LETTRE SUR LE PAYSAGE
Nous sommes, vous et moi, mon cher Henrict, deux philosophes bienveillants, ayant laissé, chemin foisant, toute amertume contre les hommes et contre les choses, les prenant sans lâcheté pour ce qu'ils valent, mais sachant jouir, sans nous bouder nousmêmes, des souvenirs riants qui nous en sont restés. Tous deux nous avons aimé la nature du bon Dieu, et l'art qui l'interprète, et l'être privilégié qui par don supérieur, et souvent bien innocemment, se trouve le porte-flambeau de cet art.
J'ai vu, ou guères ne s'en faut, tout ce qu'ont traduit sur toile nos paysagistes anciens et modernes ; j'ai vu l'Italie, et l'Espagne et les Flandres; et l'Egypte, et un coin de la Grèce; j'ai vu avec des yeux de jeunesse, toutes les provinces de France et me suis complu particulièrement en celles qu'ont préféré nos artistes. J'ai caressé des yeux, dans les galeries célèbres de l'Europe, ce que l'art avait puisé dans la vision de ces pays merveilleux ; puis un temps est venu dans
ma vie où j'ai connu, soit par fonction, soit par bonne rencontre, la plupart de ces paysagistes contemporains que, vous, vous avez hantés intimement, en confrère, aux heures confiantes de leur atelier. Eh bien, mon cher Henriet, vous ne me démentirez point quand je dirai : dans le paysage, ce qu'il y a de plus intéressant, c'est le paysagiste.
Je ne parle point seulement de ces dons de naïveté charmante, de cette gaieté hâbleuse et légère, toujours chantante et vagabonde, qu'ils semblent emprunter à l'alouette traversant les airs au-dessus de leur tête ; de cette camaraderie insouciante des vanités bourgeoises, qui ne connaît ni les inégalités de l'âge ni celles de l'aisance, qui les arrête, par bandes, comme moineaux de la même nichée, sur la même lisière de forêt, au même détour de ruisseau, qui les ramène le soir à la même auberge de village, harassés et brunis, et leur harnais au dos, répétant joyeusement les mêmes refrains, à la même heure où le paysan, leur frère, repouille dolemment sa veste pour regagner son toit de chaume.
Je parle de cet être, simple à la fois et voyant, de ce doux illuminé que Dieu a favorisé d'un œil à prunelle singulière, où se vient refléter la nature, mais la nature transformée, animée, exhalant elle-même son âme. Les nobles lignes des montagnes du Latium découpaient l'horizon depuis que le monde est monde, et le soleil inondait de ses chaudes harmonies les campagnes romaines et les rivages de la mer Toscane ; quelques habiles mêmes les avaient entrevus : Il a fallu toutefois que vinssent à Rome nos deux Français, Le Poussin et le Claude, pour les révéler à tous en leur plein caractère, et faire de la jouissance de leurs beautés mieux définies, le patrimoine de l'humanité charmée.
Qui nous a fixé dans les yeux ce ton bleu si juste servant de verdure à l'âpre nudité des plaines de Castille, si ce n'est Velasquez dans les fonds de ses tableaux? Avant que nos Aligny et nos Corot, et nos Paul Huet, et nos Cabat, et nos Théodore Rousseau, et nosTroyon, et nos Marilhat, et nos Français, et nos Diaz et nos J.-F. Millet, plus poètes que les poètes dont les hymnes éclatantes et sonores ont enthousiasmé notre jeunesse, eussent répandu parmi nous la vraie poésie de notre temps, en pénétrant assez avant dans les entrailles de la nature pour devenir euxmêmes, selon le mot paien, les Génies des eaux et des forêts, et nous enseigner ce qui, jusqu'à eux, se dérobait à nous dans les majestés sacrées de la Grèce, de l'Italie, de l'Egypte et du déïert Algérien ; ou même, plus près de nous, soit dans la planturance de nos herbages Normands, soit sous la glèbe austère des champs de Barbizon, soit dans les troncs rugueux des chênes du Bas-Bréau fouettés par des coups de lumière, soit dans la grâce élégante des saulées galantes de Bougival ; avant ceux-là qui sont d'hier et d'aujourd'hui, qu'avaient été jadis, il y a deux siècles, la plage de Schvelingen, et les mers houleuses, et les plates étendues de Hollande, et les pauvres moulins des bords brumeux de la Meuse et de l'Escaut, et les moutons broutant sous un pâle et doux soleil, avant la venue de Cuyp, de Rembrandt, de P. Potter, de Van dcn Velde, de Van Goyen et de Backuysen ? Et que resterait-il, dans la mémoire universelle de la mère nature, de ce pauvre « Buisson >^ planté sur une motte aride de Hollande, et Dieu lui-même s'en souviendrait-il encore, si un matin qu'il ventait fort, Ruysdacl n'avait passé par là ? C'est pourquoi tout voyageur, tout curieux des pays étrangers devra,
avant de bourrer son havresac, aller étudier au Louvre les maîtres qui ont traduit les régions diverses qu'il veut parcourir; car les paysagistes lui feront comprendre à l'avance, par son côté profond et essentiel, la nature spéciale à travers laquelle autrement il marcherait en aveugle.
