‹ Les cailloux blancs du petit PoucetChapitre 3 sur 11 · ICI ON MANGE ET ON BOIT SANS TRAVAILLER · texte numérisé non relu

ICI ON MANGE ET ON BOIT SANS TRAVAILLER

ils vont chercher, dans l'arsenal, des vieilles armes rouillées, des vieux engins oxydés, des trucs dévoilés, des ruses déjouées, un moyen qui autrefois a pu réussir quelque temps à arrêter le flot qui monte, mais le flot semble se rire de leurs efforts impuissants et monte toujours.

Il est encore temps de vendre ou plutôt de mettre en loterie les pierreries de la couronne, puisque le coup de la légitimité de droit divin est

manqué, et que la royauté, s'il est écrit que nous en devions encore avoir une, sera une royauté avec chapeau rond ou képi , et peut-être chapeau... mou : ce dernier mot n'est qu'une transition pour traiter un sujet qui reviendra plus loin.

Ce n'est pas toujours sur les nécessités de la vie et sur le pain que l'on peut prendre.

On raconte l'histoire d'un ministre à qui l'on disait : « C'est prendre l'argent dans nos poches, » et qui répondit : « Mais où voulez-vous que je le prenne? »

Aujourd'hui, ce n'est plus dans nos poches que vous le prenez, c'est dans la huche au pain, c'est sous le couteau de la mère de famille obligée de couper les morceaux plus petits à ses enfants.

En établissant de nouveaux impôts, en aggravant ceux qui pesaient déjà si lourdement, il faudrait au moins commencer par une réduction de tous les gros traitements ; vous ne devez garder que de quoi vivre, lorsque, soit par votre mauvaise administration, soit par la terrible et triste force des choses, vous vous croyez obligés de ne pas laisser de quoi vivre à un si grand nombre de familles; il faut aussi ne pas publier, dans les journaux, les menus de vos festins : ça fait venir

« l'eau à la bouche » et la haine au cœur de ceux qui ne dînent pas. Que dirait-on d'un capitaine de vaisseau qui, dans un naufrage, rationnerait son équipage et continuerait à avoir sa table servie comme de coutume ; au moins par décence, mettez « une sourdine à vos tournebroches », au lieu d'y adapter des grelots , des sonnettes et des « musiques » .

Mais quand la vente des pierreries de la couronne n'aurait pour résultat que de laisser deux sous de plus à chaque famille, deux sous pour beaucoup de gens représentent un certain nombre de bouchées de pain, dont il faut se priver si on les leur prend.

Pourquoi, pour qui les conserver? les auraiton volées, ou déjà vendues^ ou mises en gage? qu'en fait-on? qui s'en sert? qui les voit? à qui cela fait-il plaisir?

On fait dans ce moment la guerre et la chasse aux almanachs, et l'on a raison jusqu'à un certain point ; beaucoup de ces petits livres, qui s'adressent surtout au peuple des campagnes, dont c'est souvent la seule lecture, portent à leur esprit une nourriture empoisonnée; ils se glissent d'un air naïf dans les chaumières, comme une courtisane

OU une voleuse qui se déguiserait en paysanne pour s'introduire dans une maison honnête.

Mais... après?

— Quoi, après?...

Eh bien, oui; si vous dites à un enfant : « Ne mange pas ce fruit, qui te ferait mal ! » il faut lui dire : ci Mange plutôt celui-ci, qui est innocent et même salutaire. »

Je n'entends pas dire que le ministre de l'instruction publique ait demandé de ces petits livres aux six ou huit écrivains qui sont les conducteurs des esprits qui ont le privilège d'intéresser les lecteurs.

Je n'entends pas dire qu'il ait lu, remarqué, mis en réserve tout ce qui s'est dit, écrit, imprimé pendant l'année de juste, de sain, d'honnête, de vrai, de bien pensé et de bien dit, pour le répandre à des millions d'exemplaires en concurrence avec les almanachs auxquels on fait la chasse aujourd'hui.

Il ne me revient pas non plus qu'il connaisse personnellement les écrivains qui « tiennent l'oreille » et le cœur du public, qu'il s'entretienne avec eux de la situation des esprits en France, des idées fausses ou dangereuses qu'il feut détruire, des idées justes et vraies qu'il faut

DU PETIT POUCKT 49

propager; qu'il cherche avec eux dans quel sens, par quels moyens et par quelle forme chacun d'eux, dans la nature de son talent, peut vemr en aide à la guérison des intelligences malades et empoisonnées.

A la fois pour faire des économies cependant et pour ramener le suffrage aux jours du cens électoral, ce qui est le rêve d'une partie de l'Assemblée , on parle de supprimer l'indemnité payée aux représentants, ce qui aurait le résultat de remettre le pouvoir aux mains de monseigneur l'Argent et de revenir aux jours où M. Guizot disait en plein comice de Lisieux :

— Enrichissez-vous !

Ce qui fut traduit par ceci :

Hommes politiques , disputez-vous les portefeuilles, les places, les sinécures; hommes d'affaires, faites du monument de la Bourse un tripot où se glissent les grecs les plus tarés, imaginez les affaires les plus véreuses ; ducs, marquis, pairs de France, faites de vos noms historiques un appât pour amorcer le public et le livrer à des spéculateurs eff'rontés qui payent votre complicité en jetons de présence de quarante francs et en actions gratuites ; marchands, vendez à faux poids, sophistiquez, etc.

Je n'aime pas qu'on augmente la puissance de l'argent, déjà trop grande. Quel est le poète qui disait à César : « Maintenant que tu es le maître, abats l'insolence de l'argent :

Pecuniœ propter viaiu doiuito?

On prétendait que cette motion de supprimer* l'indemnité allouée aux députés serait portée à la tribune par quelques membres de la majorité monarchiste , légitimiste , orléaniste, etc. , qui, dans l'opinion du public, représentent les grosses fortunes; mais il se trouve que ce sont surtout certains membres de la droite qui ne pourraient se passer de cette indemnité et seraient obligés de retourner planter leurs choux, si elle était supprimée.

Sur trente-quatre représentants dont l'indemnité était saisie par des créanciers et frappée d'opposition , trente -deux appartiennent à la droite.

On prétendait enfin qu'il y a plus de députés pauvres dans cette partie de l'Assemblée que dans l'autre ; en effet, un grand nombre de coryphées de la gauche sont des avocats, qui louent chèrement aux plaideurs leur voix et leur coterie,

voces locant et iras, et ne donnent aux affaires publiques que leurs moments perdus.

Quant aux autres, c'est-à-dire ceux qui ont passé au pouvoir et ceux dont les amis y ont passé, j'ai pu constater trois fois déjà un phénomène assez curieux : c'est que le pays tout entier subit, à chaque révolution et à chaque contre-révolution, un détriment dans sa fortune; c'est que, pour ma petite part, moi qui ne suis jamais riche, les unes et les autres me laissent pour un certain laps de temps plus pauvre que de coutume et assez embarrassé pour « joindre » ce qu'on appelle « les deux bouts », tandis que les membres les plus « austères » du parti prétendu républicain ont toujours le moyen d'attendre la prochaine révolution, c'est-à-dire pendant une période de quinze, dix-huit ou vingt ans, dans les délices du farniente, du domino, du bésigue, de la chope et de l'absinthe.

Le public est fort désappointé de cette révélation; dans son imagination, les députés de l'opposition sont des affamés, tandis que les conservateurs sont des gens riches qui ne combattent que pour l'honneur et pour certains principes.

Et voilà qu'on découvre que les deux partis en présence ont également faim , également soif,

et visent avec une égale âpreté moins aux places qu'aux traitements, et quelques naïfs l'avouent sans scrupule. Un journal orléaniste, répondant aux plaintes d'un journal légitimiste , lui disait ces jours derniers : « Le centre droit n'a que sa part, et une part excessivement modeste, dans le ministère. » On ne saurait avouer plus franchement, les gens d'humeur fâcheuse diraient plus cyniquement, que les portefeuilles et les traitements sont une proie qu'on se dispute, qu'il ne s'agit pas, pour les partis politiques, de conduire les destinées du pays dans certaines voies, selon certains principes ou certaines idées, mais de gagner des lots au jeu de la politique, comme on gagne des « différences » à la Bourse.

Des bruits qu'il est difficile de rapporter, mais que je veux cependant faire comprendre ou deviner à mes lecteurs, ont couru et courent encore sur les affaires de certains hommes politiques de la majorité, et sur la nécessité où ils se trouvaient d'arriver au pouvoir, sur les secours qu'ils auraient reçus de certains chefs de parti, secours que leur position obérée rendait tout à fait urgents.

De sorte que nous pourrions aujourd'hui entendre répéter à l'Assemblée un très beau mot de Mirabeau... si nous avions un Mirabeau.

DU PKTIT rOUCET 53

Il était accusé par un membre du parti conservateur d'alors d'être poussé dans les voies révolutionnaires par les difficultés de sa situation pécuniaire, qui ne pouvait s'améliorer à moins. Mirabeau, il faut le dire, ne songeait pas alors à se rapprocher de la cour.

Or le membre qui l'attaquait s'était trouvé dans la situation que l'opinion publique attribue en ce moment à M. de *** et en était sorti comme on prétend qu'en est sorti celui-ci, grâce aux largesses d'en haut.

— Il faut se défier, dit-il à la tribune, de ces hommes qui se donnent l'air de faire de la politique et ne pensent au fond qu'à rétablir leurs affaires embarrassées et leur patrimoine amoindri ; tel voudrait tout bouleverser parce que ses créanciers deviennent trop pressants, et renverserait le trône pour satisfaire à une échéance du 15 ou de la fin du mois.

Mirabeau monta à la tribune et dit :

— Je ne feindrai pas de ne pas comprendre que c'est à moi que s'adressent les allusions un peu lourdes de l'honorable orateur. — Vous avez raison, monsieur, j'ai des dettes; mais vous, monsieur, vous en aviez.

