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Les cailloux blancs du petit Poucet

cf Jamais l'histoire naturelle n'a obtenu autant de faveur... On s'en aperçoit surtout par Vattention que veulent bien lui accorder des hommes éminents... M.Edgar Quinet, par exemple. »

Comment! M. Edgar Quinet, l'auteur du poème de Napoléon, « a bien voulu », a daigné abaisser ses regards sur l'œuvre de Dieu! Il a accordé quelque « attention » à la nature! — Mille fois trop bon, monsieur Edgar Quinet!

Comment ! vous avez « bien voulu » vous distraire un moment de vos hautes préoccupations, pour daigner regarder un peu le ciel et les astres, la mer, les fleuves, les prairies et les êtres si

nombreux et si divers qui les habitent, et la vie qui circule sans cesse, se transformant sans fin, ne détruisant que pour reconstruire, changeant l'homme en herbe, l'herbe en mouton, le mouton en homme.

Qui sait si M. Quinet, dans un de ses jours de bienveillance, n'aura pas daigné regarder un moment une rose, respirer une violette, écouter un oiseau? Quel honneur pour la nature!

Ah ! quand M. Edgar Quinet est retourné au ciel, qui ne fait que prêter ces gens-là à la terre et les reprend avarement, Dieu aura dû aller audevant de lui et lui dire :

— Monsieur Quinet, combien je vous dois de remerciements ! je suis vraiment confus; les expressions me manquent pour vous dire ma reconnaissance.

» Comment ! vous avez « bien voulu » accorder quelque « attention » à tous ces petits ouvrages que j'ai faits autrefois , dans ma jeunesse , et dont l'imperfection ne m'a réellement frappé que quand j'ai su que vous « vouliez bien » leur « accorder » votre précieuse et généreuse « attention »?

» Vous me flattez , vous me gâtez , et je vous dois une grande partie de la réputation que j'ai

encore parmi les hommes ; grâce à vous, je ne suis pas tout à fait oublié; l'homme blasé daignera, à votre exemple, accorder aussi quelque attention à mon oeuvre un peu démodée.

» Mais, monsieur Quinet, puisque vous voilà ici, vous allez me donner vos idées, me communiquer vos observations , ne pas m'épargner vos critiques , je suis un bon diable de bon Dieu. Quand j'ai créé le monde , l'industrie et les sciences n'avaient pas fait les progrès qu'elles ont faits depuis, et, d'ailleurs, je n'avais personne pour me donner de bons conseils , comme le regrettait avec tant de raison le roi Alphonse de Castille, qui, disait-il, m'aurait été d'un grand secours.

» Mais, puisque je vous tiens , monsieur Quinet, nous allons revoir et corriger bien des choses; vous ne me refuserez pas vos avis et vos idées, et, grâce à vous, nous allons remettre le monde en état de marcher encore pendant quelques milliers de siècles.

» Mais, je l'avoue, entre nous, je ne pose pas devant un homme comme vous, il était temps que vous vinssiez ici, les plaintes incessantes des hommes commençaient à me casser la tête, je cherchais des améliorations , des perfectionne-

ments, mais je ne trouvais rien, je suis vieux; mais, puisque vous voilà, grâce à... moi, tout est sauvé !

» Un peu de patience en bas, les hommes !

» Nous allons entrer dans les voies de la réforme et du progrès.

» Allons, les anges, un peu de musique ! »

Ainsi aura parlé Dieu à M. Edgar Quinet.

Je me suis occupé d'histoire naturelle, je suis de la religion de Vendredi, le sauvage ami de Robinson, religion qui consiste à regarder, à contempler, à admirer, à remercier et à dire, pour tout symbole : « Oh ! » sans vouloir assigner à Dieu ni une forme, ni des limites, ni des passions; sans brûler, sans persécuter, sans gêner personne, sans inventer les puérilités quelquefois féroces des dogmes ridicules et des mythologies absurdes et grotesques ; sans prétendre comprendre et connaître et définir l'Être suprême, le Souverain créatetir, pensant que ce serait le comble de l'outrecuidance que de supposer que nous avons, à son égard, l'importance qu'une fourmi, qu'une mite du fromage, que les microscopiques ont au nôtre.

Eh bien, quand j'étudiais les arbres, les prés,

les fleurs, les oiseaux, les insectes de la terre et des eaux , j'ai toujours senti que je m'élevais, que mon âme, mon cœur, mon esprit grandissaient par cette étude.

Et quand j'ai dû élever une enfant, grande et douce et terrible fonction; j'ai, avant tout, étendu dans son jeune esprit cette première couche de connaissances des prodiges, des miracles de la nature, qui rendent si mesquins, si ridicules et si bêtes les petits miracles inventés par les prêtres de toutes les religions. J'ai le plus souvent remplacé la voûte de pierre de l'église par la voûte bleue où nagent les mondes ; nous avons regardé le lever et le coucher du soleil, nous avons étudié, cherché, contemplé ensemble, et bien des fois, les yeux mouillés de ces douces et nobles larmes de l'admiration, le cœur plein d'un Dieu invisible, souverainement bon et souverainement puissant, nous disions comme Vendredi : « Oh ! »

Demandez donc le bon sens, la vertu, l'amour et l'intelligence de la vraie liberté à un peuple chez lequel on peut dire que M, Edgar Quinet a « bien voulu accorder quelque attention à l'œuvre de Dieu », sans soulever un hourra d'indignation mêlé d'éclats de rire !

De là le mépris pour la vie des champs, de là

l'abandon de cette existence noble, libre, honnête, heureuse pour la fange des villes.

De là la profonde bêtise des gens qui, se trouvant dans la zone pestiférée qui entoure toute ville, ont quitté les travaux de la terre pour venir être, dans une rue, ouvriers de fabrique, marchands, domestiques, servantes, prostituées, et qui parlent avec dédain de ceux qui sont restés aux champs, n'obéissant qu'à Dieu, au soleil, à la pluie, à qui personne ne dit : « Je veux! » ou «je ne veux pas ! » qui sont riches par l'absence des besoins, qui n'ont à respecter, à aimer que cinq ou six parents ou amis, et qui y mettent toutes leurs forces et tout leur cœur.

