‹ Les cailloux blancs du petit PoucetChapitre 5 sur 11 · H6 LES CAILLOUX BLANCS · texte numérisé non relu

H6 LES CAILLOUX BLANCS

étrangères ». Je ne crois pas que jamais un homme ait obtenu un triomphe pareil à celui qu'il obtint alors ; sa parole fit pendant plusieurs mois ce que n'a jamais fait une armée : elle triomphait en élevant les esprits.

Un de ces matins-là, nous parlions d'une ovation qui lui avait été faite la veille sur les marches du Corps législatif. Il y avait dans le nombre de ceux qui avaient poussé les acclamations des hommes de plusieurs partis hostiles entre eux ; j'en tirai un mauvais présage.

— Parmi ces gens, dis-je, il y en "a un grand nombre qui espèrent vous entraîner ou vous tourner; ils vous acclament, parce qu'ils vous supposent disposé à trahir la République ; sitôt qu'ils vont voir que vous n'êtes pas un traître, ils vont vous mépriser.

Par la vie que j'ai si heureusement et presque constamment menée dans la retraite et à la campagne, j'ai habité sinon dans des villages et des bourgs, du moins dans leurs voisinages ; j'ai vu là les mêmes caractères, les mêmes passions, les mêmes intrigues et d'aussi grands coquins que dans les grands centres et les grandes villes.

J'ai remarqué qu'un magistrat municipal, un

maire conservera la popularité qui l'a fait élire d'autant moins longtemps qu'il se montrera plus juste et plus impartial.

En effet, un maire qui se livre à un des deux partis qui ne manquent jamais de diviser toute agglomération humaine mécontente tout de suite et largement le parti contraire; mais il maintient, il « nourrit » la faveur dont l'entoure le parti auquel il s'est inféodé.

Prenez ou supposez, au contraire, un maire décidé à ne tenir aucun compte des personnes, à ne prendre jamais d'autre guide que la vérité et la justice.

Comme jusqu'ici et depuis la création du monde il ne s'est jamais levé deux partis dont l'un ait tous les vices et l'autre toutes les vertus, dont l'un ait toujours tort et l'autre toujours raison, ni d'hommes infaillibles , il arrivera que, dans un temps donné, le maire juste et impartial aura nécessairement mécontenté tout le monde et tombera dans une complète impopularité.

Pour ce qui est des noms que quelques officiers municipaux prétendent devoir être pris exclusivement dans le calendrier , ils sont loin d'être assez nombreux et assez variés, et, par

cela même , ils manquent à leur destination , qui est de distinguer les gens entre eux, sans compter la flagornerie, qui met de temps en temps certains noms à la mode.

Il y a eu furieusement vers 1804 de Napoléon qui ne s'en sont pas vantés en 181-5 et se sont modestement depuis appelée Léon; puis des Joséphine, etc.

Je ne sais plus à quelle occasion presque toutes les femmes qui ont aujourd'hui cinquante ans se sont appelées Marie. Ces noms à la mode ont le grand inconvénient d'avoir une date, et cela, qui est à peu près égal aux femmes qui le portent aujourd'hui et s'y sont résignées , a dû bien les contrarier entre trente et quarante ans.

Parmi les noms en usage, il en est quelquesuns qui, par leur étymologie, ont un sens : Eugène , bien né ; Enphrasie et Euphémie , qui parle bien; Chrysostome, bouche d'or; Basile, roi ; Nicolas et Nicodème, vainqueur du peuple. C'est dans cette classe de noms que, en ma qualité d'ancien pio7i, il m'a pris fantaisie d'en chercher quelques-uns, pour donner un peu de variété et rappeler les noms à leur devoir de désigner différemment les divers individus.

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Ne trouverait-on pas facilement dans la littérature et le journalisme l'application de noms <îomme ceux-ci? anargyre, sans argent; annaiière, qui porte des canards; amblodon, dent émoussée ; anagallis, qui éclate de rire ; cnnathile , qui aime la poussière ; platyptère , aux larges ailes ; tepnoptère^ coupeur d'ailes ; anthohole, jeteur de fleurs; plœsiiis, carré; colohate, qui marche sur des échasses ; polydecte , qui mord bien ; malacoptère , ailes molles ; spayiiopUlon , plume rare ; anodonte, édenté ; calamohoas, la plume gueulante, etc.

Et, pour les guerriers : agriope, œil farouche ; ceraiinias, qui vient de la foudre ; haruphon^ voix terrible ; sideron, de fer ; sarcopte, coupe-chair ; porthelès, dévastateur; mastacantlœ , moustache fleurie, etc.

Et, pour les femmes : agapornis, aimable oiseau ; rhodolène^ enveloppe rose ; samathodée, charnue ; callistole, belle robe ; cliœnanthe, fleur entr'ouverte ; vespertilié , oiseau de nuit ; leucolum , violette blanche ; rhodomele, rose noire ; callie ■ nemis, belle jambe; cdractoh oie, qui a jeté son fuseau ; acanthine, épineuse ; panargyre^ toute argent ; spitanthe , fleur tachée ; irésie , oiseau ■de proie; psilla, puce; alysie, chaîne, et akène,

sténodie et yohjchistis, vierge. . . à des degrés très différents.

Et, en politique et ailleurs, seriez-vous embarrassés pour appliquer des noms comme ceux-ci : lalagète, babillard; amblyope, vue courte; pseifdophane, fausse lueur ; spalax, taupe ; amphishène, marchant dans les deux sens; amusion^ girouette ; mégaiode, grande dent ; panops, tout . œil ; amplnnome, qui s'agite en rond ; hdellion, sangsue; semnocehe, singe vénérable.

Ne serait-il pas agréable en donnant un nom à un enfant d'exprimer en même temps un vœu, et surtout de diversifier les noms à l'infini? Combien de fois ai-je vu des femmes du monde obliger leur femme de chambre de changer leur nom, qui était le même que le leur! et quel chagrin au temps de la verte jeunesse de voir quelque maritorne porter en le profanant le nom de l'objet aimé. Il me souvient encore d'une note sur un feuillet d'un des petits cahiers où quelqu'un écrivait chaque soir les impressions et les événements de la journée : « Encombrement d'Éléonores. »

Profitons donc de ce que nous avons, en ce moment, un président qui n'est pas bavard, qui

ne parle que quand il a quelque chose à dire, pour recommencer la guerre que je fais incessamment à « la tribune » depuis 1839 :

Brûlez la tribune sur la place de la Concorde.

Que ce soit une fête nationale, même si vous le voulez, pour amuser le peuple ; mettez dans le feu le mannequin d'un avocat ; ça ne sera pas de très bon goût, mais tant pis ! on rira, et c'est si bon de rire, et on en a si peu d'occasions, aujourd'hui que les paillasses, les scaramouches et les pierrots ont remplacé la farine par du sang.