L'indemnité allouée aux députés est une assez

grosse charge pour l'État, il faut l'avouer; mais, en la supprimant, vous ne pouvez plus choisir vos représentants que dans une portion restreinte de la population; les gens qui sont riches du patrimoine de leurs ancêtres, ou ceux qui ont gagné une fortune dans des affaires quelquefois suspectes ou dans une industrie quelconque, et que leurs familles et leurs associés poussent à la députation quand ils sont vieux, surmenés, fourbus, couronnés, et qu'on aime mieux les voir s'occuper des affaires du pays que de celles de leur industrie, que leurs facultés, fatiguées, diminuées, risqueraient de compromettre.

Il serait plus sensé et moins dangereux de faire une économie équivalente sur les traitements du président de la République, sur ceux des ministres et de tous les hauts fonctionnaires.

Le député sans fortune, obligé d'abandonner au moins momentanément la profession qui nourrit lui et sa famille, n'a que de quoi vivre au moyen de l'indemnité allouée; avant de rogner ou de supprimer cette indemnité nécessaire, il faudrait réduire les gros traitements à ne donner à leurs titulaires également que de quoi vivre.

Il y aurait cependant un moyen, non pas de supprimer cette indemnité, mais d'en dégrever

l'État si, par un hasard que je n'ose pas espérer, le bon sens succédait en France à toutes les forces épuisées de la folie ; si les électeurs arrivaient à comprendre et à savoir ce qu'ils font et ce qu'ils doivent faire, ils ne penseraient plus à envoyer à l'Assemblée des charlatans, des pitres, des bavards, qui ont soin de venir quémander les suffrages le plus loin possible du lieu où ils sont nés, où ils sont connus ; ils comprendraient que le représentant d'un département a un double rôle à remplir, qu'il est représentant de la France pour les intérêts généraux du pays, et représentant de ses commettants pour les intérêts spéciaux et particuliers du département.

Au lieu d'accorder leurs voix à un farceur qui les sollicite, ce seraient eux qui iraient prier de les représenter à l'Assemblée celui de leurs concitoyens qu'ils croiraient le plus propre à remplir le double rôle ; ce ne serait plus le candidat, ce seraient les électeurs qui deviendraient solliciteurs : ils ne rendraient plus un service, ils en demanderaient et en recevraient un, et alors naturellement, dans le cas où le député choisi serait sans fortune ou devrait abandonner une profession, patrimoine de sa famille, ce serait le département qui, sur ses propres ressources, indem-

oQ LES CAILLOUX BLANCS

niserait le mandataire qu'il aurait choisi et qui se trouverait amplement indemnisé lui-même par les services qu'un homme connaissant les besoins de ses mandants serait en mesure de leur rendre à l'Assemblée.

Jusque-là, l'indemnité ne peut être supprimée; j'ajouterai même, par allusion au document auquel je faisais allusion en commençant, que cette indemnité devrait être incessible et insaisissable, qu'elle est alimentaire et que le député sans fortune — c'est nécessairement le cas de celui dont on saisit l'indemnité — doit demander des ressources à un travail quelconque pris sur le temps qu'il doit aux affaires publiques, où l'on voit sa vertu et son indépendance mises fort à l'aventure et pour ainsi dire au pillage.

Il est, à propos de l'indemnité en question, une modification que je réclame depuis son origine et qui en diminuerait le poids à un certain point : c'est qu'elle fût payée en jetons de présence. Messieurs les avocats, tout en touchant l'indemnité, continuent à plaider aux quatre coins de la France, n'étudient aucune question pour se consacrer à leurs dossiers et se réservent exclusivement pour les occasions où il suffit de réciter ces longues et grosses phrases creuses, ces lieux

DU PKTIT POUCET 57

communs qui font de l'effet aux naïfs et n'exigent ni connaissance, ni étude, ni méditation, ni travail .

D'autres demeurent, mangent, couchent et s'amusent à Paris, manquent pour leurs distractions une partie des séances, ou, quand ils viennent, viennent tard et s'en vont tôt.

Il faudrait aussi prévoir le cas de ceux qui, ayant de la fortune ou trouvant plus de bénéfices dans l'exercice d'une profession qu'ils se sont tacitement engagés à abandonner en recevant l'indemnité, se soucieraient médiocrement de perdre une partie de cette indemnité.

Il faudrait qu'un certain nombre d'absences totales ou partielles équivalût à une démission.

J'ai lu dans trois ou quatre journaux, et cependant je refuse de le croire, j'ai lu que M. le maréchal de Mac-Mahon avait fait présent à l'aide de camp du prince Milan de la grande croix de la Légion d'honneur.

M. de Mac-Mahon, qui est soldat, doit comprendre mieux que personne ce qu'il y aurait d'injuste, d'absurde, de cruel, d'odieux; ce que tant de braves gens ont payé d'une vie entière passée dans les dangers, quelquefois de la perte d'un membre ; ce que d'autres ont dû à de Ion-

gues et rudes études, à d'utiles ou brillants travaux, à le donner comme petit cadeau à un personnage qui , pour obtenir un des plus hauts rangs dans cet ordre, n'a eu qu'à accompagner un prince et à dîner avec lui.

Donc, je n'en crois pas un mot.

Je ne sais pas si jamais, à aucune autre époque, il y a eu autant de têtes pleines de phrases toutes faites, débitées, récitées sans les comprendre.

Ce qui me ferait croire que la nôtre est tristement privilégiée sous ce rapport, c'est qu'on peut attribuer cette facilité déplorable à la lecture des journaux.

L'autre jour, je causais avec un homme qui, en me parlant de quelqu'un dont il avait eu à se plaindre, me dit : « C'est un personnage grossier, un malotru, un homme du2jeuple. »

Je le regardai avec un certain étonnement, parce que, peu de temps auparavant, il s'était donné comme républicain ; il comprit ma surprise et voulut corriger son « lapsus ».

— Quand je dis « un homme du peuple », ça n'est pas une injure ; au contraire, j'aime et j'honore le peuple; d'ailleurs, je suis du peuple, et je m'en fais gloire.

Il allait poursuivre, lorsqu'il vit attachés sur lui, avec la même surprise que j'avais éprouvée auparavant, les yeux d'une autre personne à l'égard de laquelle il me parut avoir quelques raisons d'afficher de la distinction et de l'élégance ; alors, il continua en disant :

— Quand je dis que je suis du peuple, c'est une façon de parler; j'appartiens à la bourgeoisie, à la bonne bourgeoisie : bien plus, il y a des gens qui mettent un de devant leur nom et qui en ont moins de droit que moi ; un de mes ancêtres a

été échevin mon grand-père parla deux fois

à Louis XVIII, etc.

Comme je déjeunais dans un hôtel de Cannes, où, entre parenthèse, deux petites côtelettes, avec quelques ronds de pommes de terre, sont marquées, sur la carte à payer, six francs cinquante centimes, je remarquai que le service était fait avec beaucoup de soin : par exemple, le pain était apporté dans d'élégantes corbeilles en argent et posé sur une serviette très blanche.

Et je me dis : « C'est très propre; mais, avant d'être là couché sur cette serviette damassée, si blanche, et dans cette corbeille d'argent, ce pain a été pétri par un geindre en sueur, il a été touché et manié par le boulanger, par le porteur

de pains, par celui des garçons de l'iiôtel qui l'a reçu, par celui qui l'a porté à l'office, par celui qui l'a mis sur la serviette. »

Il en est de même de la politique : on vous présente les systèmes comme conçus dans l'intérêt de la patrie, ça a l'air propre; mais, si vous vous avisez de penser et au geindre, et aux mitrons, et aux garçons qui vous le servent... il y a de quoi se lever de table et faire vœu de ne plus manger jamais que des œufs à la coque, autrement de ne plus lire un seul journal et de ne plus vouloir savoir ce qui se passe .

Nous voyons en présence les bonapartistes et les pseudo-républicains.

La France, ayant perdu deux provinces, cinq milliards de contributions, dix milliards de frais de guerre, de suspension de commerce et de travail, et cent mille hommes morts sous les balles et la mitraille, morts surtout de froid et d^ fqiim, la France a à choisir entre le parti qui, en commençant une guerre insensée jusqu'au crime, lui a fait perdre l'Alsace, sept milliards et demi et cinquante mille hommes, et le parti qui, en continuant cette guerre, sans armes, sans vivres, sans vêtements et surtout sans courage et sans

dévouement de la part de ceux qui avaient pris le pouvoir, lui a fait perdre la Lorraine, sept milliards et demi et cinquante mille hommes.

Un esclave écharpé, meurtri, écloppé a eu deux maîtres; ils lui ont donné chacun trois cents coups de bambou ; la peau encore zébrée, il a à répondre à cette question : « Chez lequel des deux maîtres veux-tu retourner ? »

— C'est l'autre, dit un des deux prétendants, qui t'a donné les trois cents premiers coups.

— Mais, dit l'autre, c'est lui qui t'a donné les trois cents derniers.

— Si tu n'avais reçu que les trois cents premiers, tu n'aurais été qu'un peu malade; ce sont les trois cents autres qui t'ont achevé.

— Si tu n'avais reçu que les trois cents derniers, ça n'aurait fait que trois cents, et trois cents, ça se supporte, quand on n'est pas déjà exténue par trois cents autres.

Choisissons donc entre la peste et la famine, entre la strychnine et le charbon, entre le feu et l'eau, entre le pistolet et la corde, entre un troisième Empire et une troisième Terreur.

Je me suis souvent demandé comment les filles qui sortent des hôpitaux d'enfants trouvés

ne sont pas toujours d'excellents sujets. Leur enfance, leur éducation, leur instruction sont confiées à de pieuses et honnêtes filles, religieuses de divers ordres. D'où vient, pour dire la vérité sans déguisement, que la plupart tournent fort mal ?

Je l'ai cherché, et je crois l'avoir trouvé : c'est que ces pieuses et honnêtes filles, religieuses de divers ordres, attachent un prix excessif à toutes sortes de pratiques puériles et minutieuses ; qu'elles en élèvent l'observation constante au niveau des plus nécessaires vertus, l'oubli au niveau des fautes les plus graves et même des crimes.