Gloire donc aux paysagistes, mon cher ami ; ils ont, je le répète, doublé, dans le monde de l'art, les jouissances quotidiennes de l'esprit humain qui jusqu'à eux se renfermait dans l'étude de notre pauvre mais souveraine espèce. Et pourtant, quand j'y songe, ce dédoublement de la nature à côté et en dehors de l'homme, est-ce un progrès? Est-ce une décadence ? On voit aujourd'hui où il a abouti en littérature qui a'suivi dans notre siècle l'inconscient mouvement panthéiste des peintres : à noyer l'homme dans l'espace, à faire de lui, par les descriptions minutieuses de son entourage, un insecte à peine perceptible dans le fouillis désordonné qui le cache et le domine. En donnant à l'arbre et à l'herbe et à l'animal une importance égale au prétendu roi du monde, les paysagistes ont-ils été les instruments du grandissement de l'homme ou de son abaissement ? — A vrai dire, au point de vue chrétien, qui^ Dieu merci, nous est commun à vous et à moi, tirez vous de là comme vous pourrez, mon cher paysagiste.
De toute la création, le seul être intéressant, c'est l'homme. Que sont en regard de l'homme, le soleil et les étoiles ? Que sont les montagnes et les vallées ? Qiie sont les fleuves et les mers? Que sont les fleurs des jardins et des champs ? Que sont même les animaux ? Dieu a tout créé pour l'homme, pour l'homme mâle et femelle, et il ne s'est reposé le septième jour qu'alors qu'il a pu lui dire : « Croissez
et multipliez, remplissez la terre et vous l'assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre ». — Et plus tard, quand l'homme a eu corrompu cette terre^ Dieu lui a envoyé son propre fîls unique pour réparer le mal du serpent et pour que l'humanité revécut une vie nouvelle. L'homme est donc tout dans l'univers créé, parceque lui seul comprend l'œuvre de Dieu et que puissance lui a été donnée sur toutes les créatures. Lui seul est digne d'occuper de ses biens et de ses maux tout être pensant, et c'est pourquoi jusqu'à nos derniers temps, l'homme avait suffi aux méditations de l'homme et aux représentations de sa gloire et de ses douleurs. Les peintres des temps anciens, ceux des siècles païens ou de la primitive Italie n'entouraient pas leurs ligures humaines de plus larges terrains que ce qu'il en fallait pour les porter ou pour expliquer leurs actions. Le personnage primait tout dans le paysage qui l'encadrait et qui lui était soumis. Le paysage n'était rien qu'un accessoire étroit et maigre, aux arbres menus, aux horizons lointains, avec l'homme éternel agissant sur son premier plan ; et nul artiste ne s'était avisé de remplir uniquement son tableau des sombres profondeurs d'une forêt ou des espaces d'une campagne, en donnant à ces verdures une animation, j'allais dire une conscience, solitaire et spéciale, où ne s'exprimaient point par quelque figure les jeux de l'âme humaine. Et cependant le paysage qui, depuis deux siècles et demi, a pris dans l'histoire de l'art une si large place qu'il y contrebalance, par moments, l'importance de la peinture d'histoire, le paysage est né l'année même où naquit l'art de peindre ; il est né du premier terrain sur lequel le premier peintre
a fixé les pieds de la première figure humaine ; mais cette figure humaine ayant à juste titre absorbé tous les soucis des grandes écoles primitives, le paysage a dû bien longtemps demeurer à l'état de serviteur secondaire, utile seulement pour mettre en valeur les personnages représentés, leur donner l'air ambiant et, aux scènes composées, leur explication naturelle. Qiiand on le verra conquérir peu à peu son importance réelle, ce sera dans les pays où l'observation de la nature est la préoccupation dominante des artistes et le principe même de l'école. C'est pourquoi la frondaison longtemps comprimée dans son bourgeon s'ouvre tout d'abord à Bruges et à Venise. Elle s'épanouit particulièrement dans les Flandres et c'est de Flandre que nous vient le paysage tel que nous l'employons en France à la fin du XV^ siècle et au commencement du XVll^, dans les panneaux qui décorent les lambris de nos palais et de nos hôtels, alternant avec les compositions mythologiques des Dubois et des Dubreuil et même de Vouet et de son école : Paul Bril, à Fontainebleau, Fouquière au Louvre, Asselyn et Swanevelt à l'hôtel Lambert. Mais déjà ceux-ci, dès qu'ils se mêlent aux panneaux de Patel et de Lahyre, ne peuvent se défendre de rechercher une certaine élégance idéale dans la conception de leurs œuvres et se plient par là au goût de notre nation ; car c'est l'idéalité 'poétique et le charme noble, la science de la composition, la délicatesse dans les formes, la grâce dans l'effet qui, dès son origine jusqu'à nos jours, forment la marque du paysage français.