Nous serions débarrassés de ces avocats politiques, qui sont notre perte et notre honte; ça permettrait aux gens sérieux de s'occuper des vrais intérêts de la France.

Quand je pense qu'en 1848 j'avais fait décider la suppression de la tribune ; c'était le salut de notre malheureux pays; mais mon triomphe n'a duré que quarante-huit heures.

Hier, je cherchais je ne sais plus quel passage dans Pétrone, et voici la phrase qui est tombée sous mes yeux :

Qui clamant : Hiec ruinera pro libertate

puhlica excepi, hune oculwn pro vobis impendi.

Ils crient : « Ces blessures, je les ai reçues

» pour la liberté ; c'est pour toi , ô peuple, que » j'ai dépensé cet œil qui me manque. »

Encore une phrase à propos du shah, qui me surprend en parcourant un journal, que dis-je! je la retrouve dans un second journal qui n'avait pas l'air d'y toucher ; je la lis aux gens qui m'entourent; tous l'ont lue, dans diverses feuilles qui l'ont reproduite.

Voici cette phrase :

« Le costume que portait hier soir Nasser- Eddin est du meilleur goût ; c'est une tunique noire, sur laquelle cinq brandebourgs sont figurés par des diamants de la plus belle eau. »

En effet, ça ne peut manquer de devenir à la mode pour cet hiver, et, puisque c'est de si bon goût, j'ai envie de me l'aire faire une de ces tuniques, pour remplacer ma vieille veste de velours noir. Quant au shah, les autres jours, il porte des habits tout en diamants relevés de quelques ornements en. drap.

Il manque cependant quelque chose à cette description; il y a quelques années, un journal de mode avait dit d'un costume de l'impératrice : (( Sa Majesté avait une toilette d'une élégante simphcité, une robe de satin blanc recouverte

de point d'alençon, le régent sur le front et un simple collier de grosses perles retombant à neufs rangs sur Ja poitrine. »

Qu'est-ce que ça faisait à la première chroniqueuse ou au premier reporter, qui a mis la phrase sur le shah en circulation, de dire : « Le costume du roi de Perse joignait le bon goût à la simplicité. »

Quand on voit un peuple entier se précipiter, se presser, s'étouffer pour contempler un homme dont il ne sait ni l'histoire, ni le caractère, ni les capacités, seulement parce qu'il est roi et a beaucoup de pierreries sur ses habits ; quand on pense que ce peuple est le peuple de Paris, c'està-dire un peuple qui, de tout temps, a passé pour intelligent et spirituel; un peuple qui a vu à satiété des rois, des empereurs, des fêtes et des lampions, on se demande ce que feraient en semblable occurrence les habitants des départements, pour lesquels ce spectacle peut avoir quelque chose de nouveau, et on se prend à douter fortement de l'établissement de la forme républicaine en France, surtout quand on ajoute à cette cause d'inquiétude le petit nombre de vrais républicains que l'on connaît, il y a des jours où je dis trois

OU quatre, et des jours où je crois qu'il n'y a que moi ; quand on voit, en outre, que, pour le plus grand nombre des membres du parti soidisant républicain, l'avènement de la république veut dire simplement la conquête pour eux des dignités, des places, des honneurs et de l'argent, et « l'avènement des nouvelles couches sociales » un mouvement à peu près pareil à celui que fait un cuisinier quand il retourne une omelette, c'està-dire le bouleversement complet de la société, tout ce qui est en haut renversé et mis en bas, tout ce qui est en bas s'asseyant sur les renversés; Quand on voit, d'autre part, les adversaires des pseudo -républicains faire des pèlerinages, aller boire de l'eau de la Salette, vouer la France à l'as de cœur, quand on ne voit dans tous les partis que mensonge, hypocrisie, égoïsme, aveuglement, sottise, on n'a pas de peine à trouver avec qui l'on ne veut pas marcher; mais il n'y a pas moyen de trouver avec qui l'on puisse se mettre en chemin avec sécurité et avec dignité, on est saisi d'une violente fantaisie de se renfermer dans son jardin, de ne plus lire un journal, de prier les deux ou trois amis que l'on possède de ne plus dire un mot de politique, et de ne plus rien savoir de ce qui se passe pendant les

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quelques années que l'on peut encore avoir à vivre.

Les Parisiens ont eu du roi, ils s'en sont donné à cœur joie et à bouche que veux-tu, et, à cœur déboutonné , ils ont crié « Vive ! » ils ont applaudi, ils se sont amusés, ils ont été heureux; je gage que le shah de Perse aura des voix aux prochaines élections.

Pourquoi ne le nommerait-on pas à un des fauteuils vacants de l'A-cadémie?

Ah ! on a peut-être bien fait de conserver lespierreries de la couronne, de ne pas, quand tant de gens se tuent pour échapper à la misère, avoir dit comme le diable disait au Christ :

— Dites à ces pierres de devenir du pain. {Die ut isti lapides panes fiant.)

Il est fâcheux que le président actuel de la République soit un soldat, un vrai soldat, un homme qui ne doit trouver rien d'aussi beau que son uniforme et ses épaulettes, qui du sabre apprécie sans doute plus la lame que la poignée, l'acier que les diamants; sans cela, je crois qu'il faudrait, quand on arrivera à définir sa position et à délimiter ses pouvoirs, lui imposer de mettre sur lui toutes les pierreries de la couronne, pour les sortir, leur faire prendre l'air, et, une fois

par semaine, faire voir et admirer au peuple ces joujoux ridicules.

Il y a des jours où, voyant l'obstination que l'on a mise à ne pas les vendre et surtout à ne pas les mettre en loterie, je me suis demandé s'ils existaient encore, si le coup n'était pas fait depuis longtemps ; en me rappelant l'histoire d'un homme qui, ayant fait une grosse perte à la bourse, profita de ce que sa femme passait quelques mois dans sa famille en province pour prendre ses diamants, aller chez Bourguignon et lui dire :

— Enlevez-moi toutes ces pierres et remplacez-les par ces diamants faux que vous faites si bien.

— C'est inutile, dit Bourguignon ; votre femme vous a prévenu : il y a cinq ans que j'ai fait pour elle cette petite opération.

Faites donc une république dans un pays où vous voyez l'émotion et le concours causés par le passage et l'arrivée à Paris d'un monarque persan, dont on ne sait qu'une chose : c'est qu'il est roi.

Voilà quinze jours qu'il n'est question que du shah dans les journaux ; c'est frappant surtout lorsque, comme moi, on en reçoit beaucoup, et

que, contre leur usage, on les trouve d'accord pour recueillir et... inventer des renseignements sur le shah, des mots du shah, etc.

