‹ Les campagnes des armées françaises (1792-1815) [microform]Chapitre 43 sur 73 · C SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

C SAINT-DOMINGUE

Lors de la signature des préliminaires de Londres (1" octobre 1801), le premier consul avait décidé une expédition pour le rétablissement de la domination française a Saint-Domingue. Cette île, la plus riche des Antilles, avait été dévastée depuis 1790 par les luttes entre blancs, hommes de couleur et nègres; toutes les querelles politiques de la France s'étaient changées dans la colonie en une atroce guerre de races. Au milieu de cette confusion s'étaient élevés des dictateurs, Rigaud chez les mulâtres, Toussaint-Louverturechez les noirs. Ce dernier surtout, très rusé et très actif, avait montré des talents politiques et militaires. Imprudemment soutenu par la métropole jusqu'aux premiers jours du Consulat, il triompha de Rigaud, assura aux colons blancs la vie et la jouissance de leurs propriétés, établit de Tordre et de la discipline chez les noirs, forma une armée aguerrie, et travailla à faire revivre l'ancienne prospérité de l'île. Mais tous ces succès étaient funestes à l'autorité de la métropole. Le 1°' juillet 1801, Toussaint proclamait une constitution coloniale qui lui conférait la dictature h vie. Bonaparte furieux voulut profiter de la conjoncture de la paix maritime pour rétablir par un roup de force sa domination sur la partie française de l'île, ainsi que sur la partie espagnole cédée à la France en 179:3. Il aimait a mettre en parallèle cette expédition avec celle d'Egypte ; il ne tint compte ni des distances, ni du climat meurtrier, ni du courage des noirs exercés au métier des armes, ni des défiances des mulâtres ; il ne craignit pas de rétabhr l'esclavage dans les autres colonies, comme pour montrer aux noirs de Saint-Domingue ce qu'ils avaient à attendre en cas de victoire des Français. A lui remontent les causes premières du malheur de l'expédition.

Une flotte de 50 vaisseaux, portant 20,000 hommes commandés par Leclerc, beau-frère de Bonaparte, vogua

LA LUTTE CONTRE L'ANGLETERRE 153

vers les Antilles et se réunit lentement dans la baie de Samana (février 1802). En peu de jours, Leclerc se saisit des points les plus importants de la côte, le cap Français, Port-de-Paix, Port-au-Piince, que les lieutenants de Toussaint, Christophe, Maurepas et Dessalines, étaient incapables de défendre. En se retirant, les nègres brûlèrent ou rasèrent toutes les maisons, égorgèrent les blancs, sans distinction d'âge ni de sexe. Au sud, Laplume seul se soumit tout de suite. Les noirs n'eurent d'autre plan que de se retirer dans le pays fourré du centre, le (( Grand Chaos », sur les rives de l'Artibonite, où les montes escarpés et couverts de brousses, offrent un refuge facile. Après une tentative inutile de négociation, Leclerc attaqua les mornes de toutes parts. Toussaint et sa garde furent forcés à la Ravine à Couleuvre ; Maurepas fit sa soumission dans le Nord, au Gros Morne. Le siège du fort de la Crête à Pierrot coûta plus de peines (mars) : les Français y firent de rudes pertes ; mais la chute de ce poste entraîna la soumission des noirs. Toussaint rentra dans la vie privée ; (Juistophe et Dessalines entrèrent au service de la France ; Leclerc fit à tous de très douces conditions. Saint-Domingue semblait soumise.

Mais déjà, avec l'été qui approchait, le mal terrible de la fièvre rongeait l'armée française. Les soldats combattaient aux Antilles avec leur équipement et leur lourde charge d'Europe ; ils étaient soumis à un mauvais régime ; ils étaient cantonnés sur les rivages, la partie mortelle de Saint-Domingue. Leshôpitauxse remplissaient. En facedes Français affaiblis, les noirs restaient debout, épiant avec une joie railleuse le jour où la fièvre leur procurerait sans peine le bénéfice de la plus brillante des victoires. Toussaint laissa trop voir cette joie dans des lettres que Leclerc intercepta : le général le fit arrêter et envoyer en France, où il mourut interné au fort de Joux. Leclerc aurait dû en faire autant aux lieutenants du chef noir, qu'il avait traités avec des ménagements si imprudents,

liais il n'y songea pas. Il commit de plus la faute de 'aliéner les mulâtres. Enfin, le rétablissement de l'ancien régime colonial à la Guadeloupe porta le dernier coup aux Français l\ Saint-Domingue. Ce fut le signal d'un soulèvement général, auquel prirent part le mulâtre Pétion, les noirs Clairvaux et Dessalines. Leclerc n'avait plus que 3,000 hommes valides : il dut les concentrer sur quelques points de la cote et abandonner le centre de l'île. Atteint à son tour de la fièvre, il succomba le l''' novembre 1802. Son successeur Rochambeau était exécré pour la férocité qu'il avait montrée à l'égard des nairs : tous ceux qui jusque-là étaient demeurés tranquilles s'empressèrent de courir aux armes. Rochambeau ne reçut d'Europe que de faibles renforts, qui ne tardèrent pas à être dévorés par le climat. Il tint encore une année dans les principales villes, Port-au Prince et le Cap. La rupture avec l'Angleterre (13 mai 1803) rompit ses communications avec la mère-patrie. Il évacua enfin Port-au-Prince : puis ce fut le tour du Cap (novembre 1803); pour éviter de toml)er aux mains de Dessalines, Rochambeau se rendit aux Anglais. Le général Ferrand parvint à se maintenir jusqu'en 1810 dans la partie espagnole de l'île. Saint-Domingue, « la perle des Antilles », échappait à la France. Elle commença une existence qui, pour être indépendante, n'en fut pas moins misérable.

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