‹ Les caillouxChapitre 12 sur 15 · PRINTEMPS DE GUERRE · texte numérisé non relu

PRINTEMPS DE GUERRE

Aux étalages des bouchers, Pour le passant qui s'émerveille, Les cochonnets frais écorchés Ont du persil dans les oreilles.

La fleuriste vend du muguet.

Des violettes et des roses,

Le confiseur, des blancs paquets

De bonbons bleus, de bonbons roses.

Des aviateurs en kaki

Ont à leurs bras des demoiselles,

De fraîches demoiselles qui

Sur leur chapeau portent des ailes.

Un soleil neuf chauffe le dos Des vieilles gens et, dans la rue, Pleine de rire et de trous d'eau, La foule vive est apparue.

Tout est gaîté, lumière, espoir !

On a l'âpre désir de vivre.

La ville luit comme un miroir.

O cet air pur dont on s'enivre !

O ces parfums et ces clartés !

On chante ! on ne tient plus en place ! Mais soudain, dans cette beauté Et cette joie, un blessé passe.

On revoit le morne matin D'un départ où le cœur se brise !

Le rire commencé s'éteint.

Le regard se mélancolise.

La Ville

Ciel aveuglant. Chaleur stupéfiante et languide. L'asphalte des trottoirs poussiéreux est brûlant. Un cheval harassé se traîne d'un pas lent. Il ne sent plus la main du cocher qui le guide.

Fourbus, des travailleurs à la chemise humide Laissent tomber leur pic d'un geste nonchalant. Tous les volets sont clos. Un silence indolent Plane sur la cité. L'ombre même est torride.

Un parc silencieux aux parterres flétris,

Où, sans gaîté, sans courses folles et sans cris,

Des enfants jouent, sur le sable chaud d'une allée.

Au milieu, ruisselant de fraîcheur, apparaît Le jet d'eau si limpide et si bleu qu'on dirait Un effet de mirage en la ville insolée.

Promenade

Huit heures. Le Théâtre, où l'électricité Met son or faux, s'éclaire. Et la foule se rue Vers la poussière et le vacarme de la rue, Et vers l'énervement banal de la cité.

Le boulevard ! L'homme est perdu quand il oublie ! Que le bruit de la ville a tué de pensers ! Hélas ! que de grands cœurs, boulevard, sont passés Sur tes âpres trottoirs où le poète plie !

Verlaine, Nelligan ! jamais, jamais vos cris D'amour vers la Beauté n'auront ces teintes blanches Qu'a le ciel matinal dans le treillis des branches. Puisque, cygnes ployés, la Ville vous a pris !

Les Fugitifs

Quand je sens trop peser la Ville sur mon être, Je baigne mes regards brûlés de citadin — Moi, l'éternel rêveur de merveilleux jardins Dans le morceau de ciel taillé par ma fenêtre.

A l'heure où le soleil se couche, j'y vois naître Le pâle essaim des nuages incarnadins Et des nuages d'or. Ils deviennent soudain Une dentelle blanche où de l'azur pénètre. . .

Et par des changements nouveaux et continus, Ils forment, peu à peu, de longs filets ténus Dont l'exiguïté tranquillement s'efface.

Tels vous êtes, ô vous que mon enfance aimait, Mes rêves, mes rêves changeants ! Quoi que je fasse, Vous vous évaporez de mon âme, à jamais.

Ballade des bulles de savon

Sur un banc de pierre, un gamin D'une pipe de plâtre exhume Et lance, d'un revers de main, Dans l'air matinal que parfume Une odeur d'herbe et de légumes, Des ballons bleuâtres qui vont, Légers, légers comme des plumes Ce sont des bulles de savon.

Ainsi, tous les autres humains, Quand le firmament s'accoutume A ne plus teinter de carmin Le gris terne de son costume, Regardent monter dans la brume, La brume froide où nous vivons.

Des rêves fous qui se consument :

Ce sont des bulles de savon.

Ainsi, les batteurs de chemins

Et les barbouilleurs de volumes

Affrontent d'obscurs lendemains,

Et se lancent, sur le bitume.

Vers un but lointain qu'ils présument

Inaltérable et qui se fond :

C'est un peu d'air, un peu d'écume.

Ce sont des bulles de savon.

Envoi

Prince de la Critique, allume Ton esprit vif, ton œil profond.

Crève ces vers avec ta plume :

Ce sont des bulles de savon.

Près des quais

Les toits se tassent, noirs, bousculés, ridicules. D'une lucarne pend un matelas pourri.

Une odeur de déchets monte des pavés gris. Comme ivres, les maisons l'une à l'autre s'acculent.

Sur le trottoir, au seuil des portes, des hercules, Des femmes en peignoir, aux contours amaigris, Sales, échevelés, conversant à grands cris. Respirent l'air un peu plus pur du crépuscule.

Après avoir souffert les feux d'un soleil roux, Avant de sommeiller, lourdement, dans son trou, Chacun semble goûter cette atmosphère immonde.

Et n'ayant jamais vu bonheur qui fut plus grand, Quelques pauvres petits bambins dansent des rondes, Pieds nus, dans la poussière où l'on va se mourant.

.e SOUCI

Le ciel limpide est obscurci Par des jets sombres de fumée, Et, dans la plaine parfumée, Le vent du soir sent le roussi.

La locomotive enrhumée A tout salir a réussi :

Le ciel limpide est obscurci Par des jets sombres de fumée.

Quand le cœur resplendit ainsi D'une joie inaccoutumée, Et que le rauque et noir souci Veut tuer l'espérance aimée, Le cœur limpide est obscurci.

La Guerre

Pencher la tête vers le divin abreuvoir

Et la limpidité de la Vie ingénue;

Se dire avec bonheur, la minute venuie,

Que le rideau se lève et qu'enfin l'on peut voir;

Tels les nuages neufs d'un nouvel encensoir, Suivre l'envol de ses rêves bleuS vers la nue; Être une fleur éclose, avoir l'âme ténue Et frêle comme un fil de la Vierge, le soir;

Être une eau vive, être une flamme, avoir des ailes; Aimer l'Amour et les grands yeux des demoiselles, Leur ouvrir un cœur plein de jeunesse et d'élans;

Être un rire qui fend le crêpe du vieux monde,

Et se sentir broyé par une brute immonde.

O cruel oiseau noir, tueur des oiseaux blancs !

Les Disparus

O les lutteurs qui sont tombés, Tout d'une pièce, dans la tombe !

O les érables verts qui tombent, D'un seul grand coup, sans se courber !

O la cloche d'airain qui tinte

Et dont tout à coup meurt le bruit !

O la lampe qui s'est éteinte

Et qui laisse un peu plus de nuit !

O la pierre qui se détache Et s'abat au pied du rempart !

O les frères qu'on nous arracKe O la tristesse des départs !

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