Je me suis promis de ne pas lire une ligne sur ce sujet, et je me suis tenu parole.

Un point seul a attiré mon attention, parce qu'il s'agissait de politique : un journal, parlant de traités qui devaient être conclus entre la Perse et la France, cite un article, dans lequel la Perse garantirait bon accueil, peut-être « aide et protection », comme disent les passe-ports, aux missionnaires français.

A cette condition, je suppose que ces missionnaires ne causeront aucun trouble dans le pays.

Est-ce qu'on ne comprendra jamais en France qu'il faut être libre chez soi et ne pas aller chez les autres se mêler de leurs affaires et gêner leur liberté?

Que vont faire ces missionnaires dans ces payS;, berceaux de la civilisation humaine, la Chine, la Perse, etc. ; chez des peuples qui étaient des hommes faits et civilisés quand nous étions de jeunes sauvages, des peuples qui ont eu si longtemps avant l'ère chrétienne des législateurs comme Koung-fou-tsèu{Con.(\icms) et Zerdutz{Zoroastre) six ou sept siècles avant l'ère chrétienne?

Ils vont leur dire : « Il y a six mille ans que vous vous trompez et que vous ne savez ni ce que vous croyez ni ce que vous dites; nous seuls voyons, nous seuls savons ; laissez de côté vos lois, vos dieux, vos croyances, renoncez à une religion à laquelle les religions modernes ont emprunté presque tous leurs dogmes, leurs mystères et leurs cérémonies ; confessez-nous vos péchés et adorez le Sacré Cœur, — l'as de cœur, — avec MM. de Lorgeril, de Belcastel et Pory- Papy, etc. »

Que diraient nos prêtres français, que dirait M. Dupanloup, s'il arrivait à Paris des prêtres persans, guèbres, mages ou parsis, qui loueraient un bazar et entreprendraient de convertir les Parisiens au culte de Zervane-Akerène, d'Ormuzà et d'Ahrimmie ; remplaceraient la Bible par le Zend-Avestà (la parole vivante), l'Évangile par le Sirousé, le Vispered et le Boundehecli ; qui appelleraient à eux nos pétroleurs et nos pétroleuses et leurs prêcheraient « le culte du feu », l'adoration de Mithra « au bonnet phrygien », avec ce précepte si respecté par les anciens parsis, que ce qui brûle ne doit pas être éteint, parce que ce serait un manque de respect à l'égard du feu et un sacrilège ?

Ce qu'il y a d'odieux et de bête à la fois dans ce qu'on appelle la politique, c'est qu'elle rend les uns monstrueusement injustes , les autres souverainement crédules, sans compter les meneurs qui, eux, savent bien qu'ils mentent et qui trompent leurs partisans pour triompher de leurs adversaires.

A écouter les orateurs, les journalistes et les causeurs de chaque parti, le parti auquel ils appartiennent réunit tous les braves, tous les désintéressés, tous les intelligents ; leurs adversaires sont des lâches, des voleurs, des niais; quand on n'entend qu'un parti, il semble extraordinaire que. étant composé de toutes les forces, ce parti ne triomphe pas à l'instant même et à peu près sans résistance du parti contraire, qui n'a à lui opposer que toutes les faiblesses.

Un homme contre lequel on est cruellement et sottement injuste, c'est Garibaldi. Je ne m'exagère pas Garibaldi; il a assez de grandes qualités pour qu'il soit inutile de lui en prêter non seulement qu'il ne possède pas, mais encore qui n'appartiennent pas à sa nature, de même que je ne demande pas à un pommier des abricots et des pêches, ni des pommes à l'abricotier et au pêcher, Garibaldi n'est pas une tête, je le

veux bien, mais c'est un cœur et un bras. J'ai connu un grand nombre de ceux qui ont fait la guerre avec lui ; tous sont unanimes à ce sujet ; ils ne s'indigneraient pas, ils riraient s'ils entendaient dire le contraire. On ne peut lui refuser une autre qualité encore que la bravoure et la résolution : c'est le désintéressement le plus absolu. Il n'avait qu'à laisser faire le roi d'Italie, auquel il avait donné la Sicile, et il serait aussi riche que Victor-Emmanuel puisse rendre un homme riche. Il a tout refusé ; la guerre finie, il a renvoyé aux écuries du roi les deux chevaux que celui-ci lui avait donnés pour entrer en campagne.

Et ce n'est pas un accident dans sa vie; je tiens de Septime Avigdor, le banquier de Nice, le récit d'actes de désintéressement dont il a les preuves entre les mains et qui eurent lieu lors de son départ de l'Amérique du Sud, où il refusa de grosses sommes qui lui étaient offertes. Aujourd'hui, il vit en cultivant la terre dans son île de Gaprera.

C'est une très grande et très noble figure.

Certes, personne n'est plus affligé que moi lorsqu'il se laisse persuader d'écrire ces lettres emphatiques, où il exagère parfois l'exagération

italienne : j'ai poussé l'amitié et le respect qu'il m'inspire au point de le lui dire à lui-même et de lui écrire ; il m'a répondu amicalement, mais il a continué à écouter les autres. Ces lettres, je ne les lis plus, elles me chagrinent.

Mais je ne puis voir sans indignation les sarcasmes que lui attire un acte qui atteste à la fois et sa grande âme et sa noble et adorable pauvreté.

C'est sous le ministère Ratazzi, si je ne me trompe, qu'il fut arrêté et tenu prisonnier à Caprera ; c'est sous ce même ministère qu'eut lieu l'affaire d'Aspromonte, où Garibaldi reçut, chose triste, une blessure incurable d'une balle italienne.

On élève en ce moment en Italie un monument à Ratazzi. Garibaldi ne veut voir dans P^atazzi que le patriote italien et envoie cinq francs à cette souscription. Eh bien, pour envoyer cinq francs, je suis convaincu que Garibaldi se prive de quelque chose.

J'ai souvent souri en entendant vanter la munificence inépuisable de tels ou tels rois qui ont tant d'argent dans la poche des autres, et dont aucun ne s'est jamais privé d'un cigare ou d'une prise de tabac au profit de sa bienfaisance ; mais j'aime, j'admire Garibaldi en voyant ses pauvres cin(| francs.

Et, quant aux journalistes qui essayent d'en rire et d'en faire rire leurs lecteurs, à ce moment où l'on imagine cette mode impie de jouer au pèlerinage, de croire aux miracles et de se vouer au Sacré Cœur, etc., je rappelle à ces saints hommes un passage du Nouveau Testament :

« Et Jésus, étant assis vis-à-vis du tronc (gazophylacium), regardait comment le peuple mettait de l'argent dans le tronc ;

» Et plusieurspersonnes riches y mettaient beaucoup, et une pauvre veuve vint, qui y mit deux petites pièces qui font un quadrin [quadrans).

y> Alors ayant appelé ses disciples, il leur dit : « Je vous dis en vérité (amen dico vohis) que » cette pauvre a plus mis au tronc que tous ceux » qui y ont mis;

» Car tous les autres y ont mis de leur superflu. » mais celle-ci y a mis de son indigence.