Or ces filles élevées par elles, une fois sorties de leurs mains, ne tardent pas à négliger « dans le monde » ces pratiques et ces minuties de dévotion, et cela par les exigences du travail et les relations avec les autres. Gela abandonné, elles se laissent aller à la dérive, ou elles pensent qu'il faut renoncer au salut, ou que les religieuses les ont trompées aussi bien sur les vertus que sur les pratiques et les minuties en question. Leur chapelet a le fil rompu , et les Ave , les Pater et les vertus tombent à la fois. Il semble pourtant que les bonnes chances dans la vie

pourraient facilement être augmentées pour ces filles ; les domestiques deviennent rares, les bonnes domestiques très rares. Pourquoi ne donnerait-on pas à ces enfants une instruction comme cuisinières, femmes de chambre, repasseuses, coiffeuses, etc., tandis que la plupart sortent ne sachant que tricoter des bas?

On leur inspire, sous certains rapports, des idées monstrueusement exagérées, qui sont d'une pratique impossible dans la vie ordinaire : (( Si un homme vous parle, ne lui répondez pas, vous seriez perdue. » Il vient nécessairement un jour où un homme parle et où l'on est forcée de répondre, et l'on se dit : « Maintenant que je suis perdue, ce n'est plus la peine de me gêner; jouissons de notre perte ; je vais acheter une crinoline. »

Pour beaucoup de ces saintes filles chargées de ces enfants, un objet de terreur, d'horreur profonde, c'est Paris, Paris la moderne Babylone, Paris la sentine du monde, Paris, etc.

Le bourg de Saint-Raphaël que j'habite est à deux cent quatre-vingts lieues à peu près de cette Babylone. Aussi fus-je assez surpris par la réponse d'une de ces petites servantes qui passa quelques jours chez moi :

— D'où venez-vous? lui demandait-on. Voilà un quart d'heure qu'on vous cherche et qu'on vous cherche partout.

— Monsieur, répondit-elle en baissant les yeux et en rougissant, j'étais à Paris.

Je ne puis que vous laisser deviner quelle chambre ou plutôt quel cabinet de la maison elles appellent Paris.

J'ai parlé plusieurs fois déjà de ces vingt mille enfants qui sortent de Paris tous les ans, sous prétexte d'être mis en nourrice, et dont il ne rentre que cinq mille, et je compte en parler encore.

J'ai reçu autrefois de M. le docteur Brochard un livre plein d'intérêt, qui m'a apporté des documents que je mets à la masse et dont je me servirai chemin faisant. Ce livre traite « de l'allaitement maternel » ; c'est un ouvrage réellement moral et qui devrait entrer dans la bibliothèque des jeunes filles...

— Ah! mon Dieu! s'écrie un lecteur; oubliezvous que les jeunes filles doivent croire que les enfants se trouvent sous les choux, et que cette vertueuse illusion leur serait enlevée?

Il y a un argument irréfutable contre le système de l'ignorance dans l'éducation des filles :

c'est que cette ignorance n'existe pas; elle est remplacée d'abord par une curiosité fiévreuse, puis par des à peu près de connaissances hypocritement dissimulées. Je suis d'avis d'appliquer aux filles ce que disait le Grec Epaminondas : — Que doit-on enseigner aux jeunes garçons? — Ce qu'ils auront à faire étant hommes.

Que doit-on enseigner aux jeunes filles? — Leurs devoirs de femmes.

Devoirs des femmes ! voilà un gros mot, en ce moment oi^i il y a des assemblées publiques pour préconiser leurs droits.

Je ne suis pas suspect : il y a trente ans au moins que, pour la première fois, j'ai le premier, je crois, appelé l'attention sur le travail des femmes usurpé par les hommes, qui ne leur laissent que celui qui est trop mal rétribué. J'ai, dans ma vie, filé un certain nombre de cocons que d'autres ont dévidés plus tard pour s'en faire des vêtements de soie teints de pourpre, his purpura venenati.

Revenons aux enfants nouveau-nés.

Il meurt chaque année en France de 100 000 à 120 000 enfants nouveau-nés (120 656, suivant le docteur Boudet).

Sur 100 enfants allaités par leurs mères, il

en meurt, dans la première année, de 16 à 22.

De 100 enfants mis en nourrice, la mortalité va quelquefois jusqu'à 94 sur 100; il est mort en 1862, dans la Loire-Inférieure, sur 100, 90; dans la Seine-Inférieure, 87.

A Rennes, chez une seule nourrice qui avait nourri 21 enfants, 19 sont morts; le docteur Galopin, d'Illiers, en cite une qui fait ce métier depuis quinze ans et n'a jamais rendu iin nourrisson; dans une localité près de Nogent, sur 14 nourrissons, 12 sont morts.

Arrondissement de Blaye : La mortalité des enfants mis en nourrice a été, dans une commune, de 6 sur 6 ; dans une autre, de 8 sur 9, de 23 sur 24, de 12 sur 12.

De deux communes limitrophes, l'une reçoit en nourrice des enfants trouvés ; l'autre est habitée par des femmes d'ouvriers et de cultivateurs qui nourrissent leurs enfants. Sur 100, celles-ci n'en ont perdu que 13 ; dans l'autre, les nourrices, sur 100, en ont perdu 82.

Le docteur Brochard raconte ceci : « Combien de fois il m'est arrivé sur les routes du Perche d'entendre la cloche d'un village sonner un glas funèbre ! que de fois m'a-t-on dit : « Ça n'est » rien ; c'est un petit Parisien. »

— Le cimetière de ma commune, disait un maire, est pavé de petits Parisiens.

— Une placeuse de nourrices, dit le docteur Willemin, m'a appris que près d'elle demeure une femme qui ne garde jamais ses nourrissons ; en quelques semaines tout enfant qu'on lui apporte est sûrement mort; la voix populaire lui a donné le surnom de Engelmachère, faiseuse d'anges.

Ce que nous venons de dire s'applique à tous les enfants mis en nourrice. Séparons-les maintenant en trois classes : les enfants des familles aisées, les enfants des familles riches, les enfants assistés^ c'est-à-dire les enfants trouvés, les enfants des filles mères, nés dans les hospices.

Les enfants de familles aisées sont soumis à la mortalité que nous venons d'indiquer et qui s'élève parfois jusqu'à 94 sur 100, et même la totalité dans certains cas. En outre, pour les survivants, les tempéraments chétifs par suite de nourriture pauvre et mauvaise, la transmission de certaines maladies, « le changement en nourrice », beaucoup plus fréquent qu'on ne le croit, et cela pour trois raisons : continuer à recevoir les mois de la nourrice pour un enfant enterré depuis longtemps. Le docteur Brochard en a connu une qui

les recevait dix-huit mois après la mort de son nourrisson, auquel elle avait substitué son propre enfant. La négligence : un médecin qui a été chargé pendant dix-huit ans d'un service considérable de nourrices a vu souvent 'les nourrices, à l'arrivée ou au départ d'un convoi du chemin de fer, être réellement embarrassées pour reconnaître les nouveau-nés, momentanément déposés sur les tables ou sur les bancs des salles d'attente, puis, inquiètes, hésitantes, se décider enfin à la hâte à en prendre un au hasard.

« Je suis convaincu, ajoute ce médecin, qu'un grand nombre de mères embrassent des enfants qui ne leur ont jamais appartenu. »

Le docteur Rodet, de Lyon, ex-chirurgien en chef de l'Antiquaille, raconte qu'un de ses clients payait depuis longtemps des mois de nourrice pour un enfant mort. II lui prend envie de voir son enfant. Ses occupations le retiennent. Il écrit à la nourrice de le lui apporter. Celle-ci est fort embarrassée ; elle a bien son enfant à elle, à peu près du même âge, qu'elle nourrissait en même temps; mais... il y a un inconvénient... Bah ! on ne s'en apercevra pas ; elle apporte l'enfant. Il est superbe! On le caresse, on le couvre de baisers. Une vieille parente s'avise de le dé-

maillotter, malgré la nourrice, qui craint le froid.

— Eh ! mon Dieu ! mais qu'a donc ce garçon ou plutôt que n'a-t...?

On découvre alors que la nourrice, n'ayant pas de garçon, a substitué sa fille à l'enfant du client du docteur Rodet.

La troisième cause est de transplanter un de ses enfants, surtout quand on en a beaucoup et qu'on est pauvre, dans une famille aisée et riche.

Pour les enfants de la classe riche, on croit avoir tout prévu en faisant allaiter l'enfant chez soi , sous ses regards , en prenant une nourrice sur lieu.

La période de doublement de la population est de cinquante-deux ans pour l'Angleterre, de cinquante-quatre ans pour la Prusse, de cinquantesix ans pour la Russie et cent quatre-vingt-dixhuit ans pour la France.

Voilà donc la situation expliquée sommairement ; elle n'est pas belle. Cet état de choses pourrait changer en peu de jours.

Commençons par les enfants trouvés :

Depuis trente ans, il y a une tendance à s'en débarrasser, que je signale; depuis trente ans, je m'attaque à « la morale de papier », qui veut boucher les égouts sans se préoccuper des ruisseaux.

On a commencé par faire des phrases contre les tours, puis on les a supprimés, c'est-à-dire qu'on leur a enlevé le mystère ; puis on a constaté avec orgueil qu'on y déposait beaucoup moins d'enfants. J'ai contre-constaté qu'on en déposait en revanche beaucoup plus dans les puits, dans les auges à porcs et dans les latrines.

Puis vous venez de voir ce qu'on fait de ces pauvres petits êtres : on les envoie nourrir — lisez mourir, si vous voulez, — dans les villages, à des faiseuses d'anges ; on leur donne pour nourrices des vieillards infirmes ; « ce n'est que par exception qu'on constate leur décès ».

En même temps qu'on agrandit les villes , qu'on y attire la campagne, on décuple et centuple les chances de la prostitution, de l'abandon des enfants et de l'infanticide.

Il est un moyen simple de remédier à cet état de choses : il faut que la loi et l'administration cessent d'être bégueules ; il y a des filles-mères, il y a des enfants abandonnés, il y en aura toujours : ouvrez dans des campagnes, à proximité des villes, des hospices où toute femme enceinte, à un certain point de sa grossesse, soit reçue avec humanité, et n'oubhez pas que la discrétion et le mystère entrent pour beaucoup dans l'huma-

nité à leur égard. Là, au lieu d'envoyer leurs enfants aux faiseuses d'anges , laissez -les les nourrir elles-mêmes ; au besoin, obligez-les d'accomplir ce devoir ; je suis certain que très petit sera le nombre de celles qu'il faudra contraindre, bien plus petit encore le nombre de celles qui consentiraient à y renoncer après quelues jours d'allaitement.

