves, comme l'évêque de Strasbourg de Mayence.
La Lorraine, ecelésiasliquement isolée de la France et toujours rattachée à l'Allemagne, formait ce qu'on appelait un « pays d'obédience », c'est-à-dire sans concordat ni usages propres, possédant des immunités cléricales très étendues, sous les règles de la Chancellerie romaine repoussées par la monarchie française (1). Ce qui n'empêcha pas cette région de produire le plus gallican des révolutionnaires religieux : l'abbé Grégoire.
D'ailleurs, pas plus là que dans le reste du pays, la papauté ne jouissait du moindre crédit, n'exerçait la moindre influence ; « le pape, ce nom cher et sacré à tous les prêtres de notre temps, » dit l'abbé Mathieu (2), « ne représentait guère pour les prêtres du dix-huitième siècle qu'une sorte de roi constitutionnel del'Église, intervenant rarement dans leurs affaires et toujours sous le bon plaisir et le contrôle, accepté de tous, du parlement et du souverain. >»
Sous l'action principalement de Grégoire, curé d'Embermesnil et de Galland, curé de Charmes, les pasteurs des paroisses lorraines s'étaient, dès la fin de l'année 1787, syndiqués, sur le modèle de leurs confrères dauphinois. Leur organisation s'était manifestée, le 21 janvier 1789, contre l'aristocratie laïque et ecclésiastique, par une Déclaration, dans laquelle les curés renonçaient, pour le clergé, à tout privilège en matière d'impôt, et se prononçaient en faveur du vote par tète, au sein des Étals généraux, le tiers-état ayant autant de représentants que les deux autres Ordres réunis. Les lettres collectives, réitérées, que le comité de
(1) V Ancien régime dans la province de Lorraine et Barrois, 1788-1780, Paris 1870, in-8, par l'abbé D. Mathieu, p. 117.
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Nancy adressa au roi et à Necker ne servirent pas peu pour obtenir la reconnaissance du droit électoral individuel des curés dans le Règlement général du 24 janvier.
Malgré la protestation des chapitres et des évèques, ce droit fut maintenu aux curés dans les règlements particuliers qu'il fallut faire, le 7 février, pour les provinces et les viJies qui n'avaient point député en 1614, « n'étant pas alors unies à la couronne. » Par une exception dont ne purent jouir ni Lyon, ni Marseille, les villes de Metz et de Strasbourg étaient appelées à nommer chacune un député particulier. Les nombreux petits bailliages des Trois-évêchés, du Barrois et de la Lorraine furent admis, contrairement à ce qui avait été arrêté pour tout le reste de la France, à tenir des assemblées des trois Ordres, et à nommer chacun quatre députés, deux du tiers, un de la noblesse, un du clergé. Mais le? délégués ainsi formés, dépassant la proportion générale, devaient venir se réduire de 200 membres à 36 dans les villes de Nancy, Mirecourt, Sarreguemines, Barle-Duc, pour la Lorraine et le Barrois ; de 64 membres à 1 o dans les villes de Metz, Toul, Verdun et Sedan pour les Trois-Evêchés (1).
Sur les cinq représentants du clergé des Trois-Evèchés aux États généraux, il n'y en'eut qu'un qui ne fût pas curé, celui de Verdun. Chanoine de la cathédrale, vicaire général du diocèse, l'abbé Coster était d'ailleurs très libéral. Le cahier qui lui fut remis est rédigé dans les idées du clergé inférieur (2).
Le cahier de Sedan manque.
Les curés de Metz (3), très libéraux sur la Constitution, réclament l'abrogation de l'Édit de 1787 qui rendait l'état
(1) Voir les Règlements t. I des Archives Parlementaires, pag. 644, 652, 654, 671.
(2) Arch.parl., VI, p. 127-130.
(3) Ibid. III, p. 759.
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civil aux protestants. —Les curés de Toul (I) se soumettent avec enthousiasme à l'égalité de l'impôt, « ne se considérant que comme citoyens et enfants de la patrie, »
Exactement comme dans les Trois-Évêchés, les représentants du clergé, en Lorraine et Barrois, se trouvent tous être des curés, moins un, celui de Nancy. Encore Monseigneur de la Fare gagna-t-il son élection en parlant le langage des curés: « L'Église est dans l'État et, avant d'être ses ministres, nous sommes citoyens et Français. » (2) Ce qui ne l'empêcha pas, comme l'en accusait publiquement son collègue Grégoire (3), « d'enlever et interpoler » les cahier de son diocèse, sauf à les rendre « sur la menace du peuple de les lui arracher par la force. »
11 n'y a; parmi les cahiers de Lorraine et du pays Messin que celui de Longwy, qui soit épiscopal et réactionnaire (4). Ce cahier est signé eh tête, par son auteur: l'évêque d'Ascalon, suffragant de l'archevêque de Trêves, vicaire général et officiai pour la partie française de ce diocèse allemand.
