ALFRED DE MUSSET
Je voudrais le montrer, non tel que l'a dessiné Gavarni en cette lithographie exquise où le dandy- poëte, déjà fatigué de la lutte, pâli par les veilles, ferme à demi ses yeux et regarde tristement le fantôme de la vie; — mais fier, charmant, jeune , beau comme dans le médaillon où David nous conserva l'image de son enfance
adorable, et tel qu'il apparut à cette soirée chez Charles Nodier, oîi il lut pour la première fois les Contes d'Espagne et d'Italie y et d'où il sortit célèbre. Sans barbe alors, et tout resplendissant d'une grâce juvénile , ce nez aquilin trop long et trop busqué, d'un caractère si étrange et hardi, ces yeux ingénus et profonds, cette petite bouche aux lèvres amoureuses, faites pour les baisers, ce puissant menton byronien, et surtout ce large front modelé par le génie, et cette épaisse, énorme, violente, fabuleuse chevelure blonde, tordue et retombant en onde frémissante, lui donnent l'aspect d'un jeune dieu. Le cou long , charnu , démesuré, est d'un lutteur, et, en effet, le poëte de Rolla avait été doué de la vigueur héroïque, pour que la Passion et la Douleur, ses vraies amantes implacablement chéries, eussent de quoi s'acharner sur leur proie.