‹ Les caméléonsChapitre 7 sur 29 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

EUGÈNE, SOUPLET.

SOUPLET.

Ah ! Dieu merci , me voilà. J'ai cru que jamais je ne pourrois arriver à l'hôtel. Bon jour, mon jeune ami : je vous trouve à propos , il tire beaucoup de papiers de sa poche. Voici des pétitions, que l'on m'a chargé de vous remettre.

EUGÈNE

Encore ! eh ! mon Dieu ! jamais M. le Comte ne pourra lire tout cela.

SOUPLET.

Qu'il les lise , ou ne les lise pas, ce n'est plus mon affaire. Elles sont remises; ma conscience est tranquille. Imaginez-vous , mon cher , que , depuis que l'on sait que M. de Saint-Phar me fait l'honneur de m'admettra à sd table , je ne puis plus faire un pas sans être assailli de gens qui m'accablent de réclamations , de mémoires et d'invitations à dîner.

Air : Contredanse de la Rosière.

De loin dans la rue

Chacun me salue ;

Dieu .' qnelle cohue De solliciteurs !

Sans cesse j'évince

De» gens de province 5

£t j'ai , comaie un prince,

De nombreux flatteurs.

Mons de Tuffîère ,

De la poussière ,

Tirant , naguère ,

Maint vieux parchemin.

Pour qu'on seconde

Lies droits qu'il fonde ,

Devant le monde

M'a serré la main.

La prude Bclise

Tout bas s'humanise , Pour que je produise Son chétif époux :

Et certaine actrice Pour qTx^on l'applaudisse ,

Hier, dans la coulisse

Mais chut ! taisons-nous.

Purgon demande

<Jue j'achalande

Son lait d'amande ,

Qui vauilra de l'or j

Et dame Ursule ,

La somnanbule ,

Avec moi brûle

D'entrer en rapport.

Ami de collège ,

Qui partout m'assiège ,

Pour que je prolegc

Sa pièce aux Français.

Pathos nie dédie

Une tragédie ,

Dont la parodie

Eût un gr;iiid succès.

Gens qui poitul'Mit,

Cens qui calculent,

Gens qui spéculent,

Les grands , les petit» 5

Chacun me presse

Et me caresse j

Même on nradresse

Les journaux gratis ;

J'ai l'humeur civile ,

L'estomac facile :

De dîner en ville

Je me fais la loi.

Mais , Dieu me pardonne ,

ZV'otliseant personne ,

espoir que je donne IV'engraisse que moi.

C'est agir avec prudence.

SOUPLET.

Tous ces gens-là s'imaginent que je jouis d'un grand crédit auprès de M. le Comte. Effectivement je me flatte d'en avoir ; mais je suis jaloux de le conserver»

Air : Vaudeville de Haine aux Femmes.

A la source de la faveur.

Heureux celui qui sait atteindre ^ Mais s'il est prudent il doit craindre De la tarir par trop d'ardeur.

Quels intérêts valent les nôtres !

Convenons-en de bonne foi.

En y puisant trop pour les autres On n'y trouve plus rien pour soi.

EUGÈÎVE.

Voilà une réflexion tout-à-fait philosophique.

SOUPLET.

Un peu d'égoïsme est permis au temps où nous vivons. Il y a d'ailleurs des gens qui ne sont jamais contens. J'ai beau leur dire à tout moment: faites comme moi , Messieurs ; résignez-vous. M. le Comte est un homme charmant, qui m'a donné dans son hôtel un entresol fort joli, meublé dans le dernier goût; j'ai tous les jour." mon couvert à sa table , qui est la mieux servie de tout Paris ; j'ai sa voiture à mes ordres , sa loge à l'Opéra à ma disposition. Eh ! bien, jo n'en suis pas plus ambitieux. M'entendez- vous jamais me plaindre ?

EUCE>E.

M. Souplet est l'homme le plus raisonnable, le plus borné .... dans ses désirs.

SOUPLET.

Je puis pourtant dire que je fais les délices de la

société de M. de Saint-Phar, par mon enjouement et ma gaîté.

EUGENE

Il est certain qu'à table vous avez toujours le petit mot pour rire.

