INGRES
Une tête que l'Énergie doit avoir faite elle-même, tant elle y a laissé son empreinte ? Le front n'est pas colossal, mais on dirait qu'il a été bâti avec le même marbre que ceux des Titans. Les yeux enfoncés, mais dont la prunelle est d'une intensité sans égale, semblent dire à l'univers : « Arrête-toi et pose. » Les coins des lèvres tombent maintenant; le nez, aux narines ouvertes, est un peu trop loin de la bouche; mais tout cela exprime une pa-
— io6 —
tience d'airain, et les joues semblent avoir été sculptées dans un roc. A soixantequinze ans, le grand Ingres sépare au milieu de sa tête sa forêt de cheveux gris pour ressembler au jeune Raphaël, mais il ne parvient pas à être ridicule.
Son visage auguste et obstiné ne peut pas plus faire rire que la massue d'Hercule ou le maillet de Michel-Ange.
ANAIS FARGUEIL
Sur cette tête éclate l'intelligence, — c'est le mot exact, — une intelligence immense, démesurée, universelle comme celle du gamin de Paris, qui, de même que les dieux, connaît tout, a tout vu, tout pressenti, tout deviné, l'avenir et le passé lui-même. Cette intelligence, fouettée par une volonté suprême, est devenue... tout:
esprit, grâce, jeunesse, charme. Elle a éclairé ces yeux de muse ; elle a pétri ce petit nez distingué et moqueur, cette bou-
— io8 —
che mélancolique et persuasive, ce bel ovale, ce front haut et pur, ces oreilles malignes, cet arc de sourcils; elle a tordu cette puissante et forte chevelure. M lle Fargeuil, je le redis, sait tout, tout, même dire la prose, même jouer la comédie. Je ne connais guère que Gœthe et Humboldt qui en aient su plus qu'elle, et encore!
Et voyez quelle pose de tête si savante et ravissante, et ingénue !