PARIS HENRI LAURENS, ÉDITEUR
6, rue de Tournon, 6
Les Calvaires bretons tiennent nnc place spéciale et bien typique dans l'histoire de lart religieux en F'rance. Ces singuliers et multiples petits édifices de granit, dont nulle part ailleurs on ne trouve léquivalent et qui se pi'ésentent à nous sous des formes diverses, portent, aussi fortement que l'empreinte du sol qui les vit naître, la marque morale du peuple qui les éleva. Afin de comprendre et leur genèse et 1 évolution qu'ils suivirent, il est nécessaire de se reporter à bien des siècles en arriére d eux et de rattacher leurs traditions aux traditions plus lointaines qui les précédèrent.
Il y a, dans 1 histoire des religions, peu de pages aussi curieuses que celles de la transformation de la vieille Armorique païenne en Bretagne chrétienne. Jamais race ne fut plus solidement attachée à ses croyances ancestrales et ce même christianisme moyen-âgeux, qui y demeure encore incrusté, n'eut pas moins de peine à se substituer jadis aux vieilles divinités autochtones qu aujourd hui l'esprit moderne à y pénétrer à son tour. Ce ne fut qu'en se fondant en quelque sorte avec eux que les autels du Christ parvinrent à se substituer lentement aux autels de Tentâtes, jamais en les combattant en face, mais en acceptant bien souvent leurs superstitions mêmes et les rites de leur culte. Quand la légende et Ihistoire ne seraient pas là pour nous l'attester, plus d'un monument, debout sur le sol, nous en servirait de témoin.
La plus ancienne religion qui ait régné sur la Bretagne, comme sur la Gaule, est celle que l'on nomme communément la religion druidique. Qu'il nous suffise de rappeler ici que ses Menhirs (pierres levées) et ses Dolmens (pierres couchées
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et formant toiture, portées par des pierres levées) remontent, en grande partie, à lépoque préhistorique et sont lœuvre de races d un nom inconnu, antérieures aux Celtes. Les spécimens de cette architecture, toute rudimentaire, sont particulièrement nombreux en Bretagne, où le granit abonde, et où il suffisait de dresser sur le sol. à grand renfort dhommes ou de bêtes de somme, les plus beaux blocs qui s y trouvaient couchés ou légèrement enfouis. Moins qu ailleurs aussi, ils y ont été détruits au cours des siècles qui suivirent. (>e culte de la pierre, de la pierre robuste, immuable et rude, que battent et flagellent en vain les formidables vents du large et les intempéries du ciel, s'était, semble-t-il, adapté à merveille à cet autre granit qu est le cerveau breton, qui, inconsciemment, avait trouvé là son symbole .
Les Romains, ayant conquis le pays, tentèrent, les premiers, d'y implanter leurs Dieux. Un monument singulier, intéressant entre tous, la fameux Mcnhir-aiitcl de Kerdavel (Finistère), nous montre déjà que, comme plus tard le Christ, les Dieux nouveaux durent se mettre à l'abri des anciens autels et, pour s'y substituer, leur empruntèrent à eux-mêmes l'indéracinable respect qui les entourait. Ce menhir, qui s'érigeait autrefois à Kerdavel, petit village de la région de la Baie d'Audierne, voisin de Plobannalec, a été acquis, à la fin du siècle dernier, par le savant archéologue P. du Chàtellier, qui l'a fait transporter, à quelques kilomètres de là, dans le parc de son Château de Kernuz. où on le voit aujourd'hui. Sculptés dans le granit du menhir, usés par le temps, mais dessinant nettement leur silhouette aux rayons frisants du soleil, apparaissent un Mercure Psychopompe (Conducteur des Ames), un Jupiter Dispaler (Père des Dieux), un Mars Gaulois, avec des cornes, une Vénus et un Vulcain. La superposition d'une religion à 1 autre est flagrante.
Puis les Romains passèrent et le paganisme druidique demeura triomphant, augmenté seulement de quelques autres superstitions. Du v'^' au vu'- siècle, la Grande-Bretagne (Angleterre actuelle), déjà attachée en partie au christianisme, entreprit la conversion de la Bretagne continentale, restée complètement en dehors du mouvement du reste de la
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(iaule, et lui envoya, par delà les flots, toute une série de saints personnages, qui apportèrent la bonne parole.
