‹ Les campagnes des armées françaises (1792-1815) [microform]Chapitre 34 sur 73 · Voir la carie 5, p · texte numérisé non relu

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et l'expérience qui leur manquaient. Dans toutes les armées se fait un travail crcmboîtement et d'assimilation qui tend à efTacer l'homme chez le soldat, et à lui substituer l'unité de force mise en action par quelques mobiles très simples : sentiments, convoitises ou passions d'une puissance bien déterminée, comme le patriotisme, l'amour de la gloire, l'instinct de la vaillance, le désir du butin, que le chef escompte à l'avance dans ses calculs ; énergies morales simplitiées, qu'il est presque aussi facile de diriger que l'elTort physique, et dont il est presque aussi légitime de calculer le résultat. Les troupes pensent comme elles manœuvrent, d'une manière vive et uniforme. Ces soldats pourtant ne sont point des automates, car ils n'obéissent pas indifféremment à quiconque prétend les mener : ils veulent sentir chez leur chefs une énergie physique et morale égale à la leur, et de plus, la précision et le coup d'œil capables de saisir de vastes combinaisons. Lorsqu'ils ont confiance, ils ne raisonnent pas, ils manœuvrent en toute docilité ; lorsqu'ils se défient, ils perdent la cohésion que seule la confiance peut donner. Ils continuent donc à réfléchir, ne serait-ce que dans le choix qu'ils font parmi leurs chefs. Si les chefs ont intérêt h choisir leurs soldats, les soldats ne manquent jamais de faire la sélection chez ceux qui les commandent. Ils n'obéissent vraiment qu'à ceux à qui ils se donnent. Un Scherer peut remporter une victoire de hasard, de même qu'un Bonaparte peut être battu : pourtant le premier, même après sa victoire, n'aura jamais ses troupes dans la main, et le second, même vaincu, les possédera toujours corps et ame. Ainsi se dessinent dans leurs traits généraux les sentiments de la nouvelle armée : il sera facile à un chef comme Bonaparte de les convertir en énergie active.

Cette armée jeune et ardente a déjà vaincu contre toutes les règles de la vieille stratégie. De pareilles règles ne pouvaient lui convenir. La vieille stratégie traitait ses unités non comme des forces vivantes, mais

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comme des masses presque inertes, capables seulement de se mouvoir avec lourdeur d'un point à un autre et de lancer une quantité déterminée de boulets et de balh

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de cette conception d'un effort très limité et très lent dû au nombre et à l'énergie passive, dérivait une limitation

ricronreuse de l'horiz-on stratégique, «ne guerre toute de postes et de frontières. L'armée révolutionna.re a lort &i cet horizon depuis 93. Ses généraux s'habauent aux vastes opérations, lis demandent à leurs soldats des ellorls démesurés. Ils laissent i. chacune des fractions en n.ouvement une certaine liberté ^ ='1 •"'--,,•' "«fl," ;'"^."^: „us détails d'exécution, la guerre nouvelle der.ve de la confiance des chefs dans la valeur Ind.v.duelle de chacun et dans la coopération active de tous. L armée n est plus une collection de pions sur un damier c est une association unie par des liens très forts, <.ù chacun du gênerai au soldat,'apporte sa contribution personnelle a œuvre commune. Œuvre qui est bien celle de chacun et de tous et celle des militaires seuls, car, depuis la fin de la Convention et du Comité de salut public, il n y a plus de représentants en mission auprès des généraux : le pouvoir eivil a perdu son terrible prestige ; il n est représente sous le Directoire (p.e par de modestes commissairesordonnateurs : l'armée est maîtresse dans ses camps.

A ces troupes chez qui débordait une énergie capable de bouleverser le monde, il fallait un homme aux conceptions dignes d'un pareil instrument. Cet homme se trouva

en Bonaparte. . , • -,

Ce Corse de vingt-sept ans, i. la physionomie tourmentée et à l'âme inquiète, avait eu des débuts agites par l'anxiété du génie qui i.rend conscience de lui-même. Dans les situations médiocres qu'il occupa d abord, son intelli^^ence tourbillonnait en mille projets, désespérée de ne savoir où se prendre, appliquée malgré elle u des beso-nes inférieures. Il avait franchi avec peine les premières étapes. Le siège de Toulon et la première campagne d'Italie le mettaient en relief, quand le 9 thermidor Hiillit l'entraîner dans la chute de Robespierre. Attache en 179.-. au bureau f.pographique du Comité de sa ut public, il lisait activement, rélléchissait, échafaudait des projets pour la conquête de cette Italie où il avait failli entreren 179i.La répression de l'insurrection du 13 ven-