» Et il dit aussi :

((. Gardez-vous des scribes qui aiment à se pro- » mener richement vêtus (in stolis) et à être j) salués dans les places publiques,

» Qui aiment les premiers sièges dans les syna- » gogues et les premières places dans les festins,

» Et qui dévorent les maisons des veuves en » affectant de faire de longues prières, »

En présence des représentations données par les soi-disant « libres penseurs » et les pauvres diables qui se disent et peut-être se croient athées, il y avait à arborer le drapeau d'une religion grande, élevée, poétique, abandonnant les conventions et les inventions du dogme, ne prenant que ce qu'il y a de commun à toutes les religions humaines de tous les temps, la croyance, l'admiration, l'adoration d'un Créateur, la contemplation de ses œuvres, la pensée qu'il est nécessairement tout-puissant, et que, étant toutpuissant, il est souverainement juste et bon, la conséquence que peut-être nous aurons à rendre compte de cette vie, que peut-être nous parcourrons successivement tous ces mondes suspendus dans l'espace, que probablement nous plaisons à l'Être suprême en étant comme lui juste et bon.

La justice et la bonté sont renfermées en quelques mots :

« Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse ; fais à autrui ce que tu veux qu'on te fasse. »

De là le développement des bons instincts de l'homme, l'amour de la famille et l'amour de la patrie, qui n'en est que l'extension; le sarclage 4es mauvais instincts, de l'égoïsme, surtout en

démontrant de combien de bonheurs et de plaisirs il nous prive, en faisant voir combien la jouissance de recevoir est inférieure à la joie de donner, en attaquant la débauche, non par l'abstinence et l'ascétisme, qui sont des folies, mais par l'amour qui est bien plus que l'abstinence et l'ascétisme, le contraire de la débauche, laissant, dis-je, de côté toutes ces histoires païennes, tous ces contes de la mère l'Oie qui rapetissent, déshonorent toutes les religions; en se rappelant ce que disait Euclide à un homme qui lui demandait de quelle nature était Dieu :

— Je n'en sais rien, répondit-il. Mais ce que je sais très bien, c'est qu'il déteste ceux qui veulent pénétrer les mystères qu'il nous cache.

Voilà ce qu'il fallait faire.

Voyons ce qu'ont fait les quarante à cinquante députés qui ont donné la représentation du pèlerinage de Paray-le-Monial.

Au lieu de montrer aux populations la religion des grands esprits et des grandes âmes, ils ont fait une exhibition bruyante et ridicule de toutes les petites pratiques, de toutes les superstitions païennes , de toutes les minutieuses niaiseries des vieilles femmes, des portières, et des inventions extatiques au moyen desquelles on amuse

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et surexcite rimagination des jeunes filles et on rend les nonnes hystériques.

Ils sont allés non pas rendre hommage à Dieu, le souverain créateur du monde, non pas même au Christ, ce qui eût déjà diminué la grandeur et la manifestation, parce qu'elle ne se serait plus adressée qu'à une partie des peuples, mais à une image, à une amulette, à une invention mesquine, ahsurde, ridicule, à une représentation d'un cœur qui n'a nullement la forme du cœur humain ; d'un cœur à la fois matériel et de convention,qui ne représente pas un cœur, mais la figure d'un des quatre as des jeux de carte. Qu'est-ce en effet, que « le Sacré Cœur de Jésus », auquel ils ont voué, de leur autorité privée, « la France avec toutes ses provinces »? Un trope, une figure, une catachrèse, une hypotypose, ou mieux un atout. Ils ont consacré la France à l'as de cœur, pourquoi pas à Jésus tout entier?

Cela rappelle cette légende mahométane : Un très méchant homme, un jour, se promenant par la ville, vit un âne attaché, qui s'efforçait en vain d'atteindre une écuelle où l'on avait mis son -repas et qu'on avait négligemment placée trop loin de lui ; il eut pitié de l'àne, et, d'un coup de pied, rapprocha de lui son écuelle. Quand il

mourut, son pied fut mis dans le paradis, et le reste de son corps alla expier ses crimes dans l'enfer.

Il m'est impossible d'avoir plus de respect pour les déguisés en pèlerins que pour les déguisés en philosophes, pour les pierrots que pour les arlequins.

Ne faisons pas semblant de ne pas comprendre.

Pour la majorité des uns comme des autres, il ne s'agit là nullement de religion ; c'est de la politique et de la mauvaise politique, politique d'enfants et politique de vieilles femmes, politique de bravade et de défi.

Pour compléter la chose, je conseillerai à ces messieurs les pèlerins de revêtir le grand chapeau et la houppelande à coquilles et de marcher les pieds nus.

Ou mieux, je me représente M. de Belcastel en habit de taffetas céladon et en bas de soie. couleur de rose ;

. M. d'Abbadie, en surcot miparti avec blason de l'un ou l'autre, doublé de petit-gris en menu vair, tricot également miparti d'écaiiate verte et d'écaiiate blanche, manches déchiquetées enbarbe d'écrevisse, souliers à la poulaine;

M. de Lorgeril, poudré à frimas, coiffé à

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l'oiseau royal, habit à la française, de velours épingle, gorge de colombe, boutons à tabatière, veste lilas glacé, brodée de soie, culotte de drap d'or doublé de toile d'argent ;

M. de la Rochefoucauld-Bisaccia, perruque infolio, canons du grand volume, justaucorps à brevet, veste mordorée, souliers à oreilles ; un solitaire au petit doigt de la main droite, etc. ;

M. Pory-Papy, justaucorps abricot à crevé blanc, toque bleu de ciel avec une grande plume blanche ; troubadour de pendule.

Je signalerai aussi le costume de quelquesunes des dames qui faisaient partie de la procession :

Madame B***, coiffée en hérisson, avec un œil de poudre, deux repentirs au naturel, un assassin sous l'œil gauche et un corset cuisse de nymphe, entrelacé d'une échelle de rubans assortis; jupe de linon des Indes à paniers relevés de roses pompon et de papillons de porcelaine de Saxe ; bas chinés à coins; mules à talons rouges, patins.

Madame de D***, rotonde goudronnée et fenestrée en truelle à poisson; béguin à la Médicis, orlé de perles ; corsage à pointe, manches déchiquetées et tailladées à l'espagnole, vertugadin à sept pans ; souliers carrés, lozangés de ruban feu, gants

brodés et cousus d'or de Florence, parfumés de civette; aumônière de velours incarnadin ouvré et ramage.