La tâche était malaisée d inculquer la douce religion du Christ à ces populations farouches, livrées aux vieux cultes de sang, aux croj'ances les plus fétichistes, et sur qui les derniers Druides et les dernières Druidesses, transformés en sorciers et en sorcières, avaient conservé tout pouvoir. Il fallut composer avec le passé et, comme les Dieux romains sculptés sur le menhir de Kerdavel, ce fut dans les pierres des menhirs et des dolmens que le christianisme dut, pendant des siècles, se tailler des images.
Sur les pierres levées les plus vénérées s érigea la Croix, afin que la même vénération confondît le nouveau symbole et l'antique crojance. Tel le menhir de Brignogan (Finistère), le Men-Marz ou Pierre du Miracle, 1 un des plus beaux, haut de dix mètres, qui porte, posé sur son sommet et gravé à sa base, le signe du Christ. Tel le Menhir de (Ihamp Dolent, près de Dol (Ille-et-Vilaine), un des plus remarquables également, qui sert de piédestal au Crucifié chrétien. Telle encore, à Saint-Briac (Ille-et-Vilaine), la Croix des Marins, dressée, comme à Carnac (Morbihan), sur un ancien dolmen, dont la table de granit servira en même temps de tribune au prêtre, pour prêcher la bonne parole. Elément que nous retrouverons tout à 1 heure dans la composition du Calvaire.
Ici, c est un menhir tout entier qui est sculpté en forme de croix (route de Belle-Ile-en-Terre à Locquenvel ; Côtes-du- Nord). A l'église de Plonaret. prés de Lannion (Côtes-du- Nord), la table elle-même du maître-autel n'est qu'un gigantesque menhir couché et taillé. Un peu plus loin, sur la route de Lannion, ce ne sont pas moins de Cinq Croix, d'allure étonnamment barbare, où subsiste une sorte d atavisme des pierres levées druidiques, qui s'alignent devant le passant, sur un long bloc de granit. A Lanrivoaré, sur la côte nord de l'exti-éme Finistère, une croix de granit, surmontant un petit édicule qui servait d autel et qui abrite, sous une arcade, une
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statue de la Vierge, domine gravement et sanctifie huit grosses pieries rondes, de ealilire inégal, vieux fétiches druidiques, devenus huit Pains pétrifiés par saint Hervé, neveu de saint Rivoaré, pour punir un boulanger de lui avoir refusé l'aumône. Aujourd hui encore, personne ne lait le tour de Teuclos sacré, que pieds nus et ses sabots à la main.
A la simple Croix, et afin de rendre plus sensible à la foule la religion nouvelle qu'on lui prêche, s'ajoutent bientôt, par les soins des premiers apôtres bretons, des figurations diverses. Sur le curieux Menhir de Saiiit-Diizec, près de Lannion (Côtes-du Nord', sont représentés les Instruments de la Passion : 1 Echelle, l'Eponge de fiel, le Marteau du bourreau, les Clous, les Tenailles ; la Vierge pleure, sous les pieds du Christ, entre la Lune et le Soleil, qui marquèrent, en se voilant, le deuil du monde ; i\n Coq rappelle le reniement de saint Pierre. C'est un aide-mémoire, un tableau parlant, à lusagc des passants.
De ces productions, primitives et naïves, et du même sj'stcme de figuration visible de 1 Evangile, devaient naître un jour (xiv'',xv'', xvi" siècles) les « Croix Ornées ». Sur les bras multiples de la croix s'étagent divers personnages : la Vierge tenant Jésus enfant ; les Saintes Femmes ; les Gardes à cheval du Tombeau du Christ ; des Anges recevant dans ini ciboire le sang qui coule des plaies du Christ xV Melrand (Morbihan ; région de Pontivy, une (^roix Ornée nous montre à son sommet 1 emblème de la Sainte-Trinité : Dieu le Père, avec le Saint-Esprit sur sa poitrine ; en dessous, le Christ crucifié. Tout le long du fût de la ci'oix s'échelonnent en chapelet dix têtes d'Apôtres. Sur le socle, la Mise au Tombeau et le Christ portant sa croix.
