‹ Les campagnes d'un paysagiste;Chapitre 3 sur 20 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

à rétourdie, et comme enfants qui ne savent à quoi ils s'en prennent, et l'expression, et l'invention, et la composition, passées, selon la mode courante, au second plan de l'art. Mais soyez tranquille, on y reviendra. Un petit côté du métier n'est point de taille à faire disparaître l'art.

Oui, notre merveilleuse époque de paysagistes s'en est allée comme tout le reste, et votre livre sera comme la vivante chronique des mœurs intimes, des usages familiers et sans contrainte de la partie de ce groupe, non la plus académique, mais peut-être la plus convaincue. Vous avez été leur témoin quotidien, vous avez partagé leur foi féconde, leur aimable sans-gêne, leur absolu désintéressement, leur candide simplicité d'habitudes. Vous avez connu avec eux le grouillement du bétail de ferme, les braves gens hospitaliers qui vous offrent d'un cœur si généreux la soupe et le coucher, et les riches flambées de l'âtre, et les rosées du matin, et la rentrée des troupeaux, et des attelages dans la chaude poussière du soir.

Ce qui me charme, par surcroit, en votre manière de courir les champs, et ce qui la distingue de la visée de vos confrères qui ne songent qu'à « piger le motif », c'est que, chez vous, le paysagiste, garde quelque chose de son intérêt pour l'histoire et les monuments, pour les personnages du temps jadis qui ont semé sur ces collines et dans ces vallées leurs châteaux et leurs églises. Certes la nature a par ellemême des beautés insondables : Cœli enarrant gloriam Dei ; mais selon ce que je vous disais tout à l'heure, il ne me déplaît pas de voir, ci et là, transpirer l'œuvre de l'homme, les ruines mélancoliques, et sa petite création éphémère superposée à celle du Créateur. Ce n'est pas un médiocre paysage que le

Colysée du père Corot, et le bout de toile où Millet a peint la pauvre église de Greville, rongée par le vent de mer et où lui-même fut baptisé, ne me laisse pas sans émotion. A cette curiosité générale qui ne s'arrête point à fleur de terre, je vous reconnais pour un humain et je ne vous sais qu'un défaut. Vous êtes un sincère et un loyal, mon vieil ami, mais, vous vous l'êtes trop répété à vous-même : vous n'êtes point un aventureux. Vous avez trouvé un plaisir extrême à étudier votre paysage champenois, tout autour de la patrie de La Fontaine et un peu à sa manière, naïvement^ par vous-même et sans visées ambitieuses. 11 vous a suffi d'être goûté par certains délicats, d'avoir l'approbation de ceux en qui vous aviez mis toute votre confiance et il n'en était pas de plus honnêtes dans la confrérie. Ceux-là, en retour, vous leur avez payé leurs conseils de la meilleure monnaie, de celle qui plait le mieux aux plus illustres, vous les avez expliqués et racontés au public ; vous avez été leur historiographe selon le procédé excellent entre tous pour des hommes qui ont dû à la simplicité l'essence première de leur génie et de leur talent, historiographe à la bonne franquette, celui qui garde son sourire bon enfant avec sa légèreté de plume et sa subtilité instinctive. Je ne vous blesserai donc point en vous disant que ce qui assurera pour nous tous son prix à votre livre, aussi bien qu'à ses aînés, c'est qu'en toute occasion vous avez écrit, comme vous avez peint : d'après nature.

Ph. de CHENNEVIÈRES.

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