Madame de G**% robe tunique à la Spartiate, fendue sur la cuisse et retenue d'agrafes de pierreries ; le manteau de peau de panthère, la demilune de diamants ; cothurnes opale glacés de paille, etc.

Ces processions, outre le tort d'être ridicules et de rejeter un certain nombre d'esprits hésitants et indécis du coté des libres penseurs, ont encore le tort de rappeler les représentations du même genre faites du temps de la Ligue,

Nous allons, s'il vous plaît, demander quelques souvenirs aux historiens du temps.

Commençons par une procession qui eut lieu à Chartres en 1588; c'est de Thou qui va nous la raconter :

« A la tête paroissoit un homme à grande barbe sale et crasseuse, couvert d'un cilice, et par-dessus un large baudrier, d'où pendoit un sabre recourbé. D'une vieille trompette rouillée,il tiroit par intervalles des sons aigres et discordans. Après lui marchoient fièrement trois autres hommes aussi malpropres, ayant chacun en tête une marmite grasse au lieu de casque, portant

sur leurs cilices des cottes de mailles, avec des brassarts et des gantelets. Ils avaient pour armes de vieilles hallebardes rouillées. Ces trois rodomons rouloient des yeux hagards et furibonds, et se démenoient beaucoup, pour écarter la foule accourrue à ce spectacle.

y> Après eux venoit frère Ange de Joyeuse, ce courtisan qui s'étoit fait capucin l'année dernière. On lui avoit persuadé, pour attendrir Henri, de représenter dans cette procession le Sauveur montant au Calvaire. Il s'étoit laissé lier, et peindre sur le visage des gouttes de sang qui sembloient découler de sa tète couronnée d'épines. Il paroissoit ne traîner qu'avec peine une longue croix de carton peinte, et se laissoit tomber par intervalles, poussant des gémissements lamentables.

» A ses côtés marchoient deux jeunes capucins, revêtus d'aubes, représentant l'un la Vierge, l'autre la Magdelaine. Ils tournoient dévotement les yeux vers le ciel, faisant couler quelques fausses larmes, et, toutes les fois que frère Ange se laissoit tomber, ils se prosternoient devant lui en cadence. Quatre satellites fort ressemblans aux trois premiers tenoient la corde dont frère Ange étoit garrotté et le frappoient à coups de

fouet, qui s'entendoient de très loing. Une longue suite de pénitens fermoit cette marche comique. » En voyant défiler, devant la cour, dans la cathédrale de Chartres, cette pieuse mascarade, Grillon, brave guerrier, allié de Joyeuse, dont Voltaire a dit :

Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la baire.

Grillon s'écria : « Frappez tout de bon! fouettezle, c'est un lâche, il a endossé le froc pour ne plus porter les armes. »

ft Or, entre plusieurs gens de bonne foi, dit un autre historien, sous le sac de pénitents étaient cachés nombre des plus ardents ligueurs. »

L'année suivante (1589), le Journal de Henri IJJ et le Journal de Paris racontent que :

« Des processions d'enfans parcouroient les rues ; on en fit une générale, composée de plus de cent mille, qui partirent du cimetière des Innocens et se rendirent à Sainte-Geneviève, portant chacun un cierge de cire jaune. En entrant dans l'Église, ils l'éteignirent et le foulèrent aux pieds en criant de toute leur force : Dieu éteigne la race des Valois.

» Aux enfans se joignirent bientôt des per-

sonnes plus âgées, tant fils que filles, dit le bon Parisien, auteur du Journal de Paris, hommes que femmes, qui sont tous nuds en chemise, telement qu'on vit jamais si belle chose, Dieu merci.

» Tl se commettoit à ces processions des désordres qui obligèrent les curés de les défendre, surtout celles qui se faisoient la nuit. Le duc d'Aumale, gouverneur de Paris, et d'autres jeunes gens, à Fexemple du chef, donnoient le bras à des femmes et des filles fort indécemment vêtues, avec lesquelles ils s'amusoient à rire et folâtrer. D'Aumale jetoit dans les Églises, à travers tine sarbacane, des dragées musquées aux demoiselles qu'il connoissoit, et leur donnoit des collations dans le cours de la marche. »

Cayet, l'auteur de VHeptaméron, t. I, raconte que les zélés imaginèrent une procession militaire qui se fit le 3 juin 1590.

« Elle étoit composée d'écoliers, de prêtres, de religieux de tous les ordres, excepté les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève et de Saint-Victor, les bénédictins et les Célestins. A la tête marchoient Guillaume Rose, évêque de Senlis, et le prieur des Chartreux, tenant d'une main le crucifix et de l'autre une hallebarde. Ils étoient suivis des religieux qui marchoient sur deux lignes, re-

vêtus des habits de leur ordre et armés par-dessus, les uns de toutes pièces, les autres d'une cuirasse ou d'un simple casque, selon ce qu'ils avoient trouvé à emprunter. Leurs armes offensives consistoient en épées, en piques, en sabres et surtout en arquebuses, qu'ils manioient avec la dextérité propre à leur état. On chantoit pendant la marche des hymmes et pseaumes entremêlés de fréquentes décharges.

» Le légat du pape assistoit à la procession ; un de ses domestiques fut tué presque à côté de lui dans une des décharges des arquebusiers. Cet accident causa une rumeur ; mais on expliqua que, cet homme ayant été tué dans une cérémonie aussi sainte, son âme s'étoit envolée droit au ciel, et qu'il falloit le croire, parce que monseigneur le légat, qui savoit bien ce qui en étoit, l'assuroit ainsi. »

Ces messieurs les pèlerins auraient donc mauvaise grâce à se fâcher de quelques pierres qu'on leur aurait jetées sans les atteindre ; quand on joue à ce jeu-là, il ne faut pas craindre le martyre, surtout dans des proportions aussi bénignes. Pour moi, je blâme fortement les pierres; je n'aurais pas grand' chose à dire contre des confetti., comme on en jette à Rome, à Florence, à Nice, etc., au

carnaval; mais il ne faudrait pas dépasser les pommes cuites; je suis tout à fait opposé aux pommes crues.

C'est ainsi que va la politique !

De même qu'il faut chercher les ennemis de la République dans les pseudo et antirépublicains, se disant radicaux, il faut chercher les ennemis les plus dangereux de la religion dans certains pseudoprêtres et dans certains ultra-dévots.

Chacun fait les affaires des autres et gâte les siennes.