Ce n'est pas d'ailleurs dans notre France, France si bien destinée par sa nature à comprendre les deux sortes de paysages qui se retrouvent en elle : le
paysage Italien reconnaissable depuis les bords du Rhône à Vienne, jusqu'aux belles lignes des montagnes de Provence, et le paysage Flamand qui prend naissance avec ses verts enclos, ses maisons rustiques, les troupeaux de ses herbages, en Normandie aussi bien qu'en Lorraine, ce n'est pas en France que se produit notre école nationale de paysage. Fortune singulière, les deux courants qu'elle poursuivra jusqu'au bout, prennent leur source à la même heure, sous le même soleil d'Italie. 11 se trouve que les yeux diversement impressionnés de deux rares génies, le normand Poussin et Claude le lorrain étudient avec sincérité la même campagne romaine et la voient avec infiniment plus de justesse et de grandeur que ne l'ont vue et ne la verront jamais les italiens d'aucun temps. Chacun a pénétré avec une naïveté magistrale Tune des deux faces du paysage italien ; car si à l'heure du soleil couchant, vous tournez autour de l'une des collines de Tivoli ou d'Albano, vous rencontrerez ici, à ne pouvoir les méconnaître, les lignes sévères des terrains du Poussin, le groupement robuste de ses rochers, la combinaison savante de ses fabriques; vous rencontrerez au revers, h ne vous y point méprendre, les harmonies limpides des espaces de Claude et ses beaux bouquets baignés par la lumière dorée. Le Poussin qui s'est inspiré des enseignements du Titien, puis du Dominiquin, se perpétuera dans la tradition française par son beaufrère le Guaspre, par Lemaire, par Francisque Milet, par Allegrain, et quand, cent ans plus tard, l'école amollie cherchera sa rénovation dans des principes plus graves, c'est aux œuvres du Poussin que David et ses élèves emprunteront les fonds de leurs compositions. Bien mieux, sous le nom de paysage historique, la
mâle austérité Poussinesque redeviendra, au commencement de notre siècle, la loi et la raison d'être de toute une série d'oeuvres et d'artistes qu'on aurait tort d'appeler purement académiques, car en dehors de Michallon, de Lanoue et de Curzon qui ont été les pensionnaires de l'Académie de France à Rome, on retrouve le culte passionné du Poussin, et la pénétration de son esprit dans ce que notre école dernière a compté de paysagistes les plus sérieux,, je ne parle pas seulement des systématiques tels que Aligny, Bertin, Desgoffe, Paul Flandrin, mais des indépendants tels que Cabat, Marilhat, Bellel, Decamps^ J. -F. Millet, et si j'osais l'écrire, Courbet luimême sans qu'il s'en doute et surtout qu'il l'avoue.
A franchement parler, hormis le Poussin et le Claude et peut-être Joseph Vernet, la France n'a point produit un seul paysagiste jusqu'au renouveau de nos PaulHuet^ de nosCorotetde nos Th. Rousseau. Certainement le paysage de Watteau, de Boucher, de Frago, d'Hubert Robert a des parties d'art spécial indéniables ; mais c'est plutôt chez ces maîtres charmants affaire de sentiment du peintre, instinct d'art général, qu'émotion de nature, pénétration sincère de l'œuvre de Dieu. Nous sommes avant tout une école de peintres d'histoire. La forme humaine, dans ses expressions diverses, joue chez nous le grand rôle ; et nos paysagistes ordinaires les plus acrédités n'y font mine que d'agréables praticiens.
