‹ Les Camées ParisiensChapitre 29 sur 54 · ALPHONSE KARR · texte numérisé non relu

ALPHONSE KARR

Tel que je l'ai vu à Nice , il y a peu d'années encore , sous le noir plafond de rosiers qui s'étendait devant sa maison, quel visage spirituel et robuste, tourmenté dans le calme, exprimant bien la force herculéenne de celui sur lequel la Sottise a toujours compté pour tuer les monstres de ses marais et pour nettoyer ses étables, en y faisant passer un furieux fleuve de Bon sens, qui emporte tout dans son flot rapide et so-

nore ! Le large front, si ferme et hardi, sans bosses vides! bien découvert aux extrémités sous une chevelure drue, noire comme l'Erèbe et tondue de près, les yeux non démesurément ouverts, mais lumineux, sagaces, avec une étincelle de flamme et bien abrités sous leurs sourcils presque droits, le nez osseux, torturé, à l'arête large, aux narines coupées très-hardiment, et s' enflant un peu au bout comme celui des grands penseurs, les joues solides, hâlées par le soleil et le vent de la mer, accusaient une énergie invincible, et la bouche ironique, bienveillante, sensuelle, aux lèvres pourprées, éclatait de vie dans une longue barbe ondoyante et tortueuse comme celle de Clément Marot. Ensemble heureusement accompagné par la cravate de soie blanche qui entoure son cou, et par k veste de velours noir qui habille son corps d'athlète. — Plus vrai encore fut l'Alphonse Karr de la première jeunesse, maigre, nerveux, vêtu d'une blanche robe de moine, irrité par le spectacle de la Bêtise humaine, et ne portant alors qu'une

légère et noire moustache de Scaramouche, qui semblait ponctuer la poésie de son génie railleur, venu en droite ligne d'Aristophane. Aujourd'hui, après qu'il a neigé sur ce chêne formidable! Alphonse Karr ressemble au Pape des Sages, car sa très-longue barbe, qu'il porte en éventail, est devenue blanche comme le plumage d'un cygne, et sur son visage quelques légères rides sont les coups de griffe que lui donne en s'enfuyant l'insaisissable Chimère !

— Bi-

MADAME BLANCHECOTTE

Balzac , si obstiné à trouver l'Allégorie moderne , eût vu chez cette Parisienne, à qui la pureté de son rêve a conservé l'air aimable de la jeunesse, l'image même de la Volonté unie à la Résignation. Il eût admiré que cette chevelure châtain foncé aux reflets doux, que ces magnifiques sourcils, que ce front tourmenté par des violences de pensée, que ces yeux bruns expressifs, si brillants et si mobiles, souvent fer-

mes à demi, que cette coupe de visage d'où une expression ineffable de bonté et de douceur exclut la vulgarité, que cette bouche où la lèvre très-prononcée et la mâchoire large rappellent que Saint-Vincent-de-Paul faisait ses œuvres charitables avec sensualité, et que ce menton qui timidement se retire, aient pu s'harmoniser dans le calme obtenu par un constant effort, et aient reçu de la majesté du devoir infatigablement accompli une grâce délicate et suprême. Car ce visage de poète, comme celui de certains prêtres, a quelque chose de l'ingénuité de l'enfance, récompense d'un ordre surnaturel et presque divin que Dieu accorde à ceux de ses serviteurs qui humblement tracent un droit sillon, sans songer un moment à se parer de leurs souffrances et à se glorifier de leur génie f

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