Gréez dans ces établissements des ateliers pour que ces filles-mères exercent ou apprennent une profession , coûtent le moins cher possible à l'administration, et en même temps se moralisent par les deux éléments puissants du travail et de la maternité.

De plus, que celles qui sont vigoureuses et bien portantes, qui ont un lait sain et abondant, prennent des nourrissons du dehors. L'administration pourra alors, sur des documents certains, fournir de bonnes nourrices à ces nouveau-nés, qui seront allaités sous ses yeux, et pourra proportionner l'âge du lait à l'âge de l'enfant, etc.

Supprimez alors ces bureaux de nourrices, ces meneurs de nourrices et d'enfants, tous ces gens qui se divisent entre eux l'infanticide pour en éluder la responsabilité, comme ces deux religieuses qui, pour faire marcher un âne et ne

pas jurer, se partageaient le juron de l'ànier absent ; l'une disait : ficli... et l'autre : tre.

Supprimez ces hospices où les femmes viennent se débarrasser d'un fardeau importun , qu'elles laissent là sans se retourner, comme... vous me feriez dire des sottises ; puis aussi ces hospices où les enfants ne sont reçus que pour être vidés dans les villages éloignés , sans protection, sans surveillance, sans contrôle, et livrés « aux faiseuses d'anges » , comme on fait noyer les jeunes chats d'une mère trop féconde, à laquelle on met ensuite un collier de tranches de bouchons de liège, pour « faire passer son lait », suivant un préjugé populaire.

Et l'avantage est aux petits chats, qui meurent immédiatement et n'ont pas une agonie de plusieurs semaines et de plusieurs mois. Jusque-là, commeht condamner les filles et les feoimes-pour infanticide, quaad la société ne leur demande leurs enfants que pour les tuer elle-même, que pour les condamner à une mort plus lente et plus douloureuse?

Parlons maintejiant aux autres femmes, celles qui n'ont pas besoin de cacher leur grossesse et leur acccouchement , à celles qui, au lieu d'être déshonorées et perdues par la naissance

DUPETITPOUCET 73

des enfants, en sont plus honorées, plus choyées, plus dorlotées, à celles qui ne manquent ni d'argent ni de soins.

Quelle est leur excuse pour ne pas allaiter leurs enfants, c'est-à-dire pour tripler, pour quadrupler leurs chances de mort en les envoyant en nourrice? Quelles circonstances atténuantes pour les trois quarts d'infanticides qu'elles commettent à chaque couche?

L'enfant mis au monde n'est qu'à moitié dans la vie ; le lait de sa mère doit continuer la nourriture qu'il recevait dans son sein. C'est précisément ce lait-là qui lui convient et non pas un autre ; le lait et l'enfant doivent vieillir ou mieux prendre de la force ensemble; et puis ces premiers soins, ce premier babillage, cette première éducation de l'oreille, de la voix, des yeux, est-ce la nourrice commune, vulgaire, indifférente, ennuyée qui les donnera? L'enfant venu à la lumière est semblable à l'œuf de l'oiseau qui a besoin d'être couvé. Là commence le rôle de la mère, son rôle volontaire, et pour lequel seul l'enfant lui devra de la reconnaissance, du respect, de l'amour.

La science, qui admet que le lait peut transmettre à l'enfant les plus graves maladies et même altérer et changer sa constitution, n'ad-

met pas, pour le moment, qu'il puisse modifier le moral , l'esprit de l'enfant ; elle croit que Didon se trompe quand elle dit à Énée :

— Une tigresse t'a nourri de son lait : Admôrunt ubera tigres.

Mais elle admet que l'imitation si naturelle aux enfants peut leur transmettre les gestes, les inflexions, la physionomie même de la nourrice ; elle admet qu'une nourrice triste, ennuyée, inintelligente peut retarder le développement de l'intelligence de son nourrisson.

De quel droit une mère, qui a livré son enfant à une étrangère, demandera-t-elle à cet enfant la reconnaissance, le respect, l'amour? Ne peut-il lui dire : « Comment l'avez-vous mérité? Est-ce par la conception dans le plaisir? Est-ce par la gestation forcée, indépendante de votre volonté, que vous avez maudite cent fois? Aussitôt que vous avez eu à remplir des devoirs que vous pouviez éluder, vous vous êtes débarrassée de moi. L'accouchement fini, on a nettoyé votre chambre de moi, et on m'a, par votre volonté, exposé à des chances de mort quadruples de celles que j'aurais eues à subir près de vous, à des chances de scrofule et de crétinisme que vous m'auriez évitées. » Que répondriez-vous?

Vos raisons pour ne pas nourrir vos enfants, je les sais ; les voici : il faudrait, pendant quelques mois, renoncer aux bals, aux spectacles, au quasi-domicile dans les rues ; vous craignez aussi que l'allaitement ne « gâte votre gorge ».

Eh bien , consultez les médecins savants ; ils vous diront que l'allaitement est aussi nécessaire à la mère qu'à l'enfant, que beaucoup d'horribles maladies qui, dans une progresion toujours croissante, enlèvent tant de femmes après une longue et cruelle agonie, proviennent de ce qu'elles se sont dérobées au vœu de la nature ; ils vous diront que la suppression rapide et forcée du lait flétrit plus les seins que l'allaitement, sans compter les tumeurs douloureuses et les apostèmes causés par les remèdes astringents. Ne craignez donc rien pour cet usage grossièrement indécent qu'ont adopté les femmes d'étaler aux yeux leurs mamelles quand elles sont « habillées » .

Il faudrait retarder cette exhibition, si vous nourrissiez vos enfants, et ensuite vous craignez, quoique à tort, que ladite exhibition n'attire moins de regards et moins d'admiration. Hélas! pauvres femmes , ne saurez-vous jamais que vous ne pouvez rien montrer que l'imagination ne vous

rende au centuple quand vous êtes pudiques et ne montrez rien.

On m'a reproché quelquefois de parler souvent de moi; je m'excuserai en disant que je ne connais personne autant et aussi bien que moimême ; ce que je sais sur les vices, les sottises, les faiblesses, les ridicules de l'homme, c'est sur moi que je l'ai en grande partie étudié et appris.

Le moi va disparaître, avec les quelques-uns qui restent et survivent encore de notre génération. Vous n'avez qu'à patienter encore un peu.

Le métier d'écrivain a subi de ce temps-ci une transformation radicale.

Prenons-le au commencement : Cadmus, en semant les dents du dragon qu'il venait de tuer, vit sortir des sillons des hommes armés qui se mirent immédiatement à se battre et à s' entretuer. Comme c'est ce même Cadmus qui inventa l'écriture, il est évident que les enfants du dragon sont les premiers hommes de lettres.

Tout porte à croire qu'ils se firent prêtres; du moins les prêtres seuls surent pendant longtemps lire et écrire, entourèrent cette science

de toute sorte de mystère, et se chargèrent d'instruire la jeunesse. . . dans la sacro-sainte ignorance.

Les prêtres auraient consenti à régner seuls ; mais il se présentait parfois un lion de Némée, un sanglier de Calydon, une invasion de sauvages voisins.

, Ils aimaient mieux exposer de la peau de héros que de la peau de prêtres.

Ils créèrent ou laissèrent s'établir rois des gaillards à forte poigne, qu'ils dominaient ou faisaient disparaître en cas de rébellion.

L'histoire alors était aimable et charmante, écrite par ceux-là mêmes qui la faisaient ; elle est complètement favorable à tous les actes des prêtres et à ceux des rois dont les prêtres étaient contents.

C'est ainsi, pour ne citer qu'un exemple, que le philosophe Julien a été appelé « l'Apostat » et présenté comme chargé de tous les crimes, tandis que Constantin, meurtrier de son beaupère, de sa femme, de son fils, mais qui protégeait les évêques et faisait des homélies, a été donné comme l'exemple de toutes les vertus.

Pendant de longs siècles, les rois et la noblesse se piquaient d'ignorance. Sous Charles V,

dauphin , une ordonnance de 4358 dit qu'il prendra l'avis de trois de ses ministres, qui contre-signeront les ordres ou y mettront leurs cachets, s'ils ne savent pas écrire leurs noms :

« Voulons et ordenons que es lettres qui seront faictes, les dictes gens de nostre grant conseil, c'est assavoir trois du moins de ceulx qui auroient esté aus dictes lettres passer et accorder, le soubscripsant de leurs mains, ou qu'ils y mettent leurs signes, s'ils ne savent écrire. »

Prenons encore deux ou trois exemples çà et là : « Je suis d'une famille, écrit Brantôme, où l'on n'a jamais porté de plume qu'au chapeau. » Et Tallemant des Réaux dit je ne sais de quel seigneur : ce En sa prime jeunesse, parce qu'il était pauvre, il se mêla d'écrire. »

Un certain baron du Puyset, sous Louis XIII, « homme riche et de qualité », avait fait une pièce de théâtre. Les parents, effrayés d'un tel déshonneur, firent dire aux comédiens qu'ils les assommeraient s'ils avaient l'audace de la jouer.

Les prêtres avaient été obligés de laisser une petite part d'instruction à une autre corporation, à d'autres hommes noirs, les magistrats, les avocats, qui longtemps marchèrent d'accord avec eux, puis à l'Université, encore des hommes

noirs; mais, de l'Université, ils remplissaient euxmêmes presque entièrement les cadres.

Ce n'est qu'à la longue que cette armée noire se divisa et que les enfants du dragon recommencèrent à se faire la guerre.

Les premiers écrivains laïques furent des échappés du séminaire, ou des fugitifs des études de procureurs.

Voltaire fut à la fois l'un et l'autre.

Pendant bien longtemps, la littérature fut le plus mauvais des métiers, ou plutôt ne fut pas un métier. Il fallait, pour vivre, se donner à un grand seigneur, à un ministre ou à un traitant, qui disait en parlant des plus rares esprits : « M... est à moi. »

Ceux qui ne faisaient pas l'ode sur la prise de Namur et ne louaient pas le roi de sa grandeur, qui l'attachait au rivage,

Passaient l'été sans linge et l'hiver sans manteau,

et les pensionnés se moquaient d'eux.

