MADEMOISELLE JUDIC
Une tête ravissante et on ne peut plus étrange, car elle est le contraire de ce qu'elle est; le front large, les yeux éclatants et peu grands, le petit nez droit, bien dessiné, arrondi, un peu serré, la très-petite bouche dont cependant les deux lèvres sont charnues, le menton bien rond, le bas du visage presque large, auraient quelque chose de tranquille et de matériel, si tous ces traits n'étaient pas exaltés,
dilatés par je ne sais quelle poésie expansive, qui n'est peut-être que le désir et le besoin d'être adorée par tout ce qui existe! Au contraire, du tyran qui désirait que le genre humain n'eût qu'une tête, cette belle diseuse de chansons voudrait que la folle Humanité eût encore plus de têtes qu'elle n'en a, pour pouvoir crier silencieusement aux innombrables foules subjuguées: « Aime-moi et prends-moi! »
Voilà en effet ce que disent ses regards noyés, ses lèvres entr'ouvertes, son superbe corps de guerrière qui ploie et s'affaisse comme celui d'une fillette, et toute sa personne, qui a été façonnée, finie et parée par un Ouvrier excellent. Ses prunelles, des abîmes qui eussent ébloui et stupéfait l'innocente Monna Lisa ! contiennent des Caprées et des paradis célestes, et quand elle dit n'importe quoi, elle a l'air de sous-entendre... tout! mais sans le vouloir et sans le savoir, par la seule force des choses. Il n'y a pas un spectateur de La Timbale d'Argent qui , s'il lui arrive ensuite de tomber amoureux, ne
se figure (et peut-être a-t-il raison?) qu'il fait une infidélité à Mademoiselle Judic : c'est là ce qui donne à cette vivante Odelette Anacréontique une telle expression de joie invincible et surnaturelle.