Le bas clergé servant d'intermédiaire, des cahiers trèslibéraux furent délibérés et signés pour les trois Ordres à Fenestrange, à Villiers-la- Montagne, à Bassigny en Barrois, à Rozières. (5) A Lixheim, les deux premiers Ordres s'associèrent et, à Bruyères, le clergé s'unit au tiers-état (6). Ce qui provoqua la mauvaise humeur des gentilshommes de Briey, inscrivant en leur cahier : « Puisque la noblesse et le clergé accèdent à payer la dette, le Tiers n'a plus de motifs d'avoir un nombre de représentants double. La prépondérance du Tiers deviendra d'autant plus dangereuse,
(1) Arch. Parl.Vl, p. 1-4.
(2) L'abbé Mathieu, p. 410.
(3) Nouvelle lettre à MM. les cwés députés, p. 28.
(4) Arch. Pari. III, 771.
(5) Arch. Pari. V, 710, H, 344, 196; IV, 91. {6)Ibid. V. 783, IV, 9.
que cet Ordre est encore renforce par le clergé inférieur dont tous les membres, nés dans son sein, n'ont d'autres intérêts que ceux de leurs parents, opinent toujours pour eux et comme eux. » ({)
Entre le tiers-état de tous les bailliages, la petite noblesse de campagne et le clergé inférieur, presque partout dominant, l'entente est complète relativement aux réformes ecclésiastiques suivantes : La pluralité des bénéfices interdite et la résidence des bénéficiers obligatoire ; les commendes et bénéfices simples supprimés; les chapitres nobles ouverts aux ecclésiastiques du tiers-état et leur servant de retraite; le casuel forcé aboli, et la portion congrue des curés augmentée aux dépens des couvents.
Le clergé de Thiaucourt « représente qu'il serait bien juste que les portions congrues des curés et vicaires, encore trop modiques, fussent augmentées et payées sur ces abbayes opulentes, où huit ou dix religieux, quelquefois moins, jouissent de trente à quarante mille livres de revenu sans autre charge que quelques heures canoniales à réciter. Est-ce bien l'intention de l'Église, est-ce même celle des fondateurs, de doter si gracieusement des hommes si peu utiles et de laisser dans l'indigence et le mal-être des ministres qui portent le poids du jour et de la chaleur, ceux que les peuples regardent comme leurs pères, en qui seuls ils mettent leur confiance et de qui seuls ils attendent des secours pour leurs besoins?. . .
« Il faudrait interdire, suivant l'esprit de l'Église, la pluralité des bénéfices, l'expérience démontrant que ceux qui en possèdent le plus en usent le plus mal, par la dépravation de leurs mœurs et en mourant banqueroutiers. »
Cet extrait typique d'un cahier inédit est donné par l'abbé
(I) L'abbé Mathieu p. 445.
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Mathieu (i). Mais, après avoir cité le cahier du clergé de Bouzonville comme l'un de ceux où les curés de 1789 montrent le mieux « combien, possesseurs de dîmes et de terres, ils étaient versés dans toutes les questions d'économie rurale » ce prêtre érudit omet d'emprunter au supplément de ce cahier, rédigé le 27 mars, (2) les articles originaux par lesquels s'exprime avec violence le ressentiment millénaire des curés contre les moines:
« i" L'axiome de droit qui dit secularia secularibas, regularia regularibus, malgré qu'il semble consacré par le temps et les docteurs, pose, surtout quant aux bénéfices à charge d'âmes, sur une hypothèse des plus énormes. Jésus-Christ, qui efface tous les docteurs et dont les institutions ne sont point sujettes à prescription, n'a établi qu'une espèce de charge d'àmes et une seule sorte de pasteurs du second ordre, à savoir : les prêtres séculiers. L'Évangile n'en connaît pas d'autre; il s'ensuit que tous les bénéficescures sont séculiers de leur nature comme de leur constitution et que, quand il y en aurait eu de fondés par des réguliers, pour des réguliers, cette fondation, qui ne pouvait être considérée que comme un renversement des principes, désavoué par les Jérôme, les Bernard et tous autres saints fondateurs des ordres monastiques, devrait être déclarée abusive et sujette à correction; que si, dans les temps de malheur et de pénurie de prêtres séculiers, les réguliers ont été appelés à la desserte de nombre de cures, ils ne peuvent disconvenir qu'ils ont été très surabondamment dédommagés de leurs peines, puisque l'accomplissement de ce devoir de charité leur a valu une forte partie de cette opulence qui les a fait si fortement dégénérer de leur état primitif, par cette immensité de dîmes que les souverains-
(t) En son curieux livre sur V Ancien régime en Lorraine et Barrois, p. 451.
(2) Et reproduit dans les Archives parlementaires, t. V. p. 693.
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pontifes et des évèques mêmes ont enlevée aux églises, aux curés et aux pauvres pour les incorporer avec une libéralité vraiment désastreuse aux abbayes et autres maisons rentées. De façon que les curés peuvent bien dire, en gémissant pour leurs églises, pour eux et pour leurs pauvres, que des étrangers se sont emparés de leur héritage. . .