Oh! mille fois merci, mon Dieu, de m'avoir donné l'intelligence et le besoin et la volonté de passer rha vie entière aux champs, dans les bois, dans les prairies, sur les rives des fleuves, sur les grèves et les plages de la mer, et surtout de m'avoir donné un esprit, un cœur et une âme capables d'admirer , de comprendre ces vrais trésors et cette vraie richesse, qui m'ont rendu si facile et si heureux de me passer des autres!

Merci de m'avoir révélé combien les roses, les violettes, les giroflées des murailles et la rosée au soleil levant, sont plus belles que les rubis, les

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améthystes , les topazes et les diamants; de m'avoir appris combien la liberté l'emporte sur les honneurs et les dignités, et combien il est plus doux d'être maître de soi-même que de commander aux autres, c'est-à-dire de n'être ni à l'un ni à l'autre bout de la chaîne et de la lesse ! Oh!...

C'était en 1822.

Eugène Delacroix, après un séjour assez court dans l'atelier de Guérin, avait, comme Géricault, comme Ary Scheffer, abandonné les traditions classiques du maître et demandé à l'art libre et appelé alors « romantique » des inspirations nouvelles.

Eugène Delacroix n'avait pas d'atelier. Heureusement, sa sœur avait épousé un homme qui avait un grenier et qui n'en faisait rien. Ce grenier fut livré à Delacroix, qui, en enlevant quelques ardoises, y fit entrer à peu près la lumière nécessaire, et il peignit son premier tableau : Dante et Virgile traversant VAchéron^ je crois.

Tout en peignant, Delacroix avait une préoccupation assez triste : son tableau une fois fini, comment se procurerait-il un cadre?

Je ne sais s'il en est encore ainsi aujourd'hui;

mais, alors, un tableau sans cadre n'était pas reçu au Louvre et ne pouvait être exposé. Les cadres sont fort chers, et Delacroix n'avait pas d'argent.

Cependant il avait avisé une « planche de salut ».

Dans la cour de la maison où était son grenier demeurait un menuisier, et dans l'atelier de ce menuisier était appuyée au mur une longue planche étroite ou plutôt une large tringle.

Delacroix fit connaissance avec le menuisier, et ici la tradition devient obscure. Acheta-t-il ou loua-t-il la planche à crédit ou pour un prix conforme à ses ressources? lui fut-elle donnée? lui fut-elle prêtée?

Toujours est-il qu'avec cette planche une scie et quelques clous, Delacroix fit lui-même un cadre pour son tableau; puis, oignant le bois de colle de poisson, il y répandit de ces raclures de cuivre que l'on vend, pour sécher l'écriture, sous le nom de poudre d'or.

Rien ne l'empêchait plus alors d'envoyer son tableau au Musée.

En ce temps-là, — j'espère, sans en être certain, qu'il n'en est plus ainsi aujourd'hui, — l'artiste qui avait envoyé son tableau ou sa statue au Louvre n'avait d'autre moyen de savoir si son

œuvre était admise que de la chercher dans les salles le jour de l'ouverture du Musée.

C'est ce que fit Delacroix, comme les autres. Il se précipita pâle et fiévreux, et parcourut à grands pas les diverses galeries , haletant et égaré. Il ne vit pas son tableau; alors il tomba assis sur une banquette, perdu dans d'amères réflexions.

Delacroix étudiait beaucoup les anciens maîtres, et, pour cela, fréquentait assidûment le Louvre, à l'époque où ces anciens y étaient chez eux et n'en faisaient pas les honneurs aux jeunes.

Un des garçons du Musée, de ceux qui, à la fin du jour, crient d'une si forte voix : «. On ferme, messieurs, on ferme ! » le reconnut, s'arrêta devant lui, et, lui frappant sur l'épaule, le réveilla en sursaut de sa triste rêverie :

— Bonjour, monsieur Delacroix.

— Bonjour, mon ami.

— Vous n'avez pas l'air content?

— Je n'ai pas sujet de l'être.

— Ètes-vous difficile ! Tout autre le serait à votre place.

— Mais de quoi voulez-vous que je sois content?

dO LES CAILLOUX BLANC

— Et pour un premier tableau encore...

— Mais enfin que voulez-vous dire?

— Le salon carré...

— Qu'est-ce qu'il y a dans le salon carré?

— Il y a votre tableau.

— Mon tableau... dans le salon carré?

— C'est moi qui l'ai accroché... Venez.

Ahuri, pris de vertige, Delacroix suit le gardien, qui, dans ie salon carré, le pousse en face de son tableau.

Il faut dire que, en cherchant ce tableau, Delacroix n'avait même pas regardé dans le salon carré , où l'usage était de n'admettre que le « dessus du panier » de l'Exposition, honneur très envié, ou y avait tout au plus laissé errer, en passant, un regard distrait. D'ailleurs, y eût-il cherché son tableau^ qu'il l'eût à peine reconnu. Au lieu du cadre fait par lui avec la planche, la colle de poisson et la poudre de cuivre, il voyait son œuvre magnifiquement entourée d'un de^> cadres les plus riches du Louvre.

Son émotion un peu calmée, il eut recours au même garçon pour obtenir des renseignements.

— Ah ! dit celui-ci, vous l'avez échappé belle, et vous devez une « fameuse chandelle » au baron.

nu PETIT POUCET 11

— Quel baron?

— Le baron Gros. Votre tableau est arrivé sans cadre.

— Comment, sans cadre? j'avais fait le cadre moi-même.

— Alors, votre cadre, c'était de petites lattes qu'on a trouvées par teiTe; les cadres, ça n'est pas votre partie ; ça n'était pas solide, et ça se sera décloué dans le branle-bas. Toujours est-il qu'il n'y avait pas ou qu'il n'y avait plus de bordures, et qu'il était mis de côté. M. Gros alla se placer un moment devant et revint dire à ses collègues : « Mais ce tableau doit être exposé. — C'est impossible, mon cher baron, dit M. de Forbin-Janson. — Et pourquoi? — Vous voyez bien qu'il n'a pas de cadre. — Eh bien, s'il n'a pas de cadre, il faut lui en mettre un ; vous n'en manquez pas, au Musée, ou faites-en faire un : c'est une des meilleures toiles que vous ayez ici cette année. » C'est comme ça que votre tableau a un si beau cadre, et que vous êtes dans le salon carré. Voyez-vous, monsieur Delacroix, faites des tableaux et abandonnez la partie des cadres; et surtout n'oubliez pas « la chandelle » que vous devez à M. Gros.