Certes, les enterrements civils sont loin de faire à la religion catholique le tort immense que lui font ces processions, ces pèlerinages, ces miracles suspects, ces apparitions, où les Vierges se font condamner en police correctionnelle, comme il est arrivé à mademoiselle de la Merlière, dite la Vierge de la Salette; mais comment blâmer les insultes aux pèlerins, si l'on ne blâme pas en même temps, bien plus, si l'on encourage les insultes aux amateurs d'enterrements civils?

Pourquoi envoyer des gendarmes pour protéger les pèlerins, et des gendarmes pour empêcher les <( libres penseurs » .

Défendez les uns et les autres, gênez les uns et les autres, protégez les uns et les autres, ou

iAÂf LES CAILLOUX BLANCS

mieux laissez faire les uns et les autres, avec les précautions que la police doit prendre contre tout rassemblement, car, disait un ancien, qui assemble le peuple l'émeut.

Et laissez le ridicule et le temps faire justice de ces gamineries de gens âgés.

Avec la liberté des processions de tout genre, il faut la liberté du rire.

Il est en ce moment fort question de la Légion d'honneur; quelques-uns parlent de supprimer l'institution ; il faut attendre, pour répondre à cette proposition, qu'elle soit faite par un légionnaire déposant sa croix sur le marbre de la tribune.

Combien ai-je vu d'aspirants à la croix épier toutes les occasions où il se fait des distributions, les fêtes, les anniversaires, les premiers jours de l'an, etc., et se plaindre amèrement si on hrûle une de ses étapes. Mais les mêmes, une fois dé- (torés, voudraient que ça s'arrêtât là, et, à la première promotion, crient à la prodigalité, à l'avilissement de la Légion d'honneur, et s'écrient : « Alors, si on la donne à tout le monde, ça n'est plus une distinction. »

Les gouvernements, il faut l'avouer, ont bêtement abaissé le titre de cette récompense hono-

DU PETIT rOUCKT 145

rifique avec laquelle on peut payer ce que l'argent ne peut rémunérer; il est des choses délicates que l'argent ne peut toucher, sans produire l'effet de la balle d'argent vendue par le Freyschutz à l'amoureux garde- chasse , en échange de son âme : elle tue tout

Combien de fois me suis -je élevé et contre l'usage des échanges de croix entre diplomates et contre les distributions faites aux assistants à un mariage princier. J'ai reproché en son temps au roi Louis-Philippe d'avoir envoyé la croix d'honneur à un Américain (jui lui avait donné l'hospitalité pendant son séjour hors de France; je lui ai reproché aussi {Guêpes, juin 1840) d'avoir nommé grand-croix ou commandeur le père de madame la duchesse de Nemours. La croix d'honneur, disais-je, que beaucoup de gens ont payée d'un bras, d'une jambe, du sacrifice cent fois offert de la vie, que d'autres ont payée d'une vie entière de travaux utiles ou glorieux pour le pays, ne doit pas être donnée à certaines personnes à si bon marché, que de devenir la récompense du bonheur qu'ils ont d'avoir une très belle fille et de la bien marier; la croix d'honneur ne doit pas devenir un petit cadeau pour entretenir l'amitié, et suppléer économiquement la tabatière

à portrait « enrichie de diamants », qui était la formule ordinaire des libéralités royales ; que dis-je, suppléer! on donne bien plus de croix qu'on ne donnait de tabatières ; les diamants sont chers et rares, et, donnât-on les rubans qu'on ne donne pas, il s'en fabrique par jour trois cent cinquante mille aunes dans la ville de Saint- Étienne.

Il existe tout un volume des Guêpes où je m'amusai un jour à faire suivre le nom de tous les personnages dont j'avais à parler, une centaine peut-être, de ces mots : « chevalier de la Légion d'honneur, » en forme d'ironie à propos de la prodigalité insensée des ministres ; la chose imprimée , je m'aperçus (]ue ma plaisanterie était complètement manquée ; sur une centaine de noms auxquels j'avais accolé au hasard la désignation de chevalier de la Légion d'honneur, il ne s'en trouvait que trois (|ui ne l'étaient pas en réalité, et, sur ces trois noms, il y avait deux noms de femmes.

Quelques-uns — et une loi ou ({uelque chose d'approchant a été promulguée en ce sens en 1871 — voudraient que la Légion d'honneur ne fût plus composée que de militaires ; c'est enlever à l'institution ce qu'elle avait de particulier et de grand

dans son origine : réunir dans une seule légion dlwnneur toutes les gloires et toutes les illustrations du pays, choisies dans l'armée, dans la magistrature, dans les arts, dans les sciences, etc..

Une anecdote :

Pendant dix ans, MM. Joubert et de Rémusat mirent une sorte d'orgueil à ne pas avoir la croix ; M. Casimir Perier, M. Guizot et plusieurs autres ministres successifs avaient en vain offert le ruban rouge à ces deux réfractaires ; M. Thiers, lors de son ministère de 1840, fit signer leur nomination au roi Louis-Philippe sans les prévenir; comme ministres du roi, ils furent obligés de l'accepter et de la porter. En recevant la croix, M. Joubert s'écria : « Thiers me payera cela. »

Pour relever un peu l'ordre de la Légion d'honneur, il faut fixer le nombre des membres, ne donner qu'une croix sur deux ou trois ou quatre extinctions, jusqu'à ce qu'on soit redescendu à ce nombre, faire ratifier les nominations par le conseil de l'ordre et par un jury composé de légionnaires pris au hasard, faire inscrire toute nomination au Journal officiel avec les titres du légionnaire, etc., etc.

C'est à peu près ce que l'on propose en ce moment; mais il faut dire aussi que cela a déjà été à

peu près décidé à d'autres époques; seulement cela a eu le sort de toutes les lois en France : on les discute, parfois avec ardeur, on les vote, on les promulgue, et il n'en est plus question.

Je constaterai de nouveau que la Légion d'honneur n'a pas été instituée par Napoléon Ic"", comme on le croit généralement.

C'est le 29 floréal an x (19 mai 1802) que parut la loi instituant la Légion d'honneur.

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

dit Victor Hugo, qui est né précisément cette année-là.

Il n'était alors que premier consul, et ce n'est pas lui qui aurait imaginé le serment que cette même loi imposait aux membres de la Légion d'honneur.

De ce serment, voici le texte :

« Chaque membre jure sur son honneur de se dévouer au service de la République, à la défense de l'intégrité de son territoire, de son gouvernement et de ses lois; de combattre, par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise tendant à rétablir le ré-

DU PETIT l'OUCliT 149

gime féodal., à reproduire les titres qui en étaient l'cUtrihut, et de concourir de tout son j^ouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité. »

Car ce serment eût obligé tous les membres à arrêter net tous les projets du futur empereur et à le faire fusiller.