Tant que le but ou du moins le résultat le plus assuré de la littérature fut de mourir de faim, on ne vit s'y jeter que les vrais poètes ou les fous qui croyaient l'être, et, sans l'opposition des parents, qui changeait quelquefois un caprice en

passion, on aurait couru risque d'en manquer.

La profession d'écrivain n'est devenue un bon métier que depuis très peu d'années.

On comprend facilement qu'à ces époques il n'y avait que les vrais poètes ou les fous qui consacraient leur vie au papier blanc; les écrivains étaient moins nombreux qu'aujourd'hui. On n'était pas détourné de son poème épique ou de sa tragédie par la facilité de gagner sa vie dans les journaux.

Puisqu'on ne payait guère mieux autre chose, autant faire de bons livres.

Les écrivains étaient une espèce différente des autres, obligés par leur nature et aussi par la nécessité de mener une vie à part, une vie isolée et pauvre, contraints de demander leurs plaisirs aux magnificences gratuites de la nature, à la méditation, à la contemplation, à la lecture, à l'étude, au travail, à la rêverie. C'était rarement dans la première jeunesse qu'ils pouvaient paraître sur la scène littéraire.

L'écrivain, le poète, c'était le rossignol solitaire dans les bois ombreux, la cigale cachée dans les rugosités de l'olivier.

Son existence différait entièrement de celle des autres hommes et pouvait exciter la curio-

site, parfois l'intérêt. S'il y faisait des allusions, ou s'il la racontait, ses récits avaient le charme de ceux d'un voyageur qui revient d'un pays que ses auditeurs ne connaissent pas.

Mais, aujourd'hui, la littérature est devenue un bon métier, grâce à la multiplicité des journaux, grâce aux hectares de papier blanc qu'il faut ensemencer chaque jour.

Rien n'arrête plus celui qui sait à peu près l'orthographe ; il n'est pas de grand seigneur qui ne soit très fier d'un succès littéraire ; le dernier chef de l'État publiait de temps en temps son petit volume ; tous les fruits secs de la médecine^ de l'Église, de l'Université, du barreau, se jettent dans le journalisme, ce qui n'empêche pas le& médecins, les professeurs, les magistrats, les évèques et les avocats d'y prendre leur place.

Ceux qui, avec du talent, ou sans talent, possèdent de l'audace et de l'entregent, y gagnent plus d'argent que dans toute autre profession libérale.

Beaucoup écrivent, que la nature ni « leur astre » n'avaient faits ni poètes ni écrivains; ce n'est plus une excentricité, un accident, une espèce à part ; c'est un métier, un bon métier, un

métier comme les autres.

Il n'y a plus guère que les vrais poètes qui aient la chance de mourir de faim.

L'écrivain n'est plus un rossignol qui chante, ni une cigale qui claquette; c'est une poule qui glousse et pond chaque matin son œuf dans un nid chaud et correct.

Aussi l'écrivain aujourd'hui partage la vie commune ; il est invité à toutes les fêtes ; il mange à tous les banquets; il va où va tout le monde, et, comme il ne revient naturellement que de là où il est allé, il n'a à raconter sur lui-même que ce que tout le monde a vu, a entendu, a senti comme lui.

Le « moi » n'a donc plus de raison de se manifester, et, si quelques jeunes gens commencent encore un article par ces mots : « C'était à l'heure de l'absinthe..., » ils s'en fatigueront assez promptement, parce qu'on ne les lira pas, parce que c'est un seul et même abrutissement par tous, parce que l'absinthe d'Alfred de Musset est la dernière à laquelle on s'intéressera, ayant été la première.

Il y avait autrefois deux classes d'esprits excellents : les poètes, les écrivains d'une part, et de l'autre le lecteur, aussi érudit parfois, aussi spirituel, aussi pourvu d'ailes que le poète et l'écri-

vain, mais n'écrivant pas par quelque préjugé de caste, par la tyrannie d'une profession, par paresse, parce qu'il lui manquait quelque chose, ou l'encre, ou la plume, ou le papier, c'est-à-dire quelqu'une des conditions de l'écrivain.

Ce lecteur-là, que les écrivains appelaient avec raison : « Ami lecteur, » jouissait voluptueusement de voir exprimer clairement, nettement, fortement ou élégamment des pensées qui lui étaient venues aussi à lui, mais confuses, mais vaporeuses, mais sans couleur.

Loin d'être jaloux, il était heureux et reconnaissant, comme l'est un homme né musicien, mais qui ne sait pas la musique, et qui entendait autrefois Baillot ou Bériot sur le violon, Léon Gatayes et Labarre sur la harpe, mon père Henry Karr ou Thalberg sur le piano, et entend aujourd'hui Sivori, Godefroid ou Planté.

L'écrivain était alors jugé par ses pairs, car c'est là une grande perte que nous avons tous faite.

« L'ami lecteur ! » Mais il est perdu à jamais. Tous ceux qui sont capables d'écrire écrivent depuis longtemps; les autres s'y préparent.

Toute femme, je l'ai signalé déjà, quand elle a eu des aventures ou quand elle est revenue... de

Si LES CAILLOUX BLANCS

là où l'on ne va plus avec elle, au lieu d'entrer comme autrefois en religion, entre en feuilleton.

Toute femme capable de comprendre les vers qu'on ferait pour elle se met à en faire ellemême.

Si vous recevez une lettre en apparence sympathique, surtout si l'admiration s'y montre emphatique, cette lettre n'est que le premier acte de la pièce.

2« lettre. — « Et moi aussi, j'avais quelque chose là. »

3^ lettre. — Phrases sur le mauvais goût des libraires et la camaraderie des journaux. Cijoint un petit manuscrit que vous êtes prié de lire, de corriger et de faire imprimer.

Heureux s'il ne vous arrive pas ce qui m'est arrivé il y a une vingtaine d'années : d'être accusé au parquet du procureur du roi d'avoir volé un manuscrit.

Et puis, comme à peu près tout le monde écrit, le très peu de gens qui n'écrivent pag encore connaissent quelqu'un qui écrit et se disent :

— Qui? ça, un écrivain? ce petit qui avait un habit bleu... qui me chippait mes tartines?... J'ai autant d'esprit que lui... (les modestes disent:

DU PETJT POUCET 85

« Il est aussi bête que moi ») ; pourquoi est-ce que je n'écrirais pas comme lui ? »

La littérature établit des maisons de commerce, des sociétés. Le fils prend la suite des affaires du père ; les procédés littéraires sont connus et vulgarisés. Il y a peu d'architectes, mais il y a beaucoup de bons maçons.

On fait des vers à la mécanique ; on cherche les rimes, puis on fait le remplissage des vers ; puis ensuite on cherche quelle pensée on dira qu'on a voulu mettre dedans.

La littérature est un théâtre où l'on n'a pour spectateurs que les acteurs qui doivent jouer dans la pièce suivante, pour auditeurs que des orateurs qui attendent leur tour de parler avec plus ou moins d'impatience.

Pour nous autres, qui avons connu « l'ami lecteur », nous qui avons eu le bonheur d'être jugés par nos pairs sans l'être par nos rivaux, pour nous les anciens, accordez-nous un peu de répit, pas beaucoup, nous ne survivons guère de la génération de 1830, et c'est sur notre régiment que l'on tire.

Laissez-nous rappeler un peu nos souvenirs, laissez-nous parler du pays et du temps où nous étions jeunes. Vous souvient-il du conte de Gra-

cieuse et Percinet ? Lorsque Gracieuse quitte le palais de Percinet, le palais s'écroule derrière elle ; le pays dont nous parlons n'existe plus ; nous sommes les derniers d'une race antédiluvienne, les mastodontes, les ichthyosaures d'une création qui va être détruite; nous allons vous laisser le papier blanc et le monde, le monde où il n'y aura plus ni hommes ni femmes, tous gens de lettres.

J'ai assisté aux derniers moments d'Halévy à Nice. Il avait oublié toutes les choses récentes, il ne trouvait plus les mots pour les exprimer ; mais il racontait avec une facilité merveilleuse et un grand charme ce qui s'était passé devant lui et autour de lui il y avait trente ans.

Nous sommes un peu comme cela.

On a souvent remarqué que les gens qui voyagent en voiture voient les maisons, les champs et les arbres fuir en sens contraire de la marche des wagons, qui paraissent, eux, rester immobiles.

Mais ce qu'on a moins constaté, c'est que cela ne s'applique qu'au premier plan, tandis qu'à l'horizon les arbres, les maisons et les champs fuient en sens contraire de ceux du premier plan et vous suivent.

Nos yeux, devenus naturellement presbytes

avec l'âge, voient de loin, et ce qui nous paraît fuir nous accompagne.

Nous partirons bientôt et nous emporterons le moi avec nous.

Nous emporterons aussi le droit d'avoir certains défauts qu'on pouvait tolérer, parce que nous étions moins nombreux, mais dont il faudra vous corriger; vous êtes condamnés à des perfections dont il nous a été permis de nous passer; arrangez-vous.

Il s'agit d'un des plus illustres morts de 1832; à ses derniers moments, conservant son sangfroid contre la mort, que son métier lui avait fait souvent braver, il dit à son fils : « A propos, nous avons dans la famille un titre de comte que je ne porte guère, mais dont tu vas hériter; ce titre m'a été conféré par l'Empereur; il y a quelques formalités négligées ; tu feras bien de le faire régulariser.

Le fils, par caractère, attachait peu d'importance aux titres; il en fit l'observation à son père.

— Tu as tort, répondit le mourant; qui sait l'avenir? Et si tu voulais plus tard épouser la fille d'un républicain !

M. Thiers, après avoir écrit, au commence-

ment de sa carrière, dans les journaux républicains et avoir fait une histoire de Napoléon du plus fort bonapartisme, arrive au pouvoir et devient l'ennemi acharné de la République. Il fait fusiller et jeter par les fenêtres les républicains dans la rue Transnonain ; puis, « quand il est à pied », selon sa propre expression, il se rallie aux mêmes républicains, d'oscillation en oscillation, avec l'aide de M. Guizot; il renverse Louis - Philippe, puis il fait, en très grande partie, l'élection à la présidence du prince Napoléon.