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démiaircliii fit regagner le terrain perdu depuis le 9 thermidor. Devenu général de l'armée de Paris, fiancé à Joséphine de Beauharnais, assuré de la confiance du directeur Barras, il fait accepter par le gouvernement ses plans de conquête en Italie, auxquels il rêve déjà d'ajouter, la marche sur Vienne. Comme Scherer se refuse à entrer dans ces vues, Bonaparte est nommé général en chef de l'armée d'Italie 23 février 1796). Mûri par deux ans d'attente et de réflexion, il est prêt à exercer le commandement avec un incomparable éclat. Son génie militaire est fait de rapides intuitions et de raisonnements serrés. Il est visionnaire et calculateur. Ses projets relèvent de la vision, tant ils sont prompts, tant ils enjambent volontiers les espaces et les difficultés. Ses moyens d'exécution sont inspirés par une raison srtre, appuvée d'un côté sur des principes d'action mûrement rélléchis, et de l'autre sur des faits. Les principes sont ceux de la stratégie moderne : il ne les a pas inventés, — ([u'inventerait-on en cette matière ? — il les a mis en relief par Texemple ; une seule de ses batailles les démontre mieux que des milliers de déductions. Les faits qui modifient ou règlent l'application des principes, il les connaît tous avec une précision extrême : situation d'effectif et état moral de ses troupes, état des troupes ennemies, — car il a un excellent service d'informations, — topographie exacte de la région, dispositions des habitants, ressources d'approvisionnement, lignes d'étapes, état sanitaire, services administratifs, il calcule tout et se trompe rarement ; il a une conscience aussi vive des détails d'exécution que de fensemble de ses projets. Cette puissance de conception est servie par des facultés précieuses : il a une mémoire vaste, une faculté de travail presque illimitée. Avant tout, il sait allier l'ampleur des vues générales au goût du détail, mais seulement du détail signifiant : s'il médite d'écraser l'Autriche et de dominer l'Europe, il s'intéresse aussi ;i la nourriture de ses soldats et au fourrage de sa cavalerie ; et il a cette

qualité suprême des grands hommes d'action, de ne se partager jamais et d'être tout h l'oeuvre du moment, si humble ou si grande qu'elle soit.

Sans doute, il n'est pas redevable à lui seul de son génie, et il n'est pas exempt de défaillances, 11 a étudié à fond les campagnes de Frédéric ; sa première campagne d'Italie porte la trace des inspirations d'un guide bien vieux et bien oublié, le maréchal de Maillebois. Si grande que soit sa puissance d'action, elle est au début, comme à la fin de sa carrière, hors de proportion avec son rêve. Avant la chute de Mantoue, il pensera à courir sur le Frioul et sur Trieste ; en 1800, il se réservera trop peu de forces pour battre Mêlas, et ne devra le succès qu'à son étoile ; en 1812, habitué à vaincre les hommes, il ne comptera pas assez avec les obstacles naturels. Au moins comptait-il encore, dans sa jeunesse, avec les forces mo« raies que, plus tard, l'abus du mécanisme militaire lui apprendra à mépriser : il est tombé pour avoir eu dans la force matérielle une confiance sans bornes.

Sa première campagne, si rapide et si brillante, a été assombrie par des déceptions. Il avait compté réduire à la paix le roi de Sardaigne, enlever la Lombardie au pas de course, s'installer d'un troisième bond dans le Frioul. Les choses n'allèrent pas si vite dans la réalité. La résistance de Mantoue cloua Bonaparte sur l'Adige. Au lieu de trois actes, il lui en fallut six : il est vrai qu'il put les faire suivre d'un septième, l'épilogue autrichien.

Arrivé au quartier général de Nice le 21 mars, Bonaparte trouve à l'armée d'Italie 42,000 hommes avec 60 bouches à feu attelées. Ces troupes, composées en partie de vétérans des Pyrénées, sont aguerries par deux ans de luttes dans les montagnes. Mais elles sont afïamées, sans solde, sans habits ; leurs généraux, fiers de leurs succès passés, verront peut-être d'un mauvais œil ce jeune chef que rien ne recommande, sinon l'amitié de Barras. Dès le premier jour, Bonaparte impose son autorité aux chefs, aux soudards fanfarons comme Auge-

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reau, aux généraux d'action ardente comme Masséna ; il enflamme chez les troupes l'instinct de la gloire et celui de la cupidité ; il leur fait payer un acompte sur la solde ; il s'inquiète peu des magasins vides, car il est résolu à nourrir la guerre par la guerre ; il se portera des vallées pierreuses de l'Apennin dans les plaines fertiles du Piémont. L'armée est disposée sur la Corniche, le long de la rivière de Gênes, la brigade Cervoni en flèche vers Voltri, Laharpe, Augereau et Masséna autour de Savone, Serrurier vers le col de Tende. L'ennemi est sur le versant opposé de l'Apennin : Les Piémontais de Colli (22,000 hommes) sont disposés en cordon de Mondovi à Ceva et à Cairo ; les Autrichiens de Beaulieu 1^30,000 hommes), forment de Sasello à Acqui un autre cordon mal rattaché au premier.

Bonaparte projeta de rompre cette longue ligne au point le plus faible, celui où se joignaient les Piémontais et les Autrichiens. Là était un faible rideau de troupes : Argenteau faisait la droite de Beaulieu, Provera la gauche de Colli. 11 résolut de les accabler l'un après l'autre. Dans ce but, il massa ses forces (9 avril) sur la route de Savone à Altare ; il fit occuper le poste avancé de Monte-Legino vers Montenotte. Pour tromper Beaulieu, Cervoni devait lui donner des jalousies vers Gênes \

De son coté, Beaulieu, décidé à prendre l'ofl'eiisive, était tombé d'avance dans le piège tendu par Bonaparte, car il s'imaginait que les Français visaient Gênes. 11 s'ébranla vers Voltri en donnant ordre à Aro^enteau d appuyer son mouvement par une marche sur Savone. Il pensait avoir à combattre le gros de l'armée française, tandis qu'Argenteau se bornerait à inquiéter les flancs. Ce fut le contraire qui arriva.

Le 10 avril, Cervoni tint avec énergie contre Beaulieu à Voltri, et se replia sur Savone assez lentement pour donner à Bonaparte le temps d'écraser Argenteau.

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