La réunion, perfectionnée, de ces divers éléments devait produire un jour le Calvaire. Le plus ancien Calvaire que nous rencontrions dans sa forme type est le (lalvaire de Tronoën (Finistère), qui semble dater des dernières années du xv'' siècle. Côte à côte avec la Chapelle du même nom, qui appartient au plus fin gothique flamboyant et découpe sur le ciel ses trois clochetons ajourés, il s élève sur une légère éminence, au milieu des solitudes sablonneuses qui bordent la
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Baie crAudierne. Il se compose d Un souliasscmeiit cjuadran gulaire, massif et sans ornement, qui, sur la partie supérieure de ses quatre faces, nous montre en liaut-relief, en deux rangées superposées, nn alignement de figurines sculptées, d un art naïf encore, mais charmant. Elles sont à demi léprosées de lichens gris et jaunes, et le sable, soulevé par le vent, qui les fouette éternellement, en a rongé le granit à demi, leur donnant l'aspect de queltjue débris antique. On reconnaît les difl'érentes scènes de la Vie du (Christ, que nous retrouverons sur tous les autres Calvaires, notamment la principale d entre elles, le Portement de Croix. Jésus porte sur son épaule une croix énorme, précédé d un Reître insolent, et lié par une corde Les deux Larrons le suivent, portant aussi leur croix en forme de tau (Tj . Les trois Croix du Christ et des deux Larrons s'élèvent sur la plate-forme, qui est ornée également, à leur base, des statuettes des Saintes Femmes éplorées.
Avec le remarquable Calvaire de (jiiéhcnnu, prés de Josselin 1 Morbihan), nous trou\ons une date précise, 1550, en même temps que la signature de l'artiste : J. Guillonic. Nous en trouvons une autre. 1554, au Calixiirc de Ploiigonven, village à une douzaine de kilomètres S.-O de Morlaix, dans la région des Monts d'Arrée C'est un joli petit monument, aux lignes fines et bien équilibrées, et c|ui repose sur un socle hexagonal. Deux autres dates encore, 1581-1588, sont inscrites au Calvaire de Guimiliaii, qui est, avec celui de Plougastel, le plus intéressant de ces petits édifices, le plus grouillant de vie de toute la Bretagne, et qui fut exécuté en sept années, sous le règne d Henri III.
Guimiliau, humble hameau entre Morlaix et Landerneau (dix-neuf kilomètres de Morlaix, vingt-deux kilomètres de Landerneau), doit son nom à Miliau, roi de la Cornouaille, assassiné par son frère vers 531. et mis ensuite au rang des Saints. Le Calvaire fait partie, avec le Cimetière, l'Eglise et rOssuaire, d'un ensemble architectural, encerclé d un mur, et où 1 on pénètre par une petite Porte Triomphale. Sous l'influence de la Renaissance, parvenue tant bien que mal et fort en retard au pays breton, qui se l'assimile à sa façon, le
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soubassement carré du Calvaire s'évide de quatre arcades, de hauteur d'homme, en arc plein, ouvertes sous quatre contreforts qui rayonnent de la masse centrale du monument et en allègent les lignes, en même temps qu ils ofîrent à la sculpture une plus grande surface. Sur la face principale, un portique élégant, encadré de deu.x colonnes doriques cannelées, abrite un Autel surmonté de la statue de saint Paul de Léon. Sur le linteau du portique on lit : Ad. Gloui.^m. DoMiM. 1581. C.Hix. Ego. Facta. Fui. (A. La gloire. Du Seigneur. 1581. Moi. Calvaire. J'ai été fait.)
Mais le regard, curieusement attiré, se porte surtout vers le grand drame de lEvangile qui se déroule devant nous, espèce de Mystère immobilisé dans la pierre, leçon figurée d'histoire religieuse, que tous ces acteurs de granit rendent plus sensible à la foule. Voici d abord, en frise, au premier étage, la série des hauts-reliefs, parmi lesquels nous reconnaissons sans peine : 1 Annonciation, la Nativité, l'Adoration des Mages (au bas de ce groupe se trouve la seconde date : 1588;, la Présentation au Temple, la Fuite en Egypte. 1 Entrée de Jésus à Jérusalem, sur un bourriquot aux longues oreilles, la Cène Judas tient à la main un gros sac d écus ; sur la table, dans un plat, est 1 Agneau pascal), le Lavement des Pieds, le Christ au Jardin des Oliviers. Le travail de cette première série de sculptures est fort inférieur à celui des statuettes de la plate-forme. Elles sont visiblement, et les dates inscrites le prouvent, l'œuvre d'un second artiste, qui acheva, avec un moindre talent, l'ouvrage commencé. A ce même étage, aux quatre extrémités des contreforts, sont assis les Quatre Evangélistes.