C'était aussi l'opinion de Delacroix de ne pas

« oublier la chandelle qu'il devait au baron », qui, dès le lendemain, alla chez M. Gros.

Il sonna à la porte, un peu ému ; on fut longtemps sans répondre ; il sonna une seconde fois ; il allait s'en aller, lorsque la porte s'entr'ouvrit, et M. Gros lui-même, la palette à la main, demanda brusquement par l'entre-bâillement de la porte :

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Monsieur, c'est moi.

— Qui, vous?

— Delacroix.

— Qui ça, Delacroix?

— Je viens vous remercier.

— Picmercier de quoi?

— A cause d'un tableau.

— Quel tableau? je n'ai pas le temps de m'occuper de tableaux.

— Un tableau qui n'avait pas de cadre.

— Ah !... oui... un bateau.

— Oui, Dante et Virgile.

— Oui, oui, un bateau... je me rappelle. C'est vous qui avez fait ça ?

— Oui, monsieur, et je venais...

— Quel âge avez -vous ?

— Vingt-trois ans.

— Vous êtes bien jeune... Et c'est vous qui avez fait ce... bateau. Alors, entrez.

M. Gros ouvrit la porte, et Delacroix se trouva dans l'atelier.

— Asseyez-vous. Savez-vous ce que vous avez fait là, à vingt-trois ans? Non, vous ne le savez pas ; je vais vous le dire, moi. Vous avez fait tout simplement un chef-d'œuvre : un chefd'œuvre de couleur.

Delacroix s'inclina.

— Un chef-d'œuvre de couleur ; mais savezvous comment vous dessinez? Non, vous ne le savez pas, et je vais aussi vous le dire : vous dessinez comme un cochon.

Et Delacroix resta rouge, immobile, confus, et Gros s'était remis à peindre et parlait de temps en temps tout en peignant.

— Comme un vrai cochon ; mais c'est égal, vous êtes un peintre. Il faudra venir ici, chez nous ; vous apprendrez à dessiner.

Delacroix s'inclina; il aurait voulu être parti, mais il ne savait comment partir. Tout à coup, en se retournant, il vit sur les murailles de l'atelier des tableaux qu'il regarda avec étonnement et admiration.

— Ah! vous regardez mes tableaux... ça vous

étonne de les voir ici. C'est les Pestiférés de Jaff'u, c'est la Bataille d'Ahoiihir, c'est le Champ de bataille d'Eylau. A la rentrée des Bourbons, on nous a rendu tous ces tableaux-là, dont on n'avait que faire. Heureusement, on ne nous a pas fait rendre l'argent. Mais (et Gros tira sa montre) j'ai affaire dehors ; il faut que je vous quitte.

Delacroix ne l'écoutait plus, il regardait les tableaux.

— Après ça, si ça vous amuse, je ne vous renvoie pas ; vous mettrez la clef chez la portière.

Gros rentra une heure après ; il trouva Delacroix, qui étudiait encore les tableaux, qui étudiait la palette, qui n'avait pas pensé à s'en aller.

Gros ne fut pas mécontent de le retrouver, et lui dit quand il partit :

— Venez apprendre à dessiner.

... Delacroix n'y alla jamais. Peut-être pour une raison , peut-être pour plusieurs raisons , peut-être sans raisons.

Longtemps après, à une autre exposition, Delacroix, qui, cette année-là, avait Exposé le Massacre de -Scio, aperçut le vieux peintre et le salua.

Mais celui-ci, sans s'arrêter, dit brusquement :

— Il ne suffît pas de saluer les gens , il faut encore apprendre à dessiner.

, Théophile Gautier était un des derniers survivants de cette génération d'écrivains et d'artistes qui s'étaient donné rendez-vous au commencement du siècle et ont formé la pléiade de 1830; en ce moment où il est mort et dans le sombre avenir que la folie bête des autres nous prépare, il n'y a pas de place pour les poètes ; ils gênent et ils sont dégoûtés ; ce ne sont pas ceux qui s'en vont qu'il faut plaindre, mais les quelques quatre ou cinq qui sont encore pour quelque temps peut-être attardés dans cette vie où la société va du sombre au noir. Je ne parie pas de ceux qui sont à la bataille et, entre autres raisons de vivre, espèrent porter encore quelques blessures à la bêtise, à l'insolence, à l'avidité, à la vanité, au mensonge.

Une lettre de Victor Hugo à la fille de Théophile Gautier contient cette phrase :

« Des hommes de 1830, il ne reste plus que moi. »

Moi ! lui, oh ! oui, lui, toujours lui ! il n'est pas changé ; à ses yeux, il n'y a jamais eu que lui, et, s'il reconnaît un autre homme comme ayant vécu en môme temps que lui, c'est quand cet homme n'y est plus et ne tient plus de place.

De la place, il n'y en avait pas trop pour lui dans le monde et dans le temps ; les autres...

Qu'est-ce que ça que les autres? A quoi ça peutil servir ? Les uns de piédestal ; quelques-uns d'enfants de chœur à encensoir; quelques-uns encore de copeaux et de varech, qu'on metautour des porcelaines précieuses pour les préserver.

Il y a eu :

Le siècle de Périclès ;

Le siècle d'Auguste ;

Le siècle de Léon X ;

Le siècle de François I";

Le siècle de Louis XIV.

De beaux fichus siècles, où l'on se mettait vingt, trente, quarante, cent, pour les illustrer.

Parlez-moi du siècle de Victor Hugo; là, il n'y a que Victor Hugo.

Moi, dis-je, et c'est assez !

Mais que vont penser, quand ils auront lu cette lettre, les contemporains, les poètes, les journalistes surtout, et pour cause, auxquels il a prodigué un si grossier encens?

« Vous êtes le soleil levant, vous êtes la poésie ; moi, je ne suis qu'un poète, ô poète, etc. »

J'en ai lu de mes yeux deux cents de ces flagorneries maladroites et cousues de fil blanc, paya-

bles, et presque toujours payées, en bons petits articles de journaux.