Dans cet éternel tiraillement de l'école française entre l'influence italienne et l'influence flamande, il était inévitable que, dès l'époque même de Poussin et de Claude, les Flamands travaillant en France, introduisissent quelque chose du génie de leur pays dans le goijt de paysage de notre nature, et c'est
ainsi que nous voyons Fouquière, Ph. deChampaigne, Nic-Platemontagne, puis Vandermeulen y annoncer et y précéder Wateau, Ch. Delafosse, les Coypel, Chavannes, Desportes, Oudry, Bouclier, Le Prince, Fragonard. Je ne cite parallèlement que pour mémoire J. Forest et ]. Parrocel influencés plus directement par leurs études à Venise. Hubert Robert est un produit de l'engouement de son temps pour Panini et Servandoni. Les vrais hollandais n'auront leur tour que plus tard, et seulement dans notre siècle, d'abord avec Michel, puis avec ce groupe admirable qui fait l'honneur de notre école contemporaine et y balance l'éclat des plus grands peintres d'histoire, Th . Rousseau , J. Dupré, Diaz, Troyon, Daubigny, vrais héritiers des Cuyp, des Ruysdael, des Hobbema, des P. Potter, avec la pointe de distinction élégante que j'ai signalée partout comme particulière à la France.
Pour un peu ce serait à dire que les plus beaux paysages, les plus terribles marines, comme les plus beaux portraits, ont été peints, non par des paysagistes ou des peintres de marines ou des portraitistes de profession, mais par des peintres d'histoire. Ne voulant nommer ni le Carrache, ni le Dominiquin, ni Rembraudt, ni Rubens, je puis bien citer le « Diogène >\ le « Polyphême ^> et <s Le Déluge » du Poussin, « La Méduse » de Géricault et « La Barque de don Juan » de Delacroix.
Nous voilà insensiblement, mon cher Henriet. montés bien haut et hors d'haleine, quand il ne s'agissait que d'ouvrir bonnement et sans façon à ceux qu'on interpellait jadis du nom \< d'amis lecteurs», la porte du gracieux et gai monument que vous vous êtes donné pour tâche d'élever à votre art favori.
Vous qui avez énuméré et décrit l'œuvre de Chintreuil et de Daubigny, vous faites sûrement autant de cas que moi d'une certaine littérature, la dernière née des littératures de France, mais non pas la moins florissante, la littérature de catalogues. 11 n'en est pas de plus attrayante, de plus captivante, et, selon le mot du jour, de plus suggestive. Ses premiers classiques ne remontent pas à plus de 150 ans, et c'est elle aujourd'hui qui fournit à nos bibliothèques ses livres les plus luxueux. Jadis elle nous apprenait l'histoire des cabinets célèbres et les provenances des plus précieux tableaux et dessins. Aujourd'hui, quand meurt un paysagiste, elle ne nous raconte pas seulement sa vie, elle nous dit en quelle province, en quel village, au bord de quelle rivière, ou quelle anse maritime de Bretagne, de Normandie ou de Provence, il est allé chercher ses inspirations. Grâce à ces catalogues, nous savons aujourd'hui que Corot pouvait dater ses études de la campagne de Rome, ou des environs deNaples, ou du Tyrol aussi bien que de Ville-d'Avray, de Marcoussy, de Mortefontaine, de Mery, de Mariselle ou même des environs de Mortain. Nous savons que le bonhomme Fiers, le maître de Cabat, n'a guère quitté les environs de Paris que pour courtiser les herbages de haute Normandie dont il fut le vrai peintre, et particulièrement le vert pays d'Aumale aux peupliers bleuissants et ses gras alentours. Nous savons que le romantique Paul Huet, d'humeur plus agitée, a beaucoup couru le monde, non seulement le Bocage^ et les côtes de Normandie tant fréquentées par Eug. Isabey, — car ma chère province fut la grande école des paysagistes de 1830, — mais la Picardie et l'Auvergne, et les Pyrénées et les Alpes, et Nice, et le Comtat d'Avignon, et les
Apennins, et Rome, et partout. Diaz, après avoir payé son tribut aux beautés de l'Espagne, son pays d'origine, s'enfermait dans le Bas Breau et les Gorges d'Apremont avec ses amis Th. Rousseau et J.-F. Millet, et l'animalier Barye et Ch. Jacque.