Napoléon tombe , le voici à son tour président de la République. D'abord, il fait fusiller et déporter les amis de MM. Gambetta, Pyat, Duportal, Vermesh, Challemel, Gaillard père et fils; puis on l'appelle « sinistre vieillard ». Il prend des engagements secrets à droite et à gauche; il est vrai qu'il ne voit d'abord qu'en cachette M. Gambetta, le fou furieux, comme en bonne fortune; les légitimistes et les orléanistes l'adoptent et le soutiennent, les seconds oubliant qu'il a perdu Louis-Philippe, les premiers qu'il a déshonoré la mère de leur roi en la faisant accoucher en prison.

Il est secoué du pouvoir par les pseudo-républicains et renversé par les monarchistes ; le voilà « sur le pavé »

Aujourd'hui, il est allié aux républicains avec lesquels vont voter les bonapartistes; ce n'est plus un « sinistre vieillard », c'est un « illustre vieillard », c'est même un « auguste vieillard », ce qui fit dire à mon fils, L.-B., qui ne supposait pas un tel degré de sottise :

— Tiens! je croyais qu'il s'appelait Adolphe.

Où sont les principes? où sont les caractères'? A côté de « l'auguste et sinistre vieillard », voyez M. Emile de Girardin, celui qui a tant poussé à la guerre, qui, en plein Opéra, criait : « A Berlin ! à Berlin ! » Il est « le premier de nos publicistes » ; il est vrai que ce titre lui est disputé par le sieur Veuillot, le Chrysostome des halles.

A propos dudit sieur Veuillot, en voilà un qui, comme M. Thiers, pourrait à lui seul composer une rose des vents, de trente-deux aires, de ses propres opinions.

Je vais non pas compléter , mais grossir un peu.

« ... Qui songe aujourd'hui en France à défendre la monarchie? La France se croyait encore monarchique et déjà elle était républicaine. » (Février 1848.)

« Chacun sent que la monarchie a pour toujours perdu sa cause, que la France est entrée

définitivement dans une voie nouvelle, qu'elle est définitivement républicaine... Aucun parti contre le principe républicain, aucune équivoque sur la portée de ce principe ! la meilleure des républiques, c'est la république. » (l'^'" mars.)

« La question n'est pas aujourd'hui entre la monarchie et la république... La monarchie n'est plus, les rois l'ont tuée. Ce qu'il en restait encore hier n'était qu'un nom. » (19 mars.)

« La monarchie n'attend pas même qu'on lui dise : « Va-t'en, nous ne voulons plus de toi ! » Un coup n'est plus nécessaire, un geste suffit. » (23 mars.)

« La plupart des abus que la nouvelle ligue combattra sont les absurdes restes des temps féodaux qui révoltent le moindre sentiment de justiae. » (29 mars.)

« La démocratie triomphera... le pays natal de la démocratie, c'est l'Évangile. » (16 avril.)

« Un instinct, plus fort que les armées, crie en Europe que l'ère des couronnes est finie et que la volonté des peuples n'est pas à la merci d'une bataille. Il peut y avoir, pour quelque temps encore, quelques hommes sur le trône; il n'y a plus de dynastie. La démocratie s'avance de tous les côtés à la fois, puissante, irrésistible, victorieuse

par l'enthousiasme et l'effroi qu'elle inspire, « (16 avril.)

Autrefois, à Moscou, le patriarche se levait de grand matin, le dimanche des Rameaux, sous prétexte de rappeler, par une représentation à grand spectacle, l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem .

On lui amenait un âne magnifiquement harnaché, sur lequel il allait d'abord à la cathédrale et ensuite à l'église; il était entouré de tout son clergé en habits somptueux; devant lui, des chevaux traînaient un arbre chargé de fruits; dans les branches de cet arbre , quatre anges vêtus de blanc chantaient des cantiques; derrière l'arbre s'avançaient quarante hommes, probablement des prêtres, vêtus de pourpre.

Sur le pavé des rues étaient étendues les plus riches tapisseries.

Derrière le clergé venait la cour impériale.

Enfin, pour qu'il ne manquât rien au triomphe du patriarche, le czar, à pied, menait son âne par la bride.

Le même jour, à la même heure, dans toutes les autres villes de l'empire, le prêtre le plus élevé recevait les mêmes honneurs que le pa-

triàrche, et le wogewode ou gouverneur, représentant le czar, conduisait l'âne par la bride.

C'était une tradition de l'Église; l'Anglais Brakespeare, fils de mendiants, mendiant luimême et devenu pape sous le nom d'Adrien IV, exigea que Frédéric, empereur d'Allemagne, lui tint l'étrier pour descendre de cheval; or, comme Barberousse avait pris l'étrier de gauche au lieu de l'étrier de droite, il fallut recommencer la cérémonie; mais le czar Pierre déclara que cette coutume ne pouvait s'accorder avec l'honneur et la dignité de Tempereur , qu'elle était entièrement en dehors de la religion et du dogme; que, bien loin d'être prescrite par les apôtres, elle était au contraire diamétralement opposée à leur morale, à leurs préceptes, à leur conduite; qu'elle ne servait qu'à flatter et à enfler la vanité des prêtres, et qu'à couvrir le souverain d'opprobre et de ridicule; elle était, de par sa volonté et à jamais, abolie et dans la capitale et dans les provinces.

A propos d'impôts , puisque l'État s'est fait marchand d'allumettes, il n'aurait pas dû laisser échapper une occasion qui se retrouvera difficilement de faire une réforme bien importante, bien utile, bien nécessaire.

J'ai vu le temps, la fin du temps où l'on n'obtenait du feu, et assez laborieusement, qu'au moyen d'un briquet de fer, d'un morceau de silex et d'un peu d'amadou. Une étincelle que le fer faisait jaillir du silex tombait sur l'amadcu, qui s'allumait alors ; on approchait de l'amadou une allumette soufrée, qui donnait de la flamme.

Dès lors commencèrent à paraître les briquets phosphoriques. On trempait des allumettes enduites d'une composition spéciale dans une petite fiole qui renfermait des phosphores; on n'employait plus que deux agents au lieu de quatre pour produire du feu.

Puis on est arrivé aux allumettes qui... régnent aujourd'hui et qui ne demandent que le frottement pour donner de la flamme.

Ce progrès a eu pour corollaire deux autres progrès au moins aussi incontestables : c'est le progrès des incendies et celui des empoisonnements.

En effet, ces allumettes, produisant du feu par le simple frottement, s'allument sous le pied, s'allument d'elles-mêmes, lorsque, ayant un peu hésité à s'enflammer, elles sontjetées par un fumeur impatient.

Le nombre des incendies s'est prodigieusement

accru depuis l'invention des allumettes phosphoriques et autres.

Ces mêmes allumettes ont de plus assez fréquemment remplacé le divorce dans un grand nombre de ménages; elles ont décidé ou avancé certains héritages paresseux; en effet, il n'était pas toujours facile de se procurer du poison, même le vulgaire arsenic; le pharmacien qui en livrait sans une ordonnance du médecin s'exposait à des peines sévères ; mais rien n'est si facile que de faire infuser un paquet d'allumettes dans un potage ou dans une boisson ou une tisane, et cela se fait aujourd'hui assez communément.

Eh bien, il existe une autre invention ; ça s'appelait autrefois le phosphore amorphe; ça a pris aujourd'hui un autre nom, je ne sais pas pourquoi ; mais toujours est-il que l'allumette enduite de ce phosphore ne peut prendre feu que si on la frotte sur une composition étalée sur la boîte qui contient les allumettes.

De plus, vous pouvez en nourrir votre mari ou un oncle à héritage, vous ne deviendrez ni veuve ni héritière ; ce phosphore amorphe est tout à fait innocent.

Il semblerait que aussitôt cette découverte faite, les allumettes incendiaires et empoisonneuses

devaient être proscrites et disparaître ; il n'en a rien été; le phosphore amorphe n'est entré que pour une très petite part dans la fabrication des allumettes.

Bien plus encore : lorsque l'État s'est emparé de la fabrication des allumettes, ce qui ne paraît l'avoir ni éclairé ni enrichi autant que le supposait M. Thiers, c'était le moment d'annoncer qu'il ne serait employé désormais à la fabrication des allumettes que cette composition innocente.

Personne n'y a songé.

C'est en Italie, je crois, qu'est née cette superstition de croire que certaines personnes avaient reçu le don funeste d'exercer une « influence » de « porter malheur », et c'est contre cette influence qu'ont été imaginées ces cornes , ces mains dont deux doigts sont ouverts et autres bijoux faits de préférence en corail et qui passent pour neutraliser ou détourner la redoutable influence, de même qu'on s'en défend en tenant d'une façon plus ou moins apparente la main fermée avec deux doigts allongés, lorsqu'on se trouve en présence d'une personne suspecte.

J'ai rencontré autrefois à Paris un certain médecin allemand appelé Koreff, qui, je ne sais pour-

quoi, passait pour « jettatore » ; c'était un homme savant et spirituel ; néanmoins cette réputation lui faisait beaucoup de tort.

Parmi nos contemporains, on a beaucoup dit de M. Offenbach qu'il étsiit jettatore ; y ai même été surpris qu'on ne lui attribuât pas l'incendie de l'Opéra, dont une partie des recettes devait tomber dans sa caisse depuis qu'il est directeur de théâtre.

Vous ne verrez ni une des actrices, ni une des figurantes de son théâtre s'exposer à le rencontrer sans porter en breloque quelques-unes des amulettes préservatrices; beaucoup d'hommes même, employés à divers titres à ce théâtre, ont le soin de faire emplette de cornes et de mains de corail.

Je ne sais plus qui avait fait présent à Léon Gaiayes d'un de ces talismans et lui reprochait quelquefois de ne pas attacher à ce présent tout le sérieux désirable et de ne pas croire qu'il le préservait de toute sorte de malheurs. Un jour qu'il se défendait de cette irrévérence, il jouait en même temps avec les breloques de sa montre ; à ce moment même, l'amulette se détacha et tomba ,

— Et je n'y croirais pas! s'écria Gatayes; mais rien que ce qui se passe en ce moment suffirait pour me convaincre et me convertir, s'il en était

besoin. Un moment plus tôt, un moment plus tard,, mon amulette tombait dans la rue et je ne l'aurais pas retrouvée ; qui m'a sauvé de ce chagrin, si ce n'est elle? car il est évident que, si je ne l'avais pas eue, je la perdais.