Que diront-ils, quand ils vont apprendre qu'ils n'existent pas, qu'ils n'ont jamais existé, qu'il n'a jamais existé que Victor Hugo, qu'on leur a payé en fausse monnaie et escroqué leurs dédicaces, leurs articles, leurs dithyrambes, leurs génuflexions, etc.

Est-ce que nous serions morts déjà depuis longtemps les uns après les autres, sans nous en apercevoir ?

Est-ce que ce serait par erreur que nous avons cru exister, ou notre existence ne serait-elle qu'un mauvais rêve que nous aurions fait ?

Il faut cependant défendre Victor Hugo contre lui-même ; ce qu'il en fait, ce n'est pas par méchanceté, c'est par ignorance ; il ne sait pas qu'il y a des autres ; il est pour les autres, comme le Trimalcion de Pétrone pour les pauvres. Quelqu'un parle de pauvreté à sa t5ble. « Un pauvre! dit-il; qu'est-ce que c'est que ça, un pauvre? Quid est pauper "? »

Quel dommage que cet homme ait fait de si beaux vers, et qu'on lui doive tant d'admiration et de si nobles plaisirs, qu'il n'y a pas moyen de le haïr, quelque bonne envie qu'on en ait quel-

quefois, et quelque haïssable qu'il soit sous certains aspects.

L'honneur d'une fille est à elle, elle regarde à deux fois avant de le compromettre ; mais l'honneur d'une femme est à son mari, à lui le soin.

Les femmes et les filles qui ont de l'esprit et surtout celles qui se piquent d'en avoir sont plus exposées aux dangers de l'amour que les autres ; elles consentent volontiers à s'escrimer avec les galants, à une sorte de jeu qu'elles considèrent comme une passe d'armes, un tournoi à armes courtoises ; c'est déjà un danger que de causer sur l'amour : c'est ce qu'on appelle en termes d'escrime « donner du fer ». Une certaine crainte vague à l'égard des hommes préserve une femme et une fille surtout, bien plus qu'une habileté cultivée à se défendre.

On parlait à Malherbe des dangers que faisait courir aux filles de son village la cour qu'y tenait je ne sais plus quel prince de ce temps-là. « Il n'y a pas de péril, dit-il; je les connais : elles sont trop bêtes pour se laisser attraper. »

On disait également en sens inverse, du temps de Périclès : « Les Athéniens ne prendront pas les Thébains, ils tendent leurs filets trop haut. »

Sauf le cas d'un de ces amours qui s'emparent du cœur, de l'ame, de l'esprit, et où les deux... adversaires sont également de bonne foi, sont séduits en même temps et descendent ensemble une pente fleurie, la femme, les yeux fixés sur les commencements de l'amour, c'est-à-dire sur ce qui ne regarde encore que l'imagination et le cœur, marche à reculons devant l'homme qui avance, en la poussant doucement, les yeux fixés sur la fin et le dénouement.

La société actuelle, sans cesse occupée des dangers de demain, ou même de ceux d'aujourd'hui, est comme les pauvres que le souci du déjeuner du jour à conquérir empêche de songer à l'avenir : ce qui est peut-être heureux pour le pauvre, mais risque fort de mener la société à sa ruine. On replâtre, on recrépit, on repeint la vieille maison, et on se contente de cacher les lézardes et les parties qui menacent de s'écrouler.

Le luxe des femmes a, pour conséquence, une augmentation énorme du nombre des célibataires; des femmes qu'on n'épouse pas, un grand nombre sont forcément jetées dans le désordre et, faute d'un homme, en prennent dix; en même temps, les chances que présente leur situation rend le célibat des hommes plus facile et plus at-

trayant. (( Tel vieux garçon a eu vingt maîtresses, dit un philosophe, sans donner un seul citoyen à l'État. » Les capitales et les grandes villes ne se reproduisent et ne se repeuplent pas par ellesmêmes : ce sont des monstres avides et jamais rassasiés; un courant y apporte sans cesse et de nouveaux habitants et des denrées de toute sorte, €t il n'en sort jamais que du fumier.

L'extension que l'on donne. à toutes les villes qui empruntent et obèrent les générations futures pour s'agrandir et s'embellir élargit cette zone pestiférée qui règne autour de chacune d'elles, zone dans laquelle filles et garçons abandonnent l'agriculture : les garçons, pour se faire les meilleurs ouvriers, industriels, marchands, domestiques, et les pires mendiants et voleurs; les filles, ouvrières, servantes, et bien d'autres choses.

Une autre conséquence de la vie des villes : à la campagne, l'homme et la femme passent leur •existence tout entière ensemble; travaux, repas, repos, tout se fait en commun.

Dans les villes, l'homme marié prétend avoir à lui sa femme tout entière, mais ne lui donne en retour qu'une certaine portion de lui-même; le cercle, le café, le cabaret, sslon la classe à laquelle il appartient, la facilité des occasions absorbent le

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reste. Quant aux intrigues galantes, elles font que l'honnête femme doit se contenter de la moitié, du quart, du dixième d'un homme; il en est qui se lassent du métier d'honnêtes femmes, n'acceptent pas cette portion congrue, et complètent ce qui leur revient de droit en le demandant ailleurs.

Comme voilà plusieurs années que j'ai l'intention d'aller passer quelques jours à Paris la semaine prochaine, je me suis trouvé il y a quelques jours a livré à un doute et à une inquiétude : je voyagais en chemin de fer, allant de Saint- Raphaël à Nice, et, dans le compartiment où j'avais pris place, était une famille évidemment fi'ançaise, qui, du reste, par quelques mots échangés entre ses membres, m'apprit qu'ils venaient tout droit de Paris, où ils avaient leur domicile.

Une jeune fille pria son frère de ne pas lui abîmer son chapeau ; il n'était pas question de le jeter par la portière du wagon dans un de ces précipices magnifiques et vertigineux au-dessus desquels on passe, suspendu de temps en temps, en côtoyant la mer sur le chemin de la Corniche ; je compris que, par abimer, elle entendait simplement ce qu'on entendait autrefois par froisser, fripper, chiffom^er.

i2 -LES CAILLOUX BLANCS

Celui-ci déclara tour ù tour et successivement son parapluie, une aile de poulet, le paysage, une femme que nous vîmes à la gare de Cannes, un calembour qu'il lisait dans un journal et M. Thiers, également « splendides >^. Quant au port d'Antibes, il n'hésita pas à reconnaître qu'il est « très chic ».