D'une exécution plus serrée, d un art plus savant sont les acteurs de la plate-forme supérieure et une âme trépidante les anime. Quatre motifs principaux représentent : Le Portement de Croix, où 1 on voit Jésus, large face et corps robuste, accroupi pour se reposer, sur un petit piédestal qui lui fait dominer quand même, comme il sied à un Dieu, la soldatesque qui 1 entoure ; ces soldats portent le costume militaire contemporain de l'artiste, la lance et le petit bouclier rond, la .1 salade » de fer ou le haut feutre sur la tête ; ils sonnent
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de 1 olifant ou tVappent sur leurs longs tambours, avec une verve digne de Cal lot ; La Mise au Tombeau, où s'allonge sur un drap le corps inanimé de Jésus, entouré de la Vierge, des trois Maries, de Joseph d Ariniathie, de Nicodème et de Gamaliel, qui tient la couronne d épines, ainsi que de deux autres personnages en bonnet et d'un autre en chapeau, qui assistent à la scène; La Résurrection, qui nous montre le Christ, haut et droit, avecunegrandc allure dcgentilhomme, surgissant du tombeau ; les Gardes endormis se sont réveillés en sursaut et sont, sur place, renversés d'épouvante ; 1 un d eux, plus d'aplomb, se sauve, en jetant vers le Christ un regard étonné ; un autre, bien cuirassé dans son armure, le chcF sans doute, que rien ne démonte et qui semble une sorte de duc d'Albe, est seul à ne pas sefïarer et regarde, non sans quelque effronterie, le Fils de Dieu ressuscité. Parmi les motifs secondaires, dont quelques personnages semblent avoir été déplacés, on reconnaît, en noble dame, richement vêtue, sainte Véronique tenant le voile de la Sainte-Face. Mais une scène surtout est pittoresque, celle qui, à loccasion de la Descente de Notre- Seigneur aux Enfers, nous présente un sujet accessoire, l'histoire terrible et longtemps populaire en Bretagne, de Calell-Gollct, ou Catherine-Perdue, dont le sort aflVeux est offert en exemple aux femmes qui tenteraient de limiter. Servante dissolue, non seulement elle cacha en confession le honteux péché d'amour, mais déroba une hostie consacrée, afin de la donner au Diable, qui était son amant déguisé et qui la lui avait demandée, pour la profaner. Elle fut, en punition, condamnée aux flammes éternelles et, le lendemain de sa mort, reparut dans un buisson de feu, le visage plein de serpents et des salamandres dans les j'eux, pour annoncer sa damnation à ses compagnes :
« Voici ma main, cause de mon malheur,
Et voici ma langue détestable ;
Ma main qui a fait le péché.
Et ma langue qui l'a nié.
Par Marie-Madeleine
J ai été avertie, douze fois,
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Qu il fallait faire une ronfcssioii
Sincère et complète.
Et que je serais pardonnéc-
Un More^ noir et (jris, à longue (jueue.
Horrible, avec les griffes de ses pieds.
En me menaçant de me briser la tète.
Ma contrainte de rester bouche close.
Malédiction sur les mauvaises coni])açjnics .'
Malédiction sur les bcds et sur les danses,
Qui m ont fait tomber dans le jyéché ! »
Lnrtiste nous montre (latell. nue et les cheveux dénoués, saisie par des Dial)les que vomit une gueule énorme, tjui est celle de 1 Enter ; l'un d eux lui prend le cou dans sa fourche, un autre enfonce ses griffes dans la chair tendre de sa cuisse.
Nul doute, écrit à ce sujet Charles Le Goffic, qu'après l'explication de la Passion, le prêtre breton n'en vînt à un enseignement plus direct et, comme il fait encore aujourd'hui dans les églises, ne fulminât contre la danse et les amusements profanes des jours de fête, en vouant les coupables aux flammes éternelles, à l'instar de cette malheureuse que 1 on voyait là tordre sa liouche et clamer son désespoir. Il n'y a pas bien longtemps, un demi-siècle à peine, les prédicateurs bretons se servaient, toujours pour ce même enseignement des yeux, de tableaux peints qu'ils faisaient défiler durant leur prêche et où les Sept Péchés mortels étaient représentés par des animaux : l'Orgueil par un paon ; la Gourmandise par lui cochon; la Luxure par.. . Catell-Gollet -. « L un de ces prédicateius, 1 abbé Le Houx, s'était fait une spécialité de ce genre Quand il arrivait à Catell-Gollet, retroussant sa soutane, il limitait entrant au bal et déployant