SOUPLET.

C'est bien le moins que je puisse faire pour un homme qui fait tant pour moi.

EUGENE

Vous êtes à l'afFut de tout ce qui se passe dans Paris: les petites aventures scandaleuses, les rivalités d'actrices , les querelles de journaux ....

SOUPLET.

C'est vrai et je m'en félicite.

EUGENE

Je ne désire plus que de voir M. de Saint- Phac débarrassé de cette foule d'intrigants, qui finiront peut-être, à force d'importunités, par obtenir des places qu'ils ne sont pas dignes d'occuper.

SOUPLET,

A qui le dites-vous .^

Air : Vaudeville du "Petit Courrier.

Tous les grands Seigneurs sont suivis

De courtisans , de parasites.

Sur ces grands faiseurs de visites

Voulez-vous savoir mon ayis ?

Solliciteurs infatigaLles ,

Tous ces importuns , entre nous j

Sont des gens assez méprisables.

EUGÈNE; Je les méprise autant que vous.

11 doit ce matin mcme donner auclience à quatre ou cinq personnages qui ne sortent plus d'ici . . .

SOUPLET.

IN 'y a-t-il pas parmi ces personnes^ une nommée madame Guillemain }

EUGENE

Précisément j'ai là , sur mou bureau, plus de trente pétitions signées Guilleraain.

SOUPLET.

Je la connois. >»e m'a-t-el!e pas invité à dîner ? C'est la solliciteuse la plus déterminée. Elle a des cou-

(lo)

noissances dans tous les ministères, et cherche à 'se faire des amis partout. Lorsqu'elle se présente chez un protecteur, elle a grand soin de conduire avec elle sa nièce , qu'elle cherche à marier ; et qui est ma foi | fort jolie ..... Elle se donne pour une femme qui ^ a possédé, il y a vingt-cinq «ns , une fortune considérable. Son discours est toujours apprêté d'avance; et elle sait les endroits où il faut verser quelques larmes. Elle demeure ici près; et tient une pension bourgeoise, d'un prix assez modique , à la vérité ; mais , le soir , on y fait la bouillotte. Quant aux autres, vous les connoissez ; d'abord, monsieur Trottenville qui, depuis dix»neuf ans , fait tous les matins cinqnante-deux visites.

EUGENE

Oui , je crois avoir vu ce nom là dans mes papiers.

SOUPLET.

Enfin , monsieur Prudent. Mais celui là ne ressemble pas à tous les autres.

Am : De la Hullin.

Cet homme , fort accoinodant>

IVe dispute

IVi ne discute :

Et l'on devina son pencbant |

En le nommant

Monsieur Prudent.

Sa sagesse est infinie, Et par le punch échauffé , Jamais il n'a de sa vie Parlé haut dans un café.

I! croit dans le fond de son cœur , Tout ce qu'annonce la gazette :

Et des nouvelles, qu'il répbte , Il a soin de nommer l'auteur.

Sur rien il ne se prononce , '

Vous lui parle» j c'est au miens :

Soyez sûr que sa réponse Est écrite dans vos yeux.

Il ne compte que des amis.

Sur la guerre ,

Ou le ministère , Par un de ces hons mots permis Il ne s'est jamais compromis.

Pour celte réserve unique , Prudent, que l'on remarquoit.

A de normand politique , Mérité le sobriquet.

JVayant jamais d'opinion, Il a , grâce à cette tactique, Passé vingt-cinq ans environ Sans avoir dit ni oui , ni non.

eugi;m:.

J*espère qu'avant la fin d^ la journée j'aurai débarrassé Mr de Saint-Phar âfi tous ces importuns. J'ai certain projet en tête , . . .

SOOPLET.

Confiez-le moi.

EUGENE

Impossible. Mais ....

Am : Cavatine du Bouffé.

Bien instruit sur leur compte ,

Je •vais Faire observer au Comte

Leurs traits.

Heureux si , de la sorte ,

Je puis Les voir tous a la porte*

SOUPLET.

J'y suis. ( bis.) EUGENE.

J'entends Monsieur de Saint-Phar.

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