On parla d'une pièce jouée récemment à Paris; il en porta son jugement, en disant qu'elle était « infecte »; puis, d'un ruban dont la nuance ne lui plaît pas, et qu'il déclara également « infecte », épithète qu'il accola également au nom d'un de ses amis, aux opinions politiques de son oncle et à un concert où il s'était ennuyé.

La sœur lui fît remarquer qu'il était « stupide » de bavarder et de s'agiter comme il le faisait.

Je cherchai comment le mot de « stupide », dont l'étymologie, comme celle de « stupeur », désigne l'immobilité et le morne silence, pouvait s'appliquer au bavardage et au mouvement.

Mais le frère et la sœur semblaient se comprendre parfaitement entre eux, en employant ces deux mots dans un sens très différent de celui auquel je suis accoutumé ; les grandsparents, soit en fronçant les sourcils, soit en

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souriant, montraient également que ce langage était tout à fait clair pour eux.

Et je me demandai si je ne serais pas très embarrassé à Paris, oîi Ton semble parler aujourd'hui une langue tout à fait nouvelle, que je ne parle pas et que je ne comprends que difficilement.

Cependant je me rassurai un peu en remarquant que cette langue nouvelle est plutôt une simplification qu'un obstacle; qu'elle est loin de surcharger la mémoire de règles et de mots; qu'elle épargne à l'esprit la fatigue de chercher les nuances et les synonymes, l'expression propre et précise; que tout ce qui n'est pas splendide et chic est infect; que tout ce qui n'est pas infect est chic et splendide; que c'est, en résumé, quelque chose d'aussi simple et d'aussi primitif que le hourra et le grognement du peuple anglais, et que ça s'applique à tout; que c'est aujourd'hui le fond de la langue comme Beaumarchais prétendait avec moins de raison que goddam était le fond de la langue anglaise, ou du moins que ces quelques mots constituent une grande partie de la langue française et lui enlèveront la réputation d'être une langue difficile à apprendre et à bien parler, à cause précisément de la clarté qu'elle

exige au ;moyen des nuances, de la précision et de ses synonymes, qui ne sont jamais des synonymes.

— Mais, monsieur, me dit il y a quelques jours une jolie et aimable femme qui passe l'hiver à Nice après avoir passé l'été à Trouville; mais, monsieur, qu'avez-vous contre M. Thiers?

— Contre M. Thiers, madame, je n'ai absolument rien; je reconnais comme tout le monde son talent exquis d'orateur; la dextérité, les ressources et la lucidité de son esprit ; ses connaissances variées , pour mieux dire universelles ; son amour du pays, quoique se traduisant parfois par un chauvinisme respectable, mais peut-être un peu vulgaire; je reconnais sa force, son énergie^ son courage...

— Mais alors pourquoi l'attaquez -vous de temps en temps?

— C'est que je vois un danger pour notre malheureux pays dans certains défauts de son caractère.

— Des défauts, monsieur?

— Son obstination dans certaines vieilles idées, routines et rengaines illibérales qui séparent de lui et de son gouvernement des hommes qui lui

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pourraient donner un appui très fort, s'ils y trouvaient la satisfaction de leurs aspirations progressives, libérales^ philosophiques.

— Quoi! monsieur, voulez-vous qu'il pactise avec les radicaux et l'anarchie?

— Il ne s'agit, madame, ni de radicaux ni d'anarchie, mais des gens par exemple qui ne veulent pas que la France s'expose à des difficultés et à des malveillances en se mêlant dit « pouvoir temporel du pape ».

— Ah! monsieur, le saint-père captif dans sonpalais...

— Vous croyez, madame? Il s'agit de gens qui. voudraient voir une fin aux impôts qui, portant sur les nécessités de la vie, écrasent surtout les plus pauvres et se dépensent en partie en. frais de perception, substituer un impôt unique sur le revenu, le seul équitable, le seul qui se perçoive facilement. Il s'agit de gens qui voudraient voir M. Thiers, au lieu de flatter et de jouer successivement la droite et la gauche, se placer résolument au milieu et demander franchement le concours des gens honnêtes, habiles, intelligents, sans exception de partis.

— C'est égal, monsieur, je ne verrai jamais sans indignation qu'on attaque M. Thiers.

— De gens qui voudraient...

— Fi, monsieur, attaquer M. Thiers! un homme qui, cet été, à Trouville, venait presque tous les jours aux Roches- Noires ^ où j'étais descendue; je le vois encore avec sa redingote marron et son chapeau gris... Il m'a s^iluée deux fois...

■ — Ah! madame, veuillez m'excuser; je suis isolé, je ne puis tout savoir, et j'ignorais que M. Thiers allât si souvent aux Roches-Noires, où vous étiez descendue, et vous eût saluée deux fois. Quant à la redingote marron et au chapeau gris, je dois reconnaître que j'en avais entendu parler... Soyez certaine, madame, que, maintenant que vous avez bien voulu m'éclairer et que je sais que M. Thiers allait aux Roches-Noires, où vous êtes descendue,... je ne manquerai pas de faire entrer ces circonstances dans les jugements que j'aurai désormais à porter sur l'éminent homme d'État.

Un des plus distingués et des plus gais esprits de ce temps — pas un adjectif de plus, ce serait le nommer, et j'ignore si cela lui convient — professe pour l'Académie française non seulement

du dédain, mais de la haine.

Elle lui sert, comme le bonnet de Tmû dans

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le Tristram Shandy de Sterne, de comparaison et de gageure : « C'est ridicule ou criminel comme l'Académie; » ou : « Je parie mes droits au fauteuil académique contre cinq centimes que, etc. » L'autre jour, un de mes amis, allant le voir, trouve dans une première pièce de l'appartement un petit garçon tout à fait désespéré. Notre poète s'intéresse à cet enfant et s'occupe de son éducation; le visiteur interroge l'enfant sur son grand chagrin. Celui-ci lui montre en pleurant une calotte de papier surmontée de deux longues oreilles, dont on l'a affublé :

— J'ai fait des sottises, dit-il en sanglotant, et on m'a mis le bonnet d'académicien.