» 2° Les curés, institués par l'auteur même de la religion, pour former le sénat des évèques, pour, avec eux et immédiatement sous eux, remplir les augustes fonctions de pasteurs des âmes, sont aujourd'hui tellement couverts de l'ombre des abbés, prieurs et moines rentes, qu'ils ont peine à se faire apercevoir de leurs propres ouailles. Ils espèrent donc que... le meilleur et le plus juste des rois avisera aux moyens. . . de les rétablir dans leur ordre primitif en les plaçant immédiatement après les évèques et au-dessus des moines et des abbés. . . »
Ces curés « à portion congrue » de Bouzonville vont jusqu'à dénoncer « la graisse scandaleuse des moines » et proposer la réforme de la nourriture monacale:
« L'usage établi dans toutes les abbayes et autres maisons régulières de servir (quant au manger) chaque individu par portions à part, mérite d'autant plus d'attention, que cet usage, qui est infiniment abusif, occasionne une consommation de comestibles chers et précieux qui serait au moins bornée à la moitié si cette espèce de citoyens vivait à table ronde ; tous les restes de ces portions, qui sont communément trop fortes, ne peuvent plus être servis qu'à des domestiques qui ne sont point certainement faits pour vivre aussi précieusement. »
Si les curés parlent ainsi dans un cahier — officiel — du clergé, que ne devaient-ils pas faire dire dans les cahiers des villages, lorsqu'ils étaient « priés d'écrire au roi », au nom de leurs paroissiens complètement illettrés ? La plupart des doléances des paysans lorrains furent, dit l'abbé
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Mathieu (1), rédigées par leurs pasteurs. Cependant, malgré la citation latine qui semble »Ure une signature ecclésiastique, je n'oserais attribuer à l'un d'eux le Mémoire au roi et à tous les députés aux États généraux pour les habitants des Vosges. (2) En tout cas, ce mémoire, dirigé contre les trop nobles, trop riches et trop galantes chanoinesses de Remiremont, peut servir à résumer les sentiments qu'inspiraient les grandes abbayes aux populations qui vivaient autour d'elles et encore sous leur domination féodale:
« Sire, du fond des Vosges, dans votre province de Lorraine, des enfants vraiment soumis et obéissants osent adresser leurs plaintes et leurs doléances au plus tendre et au meilleur de tous les pères.
« A raison de leur éloignement, ils n'ont pas eu assez de temps, ils n'ont pas été assez instruits de ce qu'il fallait qu'ils fissent. Leur cahier ne contient qu'imparfaitement le sujet de leurs plaintes.
« S'ils avaient su que le roi désirait d'apprendre les moyens les plus efficaces de payer les dettes de l'État, de soulager les peuples et de concourir à la gloire de la monarchie française, ils auraient très-humblement remontré à Sa Majesté que, dans le bailliage de Remiremont, il existe quatre sources de richesses dont Elle peut disposer à son gré et en faisant opérer le bien général comme le particulier.
« Ce sont les terres, prés, champs, bois, métairies, étangs, dont jouissent les maisons duSaint-Mont-d'Hérival, les fondations d'Arches et de Létraye.
« Dans des temps de peste, dans des temps de calamités publiques comme dans ceux d'ignorance, des gens subtils,
(2) Manuscrits des Archives nationales, Bill 89, foi 118-121.
LA LUTTE ECCLESIASTIQUE 2 , j
des gens dévots, enfin des gens de mauvaise foi, ont su se les approprier ; on a bien réclamé contre ces abus, mais jusqu'alors le fort a toujours opprimé le faible.
a Aujourd'hui, sire, que vous daignez écouter vos peuples, leur tendre une main secourable, les arrière-neveux des victimes de ces déprédations ont recours à votre justice. Ils osent espérer que vous ne laisserez plus subsister ces monuments du fanatisme, du mensonge et de l'erreur. Sept ou huit cent mille livres de votre royaume qui servent à alimenter l'oisiveté, la rapacité et la passion de tout au plus vingt individus, ne seront-elles pas mieux employées à l'acquittement des dettes de l'État, au soulagement des peuples et à la gloire de votre royaume ?
« Daigne le ciel vous frapper de cette vérité ! Oh ! que les députés de votre province de Lorraine, surtout du bailliage de Mirecourt, sont bien en état de vous rendre un compte exact de ces particularités ! Daignez les entendre, sire, et les appeler au pied de votre trône.
« Ils vous diront depuis quel temps les enfants du meilleur de tous les pères gémissent dans l'oppression. Ils vous diront les rapports que représente l'Église dans les Vosges. C'est une marâtre cruelle qui tourmente les habitants des campagnes et leur soutire tout l'argent qu'elle peut. Joint à cela l'indifférence du noble chapitre de Remiremont pour le bien de ses vassaux, l'ardeur au contraire de ses officiers à les vexer et à pomper le fruit de leurs sueurs et de leurs travaux .
« Ah ! bon Dieu ! que n'est-il donné à de misérables paysans de peindre leurs maux à Votre Majesté !
« C'est alors qu'Elle en serait émue ! Ils espèrent beaucoup de la bonté de son cœur. Elle a permis de tout dire; on peut se flatter que bientôt: Omnia crunt oculis ejus aperta. »
l.hS CAHIERS DEa CURES