Millet ne s'échappait que de loin en loin vers son cher village de Gréville, près de Cherbourg, et Rousseau qui , lui aussi , avait hanté jadis les rivages normands, poussa plus tard vers le Berry, les Landes et le Mont-Blanc. Quant à leur autre ami Jules Dupré, s'il avait beaucoup vagabondé autour d'Abbeville et dans l'Orne, et dans le Berry et le Limousin, et dans les Landes et jusqu'en Angleterre, c'est toujours aux environs de Montmorency et particulièrement vers l'Ilc-Adam qu'il revenait de préférence. Là, il attirait volontiers ceux qu'il aimait. Là, il a travaillé avec son ardeur convaincue jusqu'au système. Là, il s'était fixé; là, il est mort. Et ainsi, plus tard, en sera-t-il de même pour les autres: Harpignies et Hanoteau marquant leur préférence pour l'Allier et la Nièvre, Jules Breton pour le Courrières qu'il aura immortalisé, Adolphe Leleux pour la Basse-Bretagne ; ces deux derniers, à l'envers de Claude, empruntant par surcroît toute l'importance de leurs paysages à l'image profondément caractérisée des natures dont ils peignaient le terroir ; et en ce sens du paysan nourrissant, amplifiant, exprimant l'âme du paysage, J.-F. Millet a été leur maître à tous. Demandez-en son avis à votre ami Lhermitte.
Le paysagiste semble, par l'espèce même de son art, un oiseau voyageur, toujours en quête de plus beaux ciels, de plus beaux sites, d'horizons, de fabriques^ de verdures, de mouvements de terrains toujours nouveaux. Cependant, comme aussi bien par sa
nature le peintre est imitateur^ il imite d'instinct ses confrères, il se plait là où se sont complus ses pareils, et si les meilleurs, les plus renommés ont rencontré, en un coin de forêt, à un détour de rivière, une note nouvelle qui agrée à son propre tempéramment, le voilà qui accourt et une colonie s'installe : jadis en Normandie, puis à Barbizon, ou à Marlotte, ou à Douarnenez, ou à Bougival, ou aux Vaux-de- Cernay, suivant même piste comme moutons de Panurge. Mais il faut toujours qu'un plus aventureux ou plus indépendant, conduit par le hasard, fasse la trouvaille d'un beau coin inconnu, alors toute la volée s'y abattra l'année qui vient.
Comment dans ma chère forêt de Bellesme dont les massifs superbes, majestueusement ondulants, sont plantés pêle mêle des plus beaux chênes et des plus beaux hêtres, drus et droits comme des peupliers, comment dans ces futaies gigantesques, couronnement des collines du Perche, et les plus nobles et les plus élégantes et les plus pures d'essence que le créateur ait jamais semées sur terre, comment n'ai-je oncques rencontré que trois paysagistes de modeste renom : Lud. Letrone qui, après avoir pris des conseils de Th. Rousseau, s'en venait du bourg de Ceton, voisin de Bellesme, essayer ses premiers pinceaux dans notre forêt, avant d'aller traduire les torrents et les châtaigniers des Pyrénées où devait plus tard l'appeler sa santé, et que nous avons vu finir en dessinateur d'une adresse rare au service de la « Gazette des Beaux-Arts » ; puis Ph. Bellier de la Chavignerie, frère d'Emile Bellier, l'auteur du (( Dictionnaire général des artistes de l'Ecole Française >> et qui s'échappait de sa ville de Chartres pour étudier quelque coin de nos sous-bois ensoleillés ; et enfin,
notre pauvre ami Fréd. Legrip que je vois encore, un jour qu'il était allé peindre la hutte abandonnée d'un sabotier, rentrant chez nous, se traînant à peine et tout glacé de terreur, pour avoir entendu s'abattre à quelques pas de lui sous l'effet de la tempête et avec un bruit de tonnerre ou de canon qui éclate, l'un de ces chênes aux troncs monstrueux, contemporains de la Reine Blanche.
Vous avez, entre les paysagistes, recherché les plus simples, les plus humblement épris des choses de la terre, c'est-à-dire en réalité les plus naïvement poètes. Le bon père Corot vous a traité comme l'un de ses enfants ; le brave Daubigny vous a, sans cachoterie, instruit de ses pratiques sincères et animé de ses vaillances. Vous avez suivi le délicat et maladif Chintreuil dans les sentiers humides et dans les aventures longtemps contestées de son pinceau aigrelet, et sur la valeur de cet obstiné, comme de ses seides, les Desbrosses, le temps et le goût des amateurs vous ont donné raison. Vous avez hanté cette écolede Vaugirard, les Bonvin et lesVillain, cette école qui, h la distance de 80 ans, reprenait avec bonhomie, mais sans nullement chercher le pastiche, les traditions de Chardin, et sa peinture large et franche, et sa tranquille et solide imitation du réel dans SCS figures ou ses ustensiles familiers.