Théodore de Banville demandait un jour à ce pauvre Albert Glatigny, qui vient de mourir, poète et acteur et surtout son élève et son séide, à quoi il s'occupait :

— Je repasse, dit-il, le rôle d'Agamemnon que je vais jouer dans Iphigcnie.

— Eh quoi! s'écrie Banville, n'avez-vous pas honte de vous occuper de cette vieille forme empesée, usée de la tragédie que nous battons en, brèche depuis si longtemps et que nous espérions avoir détruite? Vous, Albert, ami de la tragédie!

— La tragédie, répond Glatigny, je lui fais plus de tort que vous tous ensemble.

— Comment cela?

— Je la joue. Venez ce soir au théâtre Chante- ■reine, et vous verrez comme ça marche.

Une prétention, quelque absurde qu'elle soit, ^nit par s'imposer à un certain nombre d'esprits, .pourvu qu'elle soit soutenue assez longtemps. Tous les faux Louis XVII ont eu des partisans; ia vie des charlatans est, en général, assez douce; il n'est pas rare de voir une femme, parfois ni belle ni bien faite, s'établir résolument « jolie femme », comme une autre s'établirait modiste ou couturière, et dire sérieusement : « Nous autres jolies femmes. » On sourit d'abord ; mais elle prend les allures, les mines, l'aplomb des vraies jolies femmes, et elle finit par être traitée, entourée, adulée, adorée comme jolie femme.

Combien voyons-nous, de ce temps, de fils d'industriels enrichis ajouter à leur nom celui de ■leur village ou d'une propriété que leur père a achetée autrefois pour en vendre les bois au ■stère et au fagot, et -mettre sur leur carte M. Gros-Jean de la Vallée-aux-Loups, ou de la ■Côte-Verte, ou des Aidisées, ou de l'Oseraie, ou des Futaies, etc. ! Ils se brouillent avec celles

de leurs connaissances qui rient tout haut et à leur barbe et les remplacent par de nouvelles connaissances qui n'ont pas assisté à la transfor naation. Quant aux autres qui n'ont ri au commencement que tout bas et en se détournant, elles s'y accoutument et finissent par n'être pas fâchées d'entendre annoncer chez elles devant des bourgeois :

— Monsieur, madame et mademoiselle des Futaies,

La seconde cause de la position acquise par ce publiciste, avec qui tout le monde a été une fois d'accord dans sa vie, parce qu'il a adopté et rejeté successivement toutes les opinions, de ce logicien, qui a presque toujours abouti à l'absurde et qui s'est plus trompé peut-être qu'aucun homme de son temps, c'est que, grâce à ses opérations industrielles, il est fort riche; ce genre de mérite, si reconnu aujourd'hui, peut être classé parmi « les signes des temps », mais il est peut-être contesté ; voilà les deux causes qui empêchent M. de Girardin de faire le troisième entre l'avocat Gagne et le candidat humain Bertron.

Je m'endormis et fis un rêve.

Je me trouvais à Paris, et une grande foule remplissait tumultueusement les rues, se dirigeant vers un obélisque que je ne connais pas et qui était surmonté d'une sorte de tribune.

A cette tribune était un orateur; il me semblait bien l'avoir déjà vu ailleurs, mais habillé autrement; dans mon rêve, alors, il avait une veste blanche et un béret en toile blanche; à sa ceinture était un couteau dans sa gaine.

— Messieurs, disait-il aux assistants, il est temps que le peuple mange. Par le peuple, j'entends la nation tout entière. Jusqu'ici, on a mangé par privilège, par droit divin, par droit de naissance, etc.; et quelle cuisine!

» Je suis, messieurs, le messie d'une ère nou velle et de la cuisine de l'avenir.

» Il est passé ce temps où la classe la plus nombreuse ne mangeait que du pain et encore n'en avait pas souvent à sa faim. -

» L'âge du fricot pour tous est arrivé.

» Et quel fricot! Des gigots, des poulets rôtis, du vin à quinze.

— Bravo ! cria la foule. Et quand ces promesses vont-elles être réalisées?

DU l'ETIT POUCET 31

— Oh ! messieurs, tout simplement tout de suite. » Mes marmitons récurent les casseroles; je ne

vous demande rien que du bois pour faire rôtir le gigot à grand feu et le saisir; j'ai besoin aussi de braise pour la confection d'un certain plat sucré... dont je vous ménage la surprise. Voyons, apportez du bois.

))Eh! là-bas, qu'est-ce que ces bûches que vous avez auprès de vous?

— Ce ne sont pas des bûches; c'est un arbre à l'ombre duquel s'est passée mon enfance.

— Coupez, coupez, et apportez votre arbre. — Et vous... quel est ce vieux meuble, inutile et vermoulu?

— C'est le fauteuil où est mort mon père.

— Triste souvenir qu'il faut écarter le plus promptement possible. Au feu le vieux fauteuil ! — Et vous, là..., àgauche..., que faites-vous de cette cage d'osier?

— C'est le berceau de mon enfant.

— Au feu! ça brûle comme des allumettes. Ça va faire flamber l'autre bois. Maintenant allez travailler, pendant que je prépare le festin. Un coup de cloche vous appellera quand le couvert sera mis.

Chacun s'en alla. Le cuisinier descendit de la

tribune, et, aidé de ses marmitons, alluma un grand feu.

Bientôt tout le bois fut réduit en braise.

Mais la cloche ne se faisait pas entendre. Le peuple perdit patience et revint sur la place voir ce qui se passait : il se passait c{ue le cuisinier se faisait cuire une côtelette sur le gril, et, quand ■elle fut cuite, il la mangea.

— Mais il se moque de nous, cria le peuple. A •bas le cuisinier!

Le cuisinier se sauva en emportant les serviettes; mais il n'avait pas disparu qu'un autre personnage l'avait remplacé à la tribune. Vêtu de même, il tint le même langage.

— Il est temps que le peuple mange; jusqu'ici, •on n'avait mangé que par privilège, etc.

— Bravo ! le cuisinier !