Ce fut seulement en 1804 (22 messidor an xii) qu'il se mêla de la Légion d'honneur pour fixer la forme de la décoration, pour mettre sa figure sur la croix et modifier le serment.

Lors de la Restauration, Louis XVIII remplaça assez ridiculement la figure de Napoléon par celle de Henri IV, figure plus sympathique, mais qui n'était pas à sa place; de plus, il pensa à enrôler, dans la police politique, tous les membres de la Légion d'honneur; car le nouveau serment, où l'ordre des devoirs est au moins singulier, porte : a Je jure d'être fidèle au roi, à l'honneur, à la patrie, de révéler à l'instant tout ce qui pourrait venir à ma connaissance et qui serait contraire au service de Sa Majesté et au bien de l'État, etc. »

Pourquoi ne pas revenir à l'origine de l'institution?

Voici quelle elle était, d'après la loi du 29 floréal an x :

. « La Légion d'honneur est composée de seize cohortes; chaque cohorte est composée de sept grands officiers, de vingt commandeurs, de trente officiers et de trois cent cinquante légionnaires. »

C'est-à-dire en tout G 512 membres.

Nous avons, je crois, beaucoup dépassé ce chiffre, auquel il faut revenir graduellement, si l'on veut rendre à l'ordre sa splendeur et son autorité.

Constatons, en passant, en réponse à ceux qui veulent en faire un ordre exclusivement militaire, que la loi de l'an x dit formellement :

« Pour récompenser les services militaires, et aussi les services et les vertus civiles ».

Et plus loin :

« Les militaires qui ont rendu de grands services à l'f^tat dans la guerre de la liberté;

» Les citoyens qui ont servi et honoré l'Etat par leur savoir, leurs talents et leurs vertus. »

Défiez-vous des époques où la langue s'altère, disait Sénèque ; c'est un effet de l'altération des mœurs.

Beaucoup de nos contemporains ont fait une longue guerre aux abus, aux privilèges, aux monopoles de tout genre, non pas pour les renverser, mais pour les conquérir et en jouir à leur tour.

DU PETIT POUCET lol

Aujourd'hui, ils aimeraient certes qu'on les laissât jouir paisiblement de leur victoire.

L'empereur Napoléon III, lors d'une visite qu'il fit au château de Ham après le coup d'État qui le rendait maître de la France, dit, à la grande admiration de ceux qui l'entouraient : « Je comprends maintenant que c'est un crime d'attaquer un gouvernement établi. »

Donc la génération actuelle qui voudrait se goberger dans ses vices a pris le parti adroit de débaptiser ces vices et de leur donner des noms honnêtes. C'est l'époque des euphémismes.

Les fraudes électorales s'appellent des « irrégularités »; la versatilité d'opinion et l'absence de principes se désignent par ces mots : « indépendance de l'esprit » , comme l'ingratitude par ceux-ci : « indépendance du cœur » .

Un homme a épousé tour à tour, et non sans dot, toutes les politiques et s'est donné à tous les partis, on l'appelle ; « une curiosité de l'esprit voyageant à travers les partis et les opinions •».

N'avoir combattu dans les rangs de l'opposition que pour se donner^ à un moment donné, une valeur vénale, et profiter de la première occasion pour jeter aux orties les opinions professées et les principes proclamés, on l'exprime par ces mots :

« n'être pas de ces farouches irréconciliables ».

Entrer au pouvoir pour y combattre précisément contre les idées pour lesquelles on a combattu jusque-là , ça s'appelle : « faire des concessions patriotiques ».

Avec quelle ardeur, quelle avidité, quelle frénésie, aussitôt qu'un parti, une coterie, une nuance nouvelle arrive au pouvoir, on change tous les fonctionnaires du pays pour les remplacer par les amis, les créatures du nouveau pouvoir; et, comme ces changements de pouvoir et de cabinet sont fréquents, on ne laisse les gens en place que jusqu'au moment où ils allaient commencer à acquérir un peu d'expérience et à voir quelque peu clair dans leurs devoirs, ce qui condamne la France à perpétuité à être administrée par des inexpérimentés, des débutants, dont il faut toujours payer l'apprentissage.

Il est des places qui sont, dans ces moments de butin et de pillage , moins sollicitées que d'autres : ce sont celles des trésoreries et quelques autres où il faut fournir un gros cautionnement, et celles où il faut absolument savoir quelque chose.

Néanmoins, de progrès en progrès, on arrivera à éluder ces deux conditions, de même que le

gouvernement de M. Thiers exonérait deux journaux de la condition du cautionnement, tandis que les autres l'avaient versé avec les pertes d'intérêt que fait subir le Trésor.

Je comprends à la rigueur qu'un nouveau pouvoir remplace des fonctionnaires dans des places dites politiques; mais, pour celles qui sont de pure administration, c'est avouer qu'on veut faire un présent à une de ses créatures en dépouillant le titulaire d'une place plus ou moins rétribuée ; c'est le cas de la direction des postes; il importe peu au public que la direction des postes appartienne par ses idées à tel ou tel parti ; ce qu'il importe, c'est que le service soit bien fait, et il ne peut pas l'être avec ces changements perpétuels d'administrateurs.

Vous avez abandonné l'agriculture ou le commerce où vous êtes né, vous avez dédaigné le métier de votre père pour vous glisser, à la grande ruine de votre famille, dans les quelques professions libérales qui sont déjà si encombrées; vous n'êtes ni très intelligent ni très laborieux; vous avez passé, pour la plus grande partie, le temps de vos longues études à boire, à fumer, à jouer au billard, aux dominos ou au besigue, à

danser au Prado, ou à la Gloserie, ou dans tout autre bastringue; vous ne serez jamais ni un avocat érudit ou éloquent, ni un médecin savant et considéré.

— Je le sais bien; mais vienne une révolution, j'ai des amis de café qui écrivent dans les journaux, j'y glisse moi-même quelques articles, je fais de temps en temps, après un punch un peu fort, mon petit discours, debout sur une des tables de marbre du café; à l'heure de l'absinthe, je rencontre tous les jours l'avocat un tel, qui n'a pas plus étudié que moi et qui donne la main à Naquet et tutoie Gambetta; vienne donc une révolution, je ne suis pas ambitieux, je me contenterai, pour commencer, d'une petite souspréfecture... et puis... nous verrons. Après tout, qu'e.st-ce que Gambetta lui-même? N'a-t-il pas succédéàNapoléonlIIjCommeNapoléonlII avait succédé à Louis-Philippe, à Louis XIV, à François T'?

— Mais, pour être sous-préfet, il faut savoir certaines choses?

— Allons donc! voyez un tel et un tel.

Et il fait facilement une liste d'une centaine de noms de gens qui occupent et ont occupé des places sans aucune aptitude, sans aucunes études préalables.