Sandrart nous montre en quelques mots les paysagistes de son temps, ceux de toutes nations, les Français et les Hollandais aussi bien que les Italiens, devisant d'art dans leur promenade à travers la campagne romaine. Vous, mon ami, vous nous montrez vos camarades, cherchant un cabaret à bonne omelette et ù bonne piquette pour déjeuner, coudes sur table et gais propos aux lèvres, soit dans
la banlieue de Paris, soit sur les bords de l'Oise ou de la Marne Ce sont là pays sans prétention à la noblesse académique, et qui n'invitent qu'à demi aux dialogues de Platon et de Fénélon ; les lignes d'horizon n'y visent point à la majesté ; mais le soleil y allonge la splendeur de ses rayons sur des plaines, sur des moissons, sur des coteaux de vignes d'où s'exhale à son heure une certaine sérénité religieuse et qui ont bien aussi leur grâce et leur mystère.
Je ne veux point dire que tous les pays en ce monde sont d'égale beauté, également favorable à la peinture, pas plus que tous les êtres humains ne sont de même taille. Nous l'avons pu bien reconnaître aux expositions universelles depuis quarante ans. Il faut semble-t-il, pour que le sentiment du grand se manifeste dans un paysage, que les parties qui en expriment l'immensité n'y soient point trop disproportionnées avec l'homme. 11 faut que l'homme n'y disparaisse point tout à fait. La Suisse, par exemple, est, à coup sur, un beau coin de terre, fort impressionnant pour le voyageur qui contemple ses montagnes ; mais parce que l'homme et ses œuvres n'y peuvent servir d'échelle à ses pics gigantesques, les plus habiles maîtres du cru, les gens de tant de talent, les Calame, les Diday, et même les nôtres de bien autre envergure, les Th Rousseau et les Français n'ont jamais rien su en tirer qui vaille. Et c'est pourquoi les Apennins et les monts de Grèce, mieux dans le compas de notre œil, et où l'homme se peut mieux mesurer avec la nature, aideront plus aisément le peintre à nous donner l'impression de la vraie grandeur.
Il est clair que les contrées ensoleillées de l'Italie et de l'Orient, sont terres privilégiées pour les paysagistes ; que celles du Nord au contraire leur paraissent
pénibles et réfractaires, faute d'éclat et de lumière. Cependant Rubens, et ses flamands, et les Hollandais, et ces Anglais, Constable et Turner, qui ont ouvert les yeux à Paul Huet, et à nos premiers romantiques, avaient bien su, par horreur du brouillard natal, trouver sur leur palette le soleil qui manquait à leurs climats. Souvenez-vous toutefois combien nous sont apparus tristes et ennuyeux, et d'un roux monotone, depuis 1855, tous les paysages des Allemands, forêts de sapins et glaciers (je ne parle pas des Scandinaves un peu plus vifs et spirituels dans leurs impressions qu'ils tiennent presque tous de l'école de Paris).
Ne cherchez d'ailleurs, en notre siècle, de vrais paysagistes qu'en France, en France et en Angleterre, où cet art charmant se maintient encore, pour l'heure présente, ù un niveau peut-être supérieur au nôtre. Car hélas ! hélas ! ils sont morts, tous nos souverains maîtres à nous, ceux de la génération, les plus étonnants paysagistes que le monde ait vus depuis le XYII-^ siècle. Nous les avons tous enterrés. La légion de leurs élèves leur survit innombrable et fort habile ; mais le grand souflle n'y est plus, la force, l'intensité, la vigueur, in passion, le génie. Ils remplissent nos expositions d'œuvres charmantes, et par ci par là, ils retrouvent encore un filon à exploiter, une veine demi-nouvelle. C'est ainsi que le paysage s'est donné le plaisir, en ces dernières années, de faire payer à la peinture d'histoire l'infériorité où celle-ci le maintenait autrefois. C'est lui qui un beau jour a imposé au peintre de figures ce fameux « plein air » qui aujourd'iuii, de haut en bas, prétend gouverner notre école. Manct et Monet ont emprunté, à la préoccupation particulière des paysagistes, ce principe qui domine à cette heure tout l'art de peindre, et ils lui ont sacrifié