— Apportez-moi bien vite vos meubles, vos armoires, vos tables, vos lits, que je fasse du feu. Ah! il ne s'agit plus ici de cette vieille cuisine trop peu nourrissante. Nous allons manger une sauerkraut (choucroute) comme les anges n'en mangent pas, et nous arroserons cela d'une bonne double bière de Bavière ; puis chacun aura une pipe d'écume de mer, avec une chope de kirschenwasser de la forêt Noire.

Et le peuple apporta ses meubles, ses lits, ses armoires, etc. ; et le nouveau cuisinier y mit le feu avec ses marmitons.

— Allez-vous-en travailler , on vous rappellera.

On n'appelle pas. Quelques curieux reviennent et trouvent devant le grand feu le cuisinier qui se fait cuire tranquillement un œuf à la coque.

— A bas le gâte-sauce !

Le cuisinier se sauve en emportant deux fourchettes et trois cuillères ; mais la tribune est déjà occupée par un troisième cuisinier, qui crie :

— Il est temps que le peuple mange; jusqu'ici, on n'avait mangé que par privilège, etc.

» Qu'on ne me parle pas de cette grossière cuisine allemande. Je vais vous faire une bouillabaisse dont vous vous pourlécherez les babines, avec un aïoli dont l'odeur se répandra dans toute l'Europe. Quelle ripaille! mais il faudra vous modérer, ne pas manger outre mesure; il y aura encore un macaroni aux truffes blanches du Piémont et du bon vin épais et violet de Marseille, auquel les Romains reprochaient à tort de sentir un peu la fumée, et du vin de Marsala, de Sardaigne, et des oursins, et des triglias; vous en serez malades.

» Allons, vite, allumons le feu. Jetez-y ce bâton que vous tenez à la main.

— Mais il me sert d'appui pour marcher.

— Asseyez-vous. Qu'est-ce que j'entends!. .. un piano?... Au feu! Ah! le beau feu! ah! la belle braise ! Je crois que vous allez avoir un rude balthasar. Allez-vous-en, on vous rappellera.

Et le peuple s'en alla en criant : « Vive le grand cuisinier! » Mais, comme on ne l'appelait pas pour se mettre à table, il revint tout doucement et vit que ce grand feu n'avait qu'un but, qu'un résultat : le cuisinier y avait allumé un cigare et fumait tranquillement.

— A bas le mtuTniton !

Et le marmiton s'en va.

Et, comme un autre cuisinier montait à la tribune et commençait le même discours que le même peuple écoutait religieusement : « Il est temps que le peuple mange, etc, » je m'éveillai.

Une terrible histoire que l'on ma contée. La scène se passe dans un petit salon écarté. On danse dans le grand salon, on joue dans un autre. A***. N'est-ce pas G*** que vous venez de saluer? B***. Oui.

A***. Ah!

B***. Pourquoi ce ah"?

A***. Pour rien.

B***. Je le salue parce qu'il est de mes amis, et, s'il avait passé plus près de nous, j'aurais échangé avec lui une poignée de main.

A***. Alors c'est différent.

B***. Différent de quoi?

A***. De ce que je pensais.

B***. Et que pensiez-vous?

A***. Je ne vous croyais pas amis,

B***. Et pourquoi pensiez-vous que nous n'étions pas amis?

A***. Pour rien.

B***. Réponse de femme... Ne faites donc pas tant le mystérieux; vous a-t-on dit que je n'étais pas bon pour lui?

A***. Au contraire, mais...

B***. Mais quoi?

A**'. C'est que lui n'est pas toujours bien pour vous.

B***. Comment cela?

A***. Oh! comme oa...

B***. Savez- vous que vous êtes ennuyeux avec vos réticences? Vous en avez trop dit pour ne pas dire tout. Qu'est-ce qu'il y a?

A***. Rien qui vaille la peine d'être répété. B***. Eh bien, alors vous m'avez déjà fait supposer cent fois plus qu'il n'y a; allons, parlez! A***. A condition que vous ne vous fâcherez

pas.

B***. Non!

A***. Que mon nom ne sera pas prononcé.

B***. Bien.

A***. Et que cela n'amènera pas de querelle.

B***. Non pas, mille fois non, mais parlez!

A***. Peut-être ensuite a-t-il parlé légèrement et sans mauvaise intention.

B*". C'est à moi de l'apprécier.

A***. Ou dans un moment de mauvaise humeur... vous savez... quelquefois... quand on est contrarié... on dit... des choses... qu'on est ensuite aux regrets d'avoir dites.

B***. Mais accouchez donc.

A'**. Et je ne me pardonnerais pas d'avoir brouillé deux amis... en répétant...

B***. Voyons... dites-moi ce qu'il a dit de moi... et je vous dirai ce qu'il a dit de vous.

A***. Gomment il se serait permis de parler de moi... d'une manière... et qu'a-t-il pu dire?

B***. Donnant, donnant ; je ne parlerai qu'après vous.

A"**. Ah! il parle de moi... Eh bien, il a dit que, dans votre rupture avec madame D***, c'est vous qui aviez tous les torts, que vous vous étiez conduit d'une façon méprisable... Mais vous voilà tout rouge... j'ai eu tort de vous répéter cela... mais qu'a-t-il dit de moi?

B***. De vous? rien, il ne vous connaît pas.

A***. Ah! vous m'avez tendu un piège.

B**\ Ah! G*** se permet de parler de ma rupture avec madame D***.

A***. Tout le monde en parlait à ce moment.

B***. Raison de plus... G***, qui est mon ami, devait me défendre ; c'est une canaillerie.

A***. Vous savez, tout le monde était contre vous.

B***. Une infamie, et... encore... qualifier mu conduite de méprisable... G'est un traître, un drôle, un polisson !

A***. Allons, calmez-vojis.

B***. Ça mérite une punition... et il l'aura et elle sera sévère.

A***. Ah! mon Dieu! vous m.'effrayez, je serais désespéré d'être cause...

B***. Il lui sied bien de faire le rigoriste... il faut un exemple... on n'outrage pas ainsi l'amitié.

A***. Au nom du ciel!

B'**. Vous croyez qu'un homme est votre ami,

VOUS lui serrez la main tous les jours, et il aide vos ennemis à vous calomnier, à vous perdre dans le monde et dans l'estime des honnêtes gens.

A***. Mais non, vous exagérez... les gens de bon sens n'ajoutent pas foi à des bavardages...