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C'est donc avec un sentiment d'inquiétude poulie présent et pour l'avenir que je parcours ces listes sans cesse renouvelées de fonctionnaires nécessairement ignorants et inexpérimentés qu'on juche aux fonctions, comme on met garnison dans des places pour s'en assurer la possession.

Il n'est nullement nécessaire qu'un fonctionnaire appartienne à tel ou tel parti politique; il doit avant tout savoir son métier et obéir à son supérieur immédiat; s'il a acquis des connaissances et de l'habileté, il n'est nullement nécessaire de le changer quand survient dans le gouvernement un changement de direction politique ; j'en suis tellement convaincu, que, sous le gouvernement du 4 septembre, j'écrivais à un ami qui en faisait partie pour lui recommander de conserver, au moins provisoirement, les préfets et les sous-i^réfets qu'il trouvait installés et déjà au courant des affaires. » Quelques-uns, et en nombre extrêmement petit, disais-je, attachés à Napoléon, donneront leur démission; mais soyez certain que ce que vous aurez à redouter du plus grand nombre, ce sera surtout les excès de zèle; ne soyez pas assez fous, dans les circonstances où nous nous trouvons, pour remplir l'administration de débutants. Oseriez-vous, écrivais-je à

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Crémieux, si vous attendiez aujourd'hui quatre personnes à dîner, changer ce matin votre cuisinière?

» Est-ce dans une situation où nous avons tant besoin que la machine administrative fonctionne régulièrement qu'il est possible d'en changer tous les rouages? »

On commence, comme de raison, à adresser à M. de Mac-Mahon des flagorneries indécentes, — encens grossier qui doit donner des nausées à ce brave soldat ! — et, d'autre part, à l'attaquer d'abord sournoisement en attendant mieux. Quelques journaux ont raconté que madame de Mac- Mahon avait été à la tète d'un pèlerinage de Lourdes; je ne sais si c'est vrai; je n'ai pas besoin, on n'a pas besoin de savoir si c'est vrai, si Ton veut bien avoir le bon sens de comprendre qu'en république ce n'est pas comme en monarchie. Le président de la république a des fonctions électives et temporaires dans lesquelles sa femme et sa famille n'ont absolument rien à faire, ni même rien à voir.

Dans une monarchie, la femme du roi s'appelle la reine; elle est ou sera mère du roi qui succédera au roi régnant; l'opinion ou du moins le

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sentiment de la nation a été consulté à un certain degré dans le choix qui a été fait d'elle.

La femme d'un président de la république n'est pas présidente, elle est et elle reste madame ***; ses enfants seront simplement messieurs et mesdemoiselles ***; le président l'a choisie à la mesure de sa félicité particulière et privée; il n'a pas dû, il n'a pas pu se préoccuper des volontés et des impressions du pays; au point de vue politique, la femme d'un président de la république n'existe pas; si le président est un homme public dont toutes les actions appartiennent au jugement de tous, sa femme reste une personne privée à laquelle l'opinion publique n'a aucun compte à demander.

Et j'ajouterai ici : Tant mieux pour elle, car, en même temps que quelques flagorneries, elle pourrait recevoir quelques incivilités; l'acteur xjui donne au public le droit de lui jeter des bouquets est obligé d'accepter les pommes cuites, quand vient le jour des pommes cuites.

Le triste exemple de la femme de Louis XVI a été le dernier et n'est pas encourageant.

Louis XVIII et Charles X étaient veufs quand ils sont montés sur le trône; jamais la femme et les filles de Louis-Philippe ne sont sorties d'une

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stricte, digne et charmante modestie; jamais elles n'ont paru en rien d'officiel. Madame de Lamartine et la mère d'Eugène Cavaignac ont eu la même réserve que n'ont eue peut-être qu'à un moindre degré madame Thiers et mademoiselle Dosne, peut-être involontairement et par la faute des journaux et de leurs « reporters ».

La femme du roi s'appelle la reine, parce que son fils sera un roi et qu'elle peut dans certains cas être régente.

Mais la femme d'un président de république n'est pas « la présidente »; son fils sera soldat, avocat ou peut-être ferblantier.

Elle ne doit paraître en rien et ne jouer aucun rôle dans la magistrature temporaire de son mari.

Madame de Mac-Mahon ne nous doit aucun compte de ses croyances ni de ses pratiques religieuses; nous ne devons même pas en entretenir le public, ni parler d'elle dans les journaux; elle conserve, quoique digne et respectée femme du président de la république, tous ses droits à la vie privée; elle n'a ni autorité, ni responsabilité, ni même existence politique; on ne doit pas la troubler dans la dignité et la paix de la vie fermée et de la maison.

Quant aux pèlerinages, ça m'est complètement

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égal, et ça ne me choque un peu et avec un mélange de gaieté que quand c'est un semblant, une « pose », pour étaler des airs aristocratiques, que se donnent certains bourgeois qui veulent avoir les mêmes loges à l'Opéra et les mêmes chaises à l'égiise que l'ancienne aristocratie; ça me choque un peu plus quand c'est un mensonge et une manifestation politique.

Mais, quand ces pèlerinages sont exécutés par des gens de bonne foi, que ça intéresse, que ça amuse, qui croient faire une œuvre agréable à Dieu, qui espèrent des miracles à une époque où nous en aurions si grand besoin, je suis trop ami de la liberté pour le trouver mauvais; « la liberté de chacun a pour limites la liberté des autres ».

Je me réserve mes idées, mes opinions, mes croyances ou mes incrédulités (incrédulité, en bon français, n'est pas le contraire de croyance, mais le contraire de crédulité), respectant les idées, les opinions, les croyances et même les crédulités des autres.

Et, si je me permets parfois d'exprimer certains doutes, ce n'est pas pour les chagriner ni leur faire partager ces doutes, mais simplement l'histoire de jaser avec ceux qui pensent comme moi ou à peu près.

En fait de pratiques religieuses, je suis ennemi déclaré des représentations matérielles de la divinité; je suis franchement iconoclaste; je trouve que ces peintures ont le tort immense de réduire absurdement l'Être suprême et le souverain Créateur aux mesquines proportions de l'humanité; je ne me permets jamais, dans ma pensée, de lui assigner ni une forme, ni une matière, ni des dimensions; ceux qui agissent autrement ont, selon moi, outre le tort de diminuer cette grande idée, le tort de se placer eux-mêmes sur une pente glissante où, après avoir donné à Dieu la figure humaine, ils lui attribuent bien vite les passions et les petitesses de l'humanité; enfin, ils me rappellent ce hanneton et cette chenille... Mais c'est une fable ; donnons-lui son titre et un aspect typographique convenable :

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