Il est une chose que je regrette quelquefois de n'avoir pas expérimentée par moi-même ; c'est l'attrait enivrant, vertigineux qu'exerce le pouvoir sur ceux qui ont une fois trempé leurs lèvres dans la coupe.

S'il arrive que j'aie de nouveau des amis au pouvoir, je ne laisserai plus échapper l'occasion et je tâcherai de me faire nommer... quelque chose, — garde champêtre ou cantonnier, — quelque chose faisant partie du gouvernement et donnant droit à une casquette ou à un galon.

Je vois, en effet, les hommes qui ont l'air le plus... revenus de la puissance, ou le moins désireux d'y arriver, faire bonne contenance jusqu'au moment où ils se trouvent, ne fût-ce qu'un moment, assis sur un fauteuil, sur le trône, sur la chaise curule; mais alors ils semblent que non seulement leur culotte, mais aussi leur peau, s'y colle et y adhère de telle façon, qu'ils ne puissent plus s'en aller sans être écorchés vifs.

Qu'on s'accoutume enfin à croire qu'on ne PEUT, pas plus qu'on ne doit, résister à la loi; que la loi doit être obéie^ coûte que coûte; mais qu'on n'ait plus l'air d'avoir peur.

Comment peut-il rester un doute sur une question en ce moment à l'ordre du jour?

Les soldats ne votent pas, on en a donné des raisons irréfragables, et des généraux en activité de service peuvent être députés; pourquoi ce sacrifice n'est-il demandé qu'au/, soldats?

D'abord, qu'il n'y ait aucun cumul avec les fonctions de député jusqu'à ce qu'on m'ait fait voir et toucher un député qui ait trop d'intelligence, trop de science, trop de temps pour l'exercice de son difficile et redoutable mandat, qui soit pareil à ce personnage des contes de fées, qui, pour attraper un lièvre, était obligé de s'attacher les jambes, sous peine de toujours le dépasser à la course.

Jusque-là, que tout représentant donne tout son temps, toute son intelligence, toutes ses facultés de travail aux fonctions qui lui ont été confiées.

Et, en particulier, quant aux généraux-députés, et aux deux récemment élus, voici leur situation : ils voteront, je crois qu'ils ont déjà

voté, contre le président de la République, qui, comme maréchal, est leur supérieur hiérarchique.

Il parait, d'après tous les journaux, qu'Alexandre Dumas vient d'obtenir un très brillant succès avec une nouvelle pièce; je m'en réjouis, parce c'est un grand et vrai talent, et parce que j'ai pour lui une amitié héréditaire.

Mais quelle idée a-t-il eue de donner le nom d'Alphonse à un assez vilain monsieur qu'il avait à mettre en scène! — Il est vrai que j'ai, dans le temps, donné, dans Un homme fort en thème, le nom d'Alexandre à un certain artiste du cirque, « flot démissionnaire » et rédacteur gérant du fameux journal le Scorpion, qui n'était pas bien joli non plus.

Mais quelle différence ! Le nom d'Alphonse est un nom paisible, point commun, généralement bien porté, n'ayant pas l'habitude de se montrer dans les romans, à peu près inconnu en cour d'assises et en police correctionnelle, et, si nous parlons de l'histoire, parmi tous ceux qui l'ont porté, il n'y a guère qu'Alphonse II de Naples et Alphonse V et VI de Portugal sur lesquels on trouve quelque chose à dire, tandis que le nom d'Alexandre a été de tout temps fort compromis,

notamment par Alexandre de Macédoine, le tueur d'hommes, dit le Grand; par Alexandre, tyran de Phères, célèbre par ses cruautés; par Alexandre Jannée, roi de Judée, un monstre de méchanceté; par Alexandre I", roi d'Ecosse, qui n'était guère meilleur; par Alexandre, empereur d'Orient, fils de Basile Macédonien; par le pape Alexandre III, le plus orgueilleux et le moins chrétien des hommes; par l'autre pape Alexandre VI, un des plus grands scélérats dont l'histoire ait gardé le souvenir.

La seule circonstance atténuante est que le héros de Dumas ne s'appelle pas en réalité « Alphonse », mais qu'il usurpe ce nom, qu'il s'en pare et qu'à la fin on l'en dépouille et on l'en dégrade .

Profitons de ce que je n'ai pu encore ni voir ni lire la pièce de Dumas, c'est-à-dire de ce que je n'ai pu être séduit ni par l'art du dramaturge, ni par le style de l'écrivain, pour dire une seule chose : notons en passant que Théophile Gautier, le plus souvent, n'allait pas voir les pièces dont il rendait compte au Moniteur, « pour ne pas exposer son indépendance ».

La chose que j'ai à dire est celle-ci :

C'est que, malgré le talent et parfois plu§ que

le talent avec lequel certaines thèses ont été fré quemment soutenues de ce temps-ci par Victor Hugo, par madame Sand, par Dumas fils, etc. , ces c< virginités refaites » [Marion Delorme), ces vertus retournées, ces innocences reprisées, ces femmes excusées, pardonnées, réhabilitées, conservent toujours pour moi une certaine odeur de benzine et de gants nettoyés.

Dimanche dernier, étant à Nice et parlant dans les Guêpes des exigences impitoyables du public à l'égard des théâtres , des dompteurs de bêtes féroces, des gymnastes, etc., je voulais citer un exemple; mais ma mémoire s'est montrée rebelle, contre son habitude, et j'ai dû attendre mon retour à la « Maison close, » de Saint-Raphaël pour chercher dans Marltial le passage dont j'avais besoin.

Martial, le plat adulateur, loue Domitien d'avoir donné au peuple romain un spectacle inusité ; il parle d'un condamné déchiré et dévoré dans le cirque par des ours, pour représenter au naturel l'histoire du supplice de je ne sais quel Lauréolus.

Nudae Caledoniae six pectora prœbuit urso.

Quant au crime qui a pu mériter cet horrible supplice^, il s'en inquiète peu ; il se contente de le supposer très grand. Dans le même livre, Martial parle d'une réprésentation non moins cruellement étrange et donnée comme jeu au peuple :

Jimctam Pasiphaën Dictœo crédite tauro, etc.

« Il faut croire maintenant ce que dit l'antiquité des amours de Pasiphaé pour le taureau de Crète. Nous en avons été les spectateurs; nous avons vu en réalité ce qui passait pour une fable. Que l'antiquité, ô César! cesse donc de réserver pour elle seule ton admiration : tout ce qu'elle raconte, tu veux que le cirque nous le montre. »

Au livre X de la Métamorphose cV Apulée, on voit une femme condamnée à un supplice analogue.

Une chose terrible en France, c'est qu'il n'y a jamais rien d'acquis.

Sur certaines plages, le flux de la mer apporte du limon , et le reflux n'en remporte qu'une partie, d'où de fertiles terrains d'alluvion.

Mais, sur la plage de la société française, le flux et le reflux apportent et remportent tout; il faut toujours recommencer.

Ah! comme Lucien avait raison, et comme, pour ce seul fait, je le mettrais dans mon calen-. drier! Les Hébreux disent que Jéhova fit le monde en six jours et se reposa le septième, et probablement se repose toujours depuis. Mais Lucien prétend savoir de source également certaine que, lorsque Jupiter eut créé l'homme, il se mit à rire, et que ce rire dura sept jours sans s'arrêter un instant.

Ahl le rire, le bon rire, le rire justicier, le rire punisseur, le rire qui empêche de pleurer, comme tous les vrais sages l'ont tenu en honneur !

« Riez si vous êtes sage, dit Martial. Ride si sapis. »

« Il y a beaucoup de choses dont on doit se moquer, dit Tertullien; mais c'est à la Vérité qu'il appartient de rire. »

Platon, Diogène, Socrate, saint Jérôme, saint Grégoire de Naziance étaient rieurs.

« La philosophie est gaie, » dit Montaigne.

« Ce que j'ai au-dessous des autres, écrivait Voltaire, c'est de rire. » Et ailleurs : « Il est sage, car il rit. »

« On permettait, et même on ordonnait la raillerie, dit Plutarque, dans les repas publics à Lacédémone. »

On avait, à Rome, soin de railler les triomphateurs pour les empêcher de devenir ivres et idiots.

Aussi je suis d'une extrême indulgence pour les princes; à cause qu'on ne les raille pas, ils ne savent jamais rien, et, quand un prince n'est ni tout à fait imbécile ni tout à fait scélérat, je me dis : « Que cet homme était donc bien né ! Ah ! le bon prince ! ah ! le grand prince ! »

Quel est le pape qui ordonna qu'on ensevelirait à l'avenir les martyrs dans un linceul de pourpre? Mais il n'y eut plus de martyrs; c'était au tour des catholiques de martyriser les autres.

En Amérique, on parle avec dédain et mauvaise humeur du cordon rouge; c'est de cordon rouge que sont attachées les paperasses de procédure ; et c'est le synonyme de lenteurs des bureaux et de développements de la chicane.

L'impératrice Joséphine, en brumaire an xiii, paya à une demoiselle Martin 854 fr. 33 pour neuf pots de rouge; en juin 1809, pour du rouge, h. la même demoiselle Martin, 1749 fr. 58; et à mademoiselle Chameton , autre marchande de rouge, 675 francs.

On voit déjà que Bonaparte ne pouvait pas

rester sous-lieutenant; ses appointements n'auraient pas suffi pour le rouge de sa femme.

Au second mariage de l'empereur, la France fit une grande économie, non sur les hommes, mais sur le rouge ; l'Autrichienne Marie-Louise n'en mettait pas; elle aurait plutôt péché par l'excès du coloris.

M. de Barante raconte qu'au 19 brumaire les sénateurs , que les grenadiers de Bonaparte firent sauter par les fenêtres de Saint-Cloud, étaient fort embarrassés , pour cet exercice , de leurs grands manteaux rouges.