B***. Oui... quand ils sont faits par des indifférents... mais par un ami... on dit : « Il faut que ce soit bien vrai^ puisque G*** lui-même, qui est son ami... » L'imbécile !... il espère toucher madame D*** en me sacrifiant... Non, c'est un crime, et ma vengeance sera exemplaire. Ah! le voilà justement,

B*** se précipite vers G***, qui passe devant la porte du salon ; A*** veut le retenir, le prend à bras-le-corps; B*** le bouscule, le jette sur un divan et se met à la poursuite de G*** ; A*** reste assis la tête dans les deux mains ; ils se font d'amers reproches.

Au bout de dix minutes, B*** revient et lui frappe sur l'épaule ; A*** se lève en sursaut.

B***. G'est fait... je suis vengé.

A'**. Oh! malheureux, vous l'aurez insulté, frappé peut-être... et... un duel.

B ""*. Non... je lui ai emprunté cinq cents francs que je ne lui rendrai jamais.

nu pi:;tit poucet 39

Un journal légitimiste non découragé, et suivant la veine découverte par M. de la Guéronnière, racontait l'autre jour qu'un M. Monti, qui a l'honneur d'être attaché depuis longtemps à M. le comte de Chambord, n'avait pu s'accoutumer au charme particulier de sa voix et que, dans une des dernières visites faites à Frosdorf, l'entendant qui disait : « Faites entrer M. Chesnelong, » il s'écria, comme malgré lui : « Ah! quelle voix! »

Cela me rappelle un mot de Gafarelli, un très célèbre soprano vers 1720 ou 30; il eut de tels succès et gagna tant d'argent, qu'il acheta le duché de San-Donato , dont il porta depuis le nom.

A la même époque, un autre chanteur, également sojfirano, appelé Farinelli et encore plus remarquable, fut appelé à Madrid par le vieux roi Philippe V, dont sa voix charmait les souffrances comme autrefois David pour Saiil ; sous Ferdinand VI, il fut, par la protection de la reine, transporté de l'art dans la politique, devint chancelier de Calatrava et exerça une très grande influence sur les affaires du temps ; lorsque Gafarelli apprit la haute fortune de son confrère en musique et en sopranisme, il dit : « Farinelli

gouverne, dit-on, l'Espagne ; il le mérite bien, car c'est la plus belle voix de l'univers. »

Quand nous étions enfants, mon frère et moi, nous habitions la même maison que la famille Gatayes ; on nous menait quelquefois au Cirque Olympique; ça nous avait donné le goût du théâtre et un peu celui des batailles ; de là à vouloir jouer la comédie, et surtout le mimodrame, il n'y avait qu'un pas, et, le dimanche, pendant que nos mères prenaient le thé au salon souvent seules , parfois avec quelques amies , nous nous donnions quelques représentations dramatiques. Dès le matin, nous avions construit des sabres avec des lattes : la poignée était recouverte de papier doré ou argenté, et la lame frottée de mine de plomb ; les décors se composaient des quelques meubles d'une grande chambre qu'on nous abandonnait , et des rideaux enlevés tiux fenêtres ; le théâtre représentait assez volontiers une forêt avec une caverne de brigands ; nous nous divisions en voyageurs et brigands ; les péripéties étaient imaginées dans les coulisses à mesure de la représentation ; le dialogue s'improvisait. Léon Gatayes et moi, qui étions les aînés, nous nous emparions sans grande

opposition des premiers rôles; nos deux frères, plus jeunes d'un an, acceptaient les rôles accessoires de brigands ou de voyageurs comparses et de la maréchaussée. Le fond du drame était toujours un prétexte pour amener des combats au sabre; nous avions étudié, avec application, le fameux combat des cinq coups, si usité alors aux théâtres du boulevard; cela, avec des moustaches de charbon brûlé, moustaches tenaces dont nous emportions parfois le lendemain les traces opiniâtres ou mal essuyées au lycée, composait tous nos préparatifs ; le reste à la fortune de l'inspiration , ce qui amenait parfois quelques difficultés : aussi, fréquemment, pendant un grand combat au sabre, il s'élevait entre Léon et moi une discussion à voix basse.

Le voyageur (haut). — Ah ! scélérat, tu attaques un voyageur sans défense, mais je vendrai cher ma vie. {Bas.) Tombe donc.

Le brigand (bas). Non , tombe plutôt toimême. (Haut.) Eh bien, au plus brave ta bourse et tes trésors. {Bas.) Tombe, tu verras ce que je dirai quand tu tomberas ; ça sera superbe.

Le voyageur {has^ le combat coniiJiuant) . — Ma foi, non! c'est toujours moi qui suis tué. {Haut.) Je veux purger les forêts d'un monstre tel que toi.

(5as.) Tombe; j'ai préparé des effets magnifiques.

Et, pendant ce temps, le combat au sabre se continuait avec ardeur et régularité.

N'est-ce pas là précisément ce que font les partis politiques.

— Cédez-nous, nous ferons le bonheur de la France.

— Ma foi, non! c'est toujours vous qui faites le bonheur de la France ; il est temps que ce soit notre tour.

— Cédez vous-même, et vous verrez comme ça marchera!

Mais j'espère que là ne se bornera pas la similitude : le cinquième garçon, qui était plus jeune que nous, — Gatayes n'avait pas alors perdu son frère Edouard, un artiste de talent et un cœur d'or, — le cinquième avait, lui, un rôle invariable : il était le public, l'assemblée. Mais il arriva que notre public se blasa sur nos représentations peu variées ; il vint un moment où il ne voulut plus en entendre parler ; nous étions obligés d'avoir recours à toutes les ruses d'affiches et de programmes pour obtenir qu'il voulût bien « honorer de sa présence » la représentation du soir. D'abord il se contenta de promesses vagues : « Tu verras, ce soir, ça sera

très beau ; il y aura quelque chose à quoi' tu ne t'attends pas. »

Il ne tarda pas à devenir plus exigeant ; il fallut préciser davantage les promesses :

— Il y aura un grand combat.

— Ah bah! disait le public, il y en a toujours, des grands combats.

— Oui ; mais, cette fois, les sabres seront d'or et d'argent.

Une autre fois, nous lui promettions un décor nouveau ou un transparent sur lequel serait écrit :

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