Lorsque Louis XVIII (le Désiré) allait à l'hôtel de ville, il y avait naturellement sur la route une armée d'agents de police invisible et pouvant être niée au besoin. Ils avaient une série de signaux télégraphiques : un mouchoir blanc agité en l'air signifiait que tout allait bien; un mouchoir rougre, au contraire-, signalait un danger ou un soupçon.

A propos du 19 brumaire :

Voici ce que disait publiquement Napoléon P"", la veille du 19 brumaire : « Nous voulons une république fondée sur la vraie liberté, et nous l'aurons, je le jure. Un tel état de choses ne peut durer, il nous mènerait au despotisme.»

Quelque temps auparavant, il écrivait au Di-

rectoire : « S'il y avait un moment de péril, je serais au premier rang pour défendre la liberté ! » et à Danton : « On veut marcher sur mon corps pour arriver à la destruction de la République. »

Le 19 brumaire, Lucien Bonaparte, rapporte M. de Barante, tire son épée et dit : « Je jure de percer le sein de mon propre frère, s'il porte atteinte à la liberté ! »

Si nous supprimions le 19 brumaire? si nous supprimions tout?

La Société des gens de lettres est appelée à prononcer un jugement entre MM. Assolant et Sardou ; nous allons voir.

On a accusé la Société des gens de lettres de manquer d'un but clairement défini.

J'ai voulu la faire juge, il y a quelques années, d'un plagiat effronté commis à mon égard par trois de ses membres. Elle s'est récusée. J'ai écrit plus tard pour qu'elle s'occupât d'adoucir les derniers moments du pauvre Pelloquet, ramassé fou à Nice, où il est mort à l'hôpital. On n'a rien pu faire.

C'est une lettre de Jules Simon qui me l'a alors notifié.

Je ne me constituerai pas l'écho des bruits des

marrons tirés du feu par la Société au profit de quelques-uns de ses membres; je veux seulement constater que j'ai découvert son but réel.

Avoir un endroit à couvert où les hommes de lettres soient certains d'en rencontrer d'autres avec lesquels ils puissent se quereller.

Une des folies de l'homme est de vouloir connaître l'avenir; les tireuses de cartes, les somnambules plus ou moins lucides, plus ou moins endormies, les tables parlantes, les crayons fatidiques, le baquet de Mesmer, etc., ont succédé au vol des oiseaux.

Sœpe sinistra cava praedixit ab ilice cornix.

Aux poulets sacrés, aux oracles, aux sibylles, etc.

Les poissons muets, du moins ceux de la fontaine de Limyra, rendaient pourtant des oracles en mangeant ou en dédaignant la nourriture qu'on leur offrait.

Une femme, nommée Anthuse, prédisait, d'après les nuées, Sta tojv vecpow (xavTtxTiv ; les femmes des Germains, par les tournoiements et tourbillons de l'eau des fleuves; la chiromancie, prédiction par

la main, a encore ses adeptes aujourd'hui; on a pratiqué Vhydromancie, divination par l'eau; Vaéroniancie, par l'air; la lécanomancie, la gastromancie, Vamniomancie, la catoptrommicie, par les miroirs ; Valphitomancie, par la farine ; la lithomancie^ par les pierres; la daphmancie, par le laurier; la pégoma7icie^ par un miroir sur la fontaine de Fatras; la clidomancie, par des clefs; la dactylomancie, par des anneaux; Vaxinomancie, par une hache en équilibre sur un pieu; la coscinomancie , par un crible ; la cepghaliomancie, par la tête d'un âne grillée et offerte aux démons, qui^ touchés de ce sacrifice, répondaient aux questions ; Vonychomajicie, par un ongle frotté d'huile ; — il fallait que cet ongle appartînt à une fille ou à un garçon vierges : on y lisait alors l'avenir; — la rahdomancie, par les verges; la xylomancie, par de petits morceaux de bois; à ce propos, les oracles par le bois sont anciens; à commencer par les chênes de la forêt de Dodone; et, selon Osée, le prophète, Dieu reprocha aux Juifs, son peuple chéri, auxquels il y avait toujours quelque chose à reprocher, de demander l'avenir aux bois, aux planches, aux solives et aux bâtons, et le bois lui répondait; — la hélomancie, par les flèches; la p>yromancie, par le feu, etc., la copnomancie,

par la fumée; Vanomancie, par les songes. On prédisait l'avenir par le bourdonnement de l'oreille, par Téternument, par la quantité et l'ordre et la valeur des lettres.

Certains nombres sont pleins de mystères ; on fait avec les nombres des carrés magiques qui ont leurs dévots : le nombre neuf était consacré aux Muses ; il était également affecté aux morts. Les funérailles duraient neuf jours. A la fête des Tencurules, le père de famille jetait neuf fois des fèves noires par-dessus sa tète en invoquant neuf fois les Muses. A propos de nombres et du nombre neuf, Fontenelle avait remarqué une singularité du nombre 9 : c'est que ses multiples redonnent toujours neuf, lorsque vous additionnez les chiffres figurant ces multiples.

Ainsi deux fois 9 font 18, 1 et 8 font 9.

Trois fois 9 font 27, 2 et 7 font 9.

Quatre fois 9 font 36, 3 et 6 font 9, etc.

Dix fois 9 font 90, 9 et 0 font 9.

Vingt fois 9 font 180, 8 et 1 font 9.

Cent fois 9 donnent encore 9, etc.

Et cela ne s'arrête pas au-dessous de 100; cela s'applique à tous les multiples de 9 possibles.

Mais tout ce qui précède est pour arriver à

no LES CAILLOUX BLANCS

dire quelque chose que je crois juste à propos de cette curiosité insatiable de l'avenir qui tourmente les humains.

C'est vouloir se charger tout d'un coup d'un fardeau que la Providence voulait ne nous donner à porter qu'en dix, en cent, en mille fois ; c'est mettre sur son dos en un seul fagot les épines que nous devions prendre une à une en cueillant les roses des haies.

On me demande quelquefois mon opinion sur la politique du moment; hélas! je n'ai pas d'opinion; je n'ai que des colères, des dégoûts et des nausées. Je ne vois ni caractères, ni principe, ni probité , ni dévouement, ni bon sens, ni bonne foi.

On ne s'allie pas à tel ou tel parti parce qu'on croit que ses tendances sont les meilleures pour la prospérité du pays; chacun se range du côté où, par sa situation, ses relations, ses accointances, certaines complicités antérieures, il se croit le plus de chance de faire des bénéfices, un jour, sur la royauté, sur la république, sur n'importe quoi, comme on joue sur la rouge ou sur la noire, et encore s'il y avait là le hasard réglé et cependant dangereux de la roulette ! mais non, on incline la table, on élargit l'entrée de certaines cases et de

certains numéros, on modifie la rondeur de la boule, etc., etc.

II n'est même personne avec qui, en sûreté de conscience, on voudrait gagner.

L'histoire, qui est cependant écrite dans le silence du cabinet, à tête reposée, en s'aidant de tous les documents, de tous les éléments contradictoires soumis à la critique la plus sévère, la plus patiente et la plus à son aise, est remplie de « fausses nouvelles » et n'est, disait un grand philosophe, qu'un « recueil de mensonges convenus ». Un autre appelait un historien célèbre « professeur en incertitudes ».

Plutarque dit, dans la Vie de Périclès, qu'il est très difficile, impossible peut-être de discerner le vrai par la lecture de l'histoire.

Tacite et Tite-Live sont du même avis.

« On serait fort simple, dit le célèbre historien Saint-Réal, d'étudier l'histoire avec l'espérance d'y découvrir ce qui s'est passé. »

Sorbière, historiographe du roi en 1660, a écrit: « Je pense que, sur mes vieux jours, je préférerai la lecture des romans à celle de l'histoire, si je continue dans l'amour que j'ai pour la vérité. »

Lucien, dans son Voijage aux Enfers, dit qu'il trouva Hérodote, celui qu'on a appelé le père de l'histoire, parmi ceux qui étaient punis pour en avoir imposé à la postérité.

Plutarque a fait un traité de la malignité d'Hérodote, où il avertit de se défier de ses mensonges et de ses erreurs, « comme d'une cantharide cachée sous des roses ».

Cyrus meurt dans son ht, suivant Xénophon; dans Hérodote, Valère-Maxime, etc., on le voit tué par Thomiris, reine des Massagètes, et sa tête plongée dans un vaisseau plein de sang; selon Ctésias, il est tué d'une flèche; selon Diodore, crucifié; selon Lucien, il meurt de chagrin.

Diodore appelle faiseurs de fables tous les historiens qui l'avaient précédé, et le savant Vives, l'ami d'Érasme et le précepteur de Marie, fille de Henri VIII d'Angleterre, affirme qu'il n'y a rien de plus frivole et de moins solide que tout ce que Diodore a écrit.

Procope, dans son Histoire, a donné beaucoup de louanges à l'empereur Justinien et à sa femme Théodora, et, dans ses anecdotes, il les a déchirés.

On accommode l'histoire comme les viandes dans la cuisine, de sorte que le même fait est mis

en autant de ragoûts divers qu'il y a de nations, de passions, do préjugés et d'historiens différents.

Plutarque raconte que M. Valérius, dans une bataille contre les Sabins, leur tua 13 000 hommes sans perdre un seul des siens.

Fabius Maximus, dit Appian, tua aux Allobroges et aux Auvergnats 120 000 hommes et leur fit 80 000 prisonniers, en ne perdant que 15 soldats.

A la bataille de Chéronée, où Sylla battit Archélalis, lieutenant de Mithridate, les Romains eurent 14 morts et tuèrent 110 000 ennemis, selon le même Appian, et Sylla écrivit peu après qu'il revint deux des 14 Romains qu'il croyait morts.

Sylla peut passer pour l'inventeur des « bulletins». Il écrivit à Rome que sa victoire sur le jeune Marins ne lui avait coûté que 21 hommes, et qu'il avait tué à Marins 20 000 hommes et fait 8 000 prisonniers.

A Tigranocerte, Tigranès perdit 100 000 fantassins et toute sa cavalerie. Lucullus n'eut que cinq morts (Plutarque).

En 891, l'empereur Arnould tua 100 000 Normands et ne perdit qu'un seul homme (Chevreau, Histoire du monde, livre V).

Au siège de Constantinople, dit Nicetus dans

Page 1