‹ Les campagnes des armées françaises (1792-1815) [microform]Chapitre 42 sur 73 · B. L EGYPTE · texte numérisé non relu

B. L EGYPTE

L'expédition d'Egypte est sortie tout entière du cerveau du général Bonaparte, depuis la conception première exprimée par lui dès août 1797, avant Campo-Formio. Ce projet, ([ui comprenait aussi l'occupation de Malte, se justifiait par des raisons d'intérêt général et s'expliquait aussi par l'intérêt particulier de Bonaparte. L'acquisition de l'Egvpte devait porter un coup sensible aux Anglais : elle ruinait leur inlluence dans la Méditerranée, faisait de cette mer un lac français, préparait le relèvement de notre marine; l'occupation de l'Egypte était de plus une menace permanente pour les établissements anglais de l'Inde. L'entreprise devait coûter peu d'elforts: on avait peu de chance de rencontrer les Anglais entre Toulon et Alexandrie; les (lottes anglaises étalent toutes à la fin de 1797 sur l'Océan ou dans les mers lointaines; quant h l'Egvpte elle-même, Bonaparte n'ignorait pas que son état d'anarchie la livrait presque sans défense à ses coups. A ces raisons, exposées avec chaleur dans le projet du 5 mars 1798 adressé au Directoire, il faut ajouter les

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illusions familières au cerveau de Bonaparte, nourri, comme tous les hommes de son temps, de lectures classiques ; comme eux, il cédait au prestige de l'Orient, et il pensait que l'éclat des conquêtes lointaines dans ces

Carte n" 8. — L'Egypte.

pays de légendes rejaillirait sur son nom. Quant au Directoire, il sentit la valeur des raisons donnée par Bonaparte, mais il se réjouit surtout de l'éloignement d'un chel dont il redoutait déjà l'active ambition. Aussi y eut-il con-

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cours parfnit entre les vues de Bonaparte et celles du gouvernement. Les préparatifs se firent à Toulon avec activité. Bonaparte tenait à garder le secret et à partir vite, pour qu'une flotte anglaise ne vînt pas lui barrer la route : l'armée de Toulon s'appelait aile gauche de l'armée d'Angleterre; le départ était fixé au 26 avril. Mais les symptômes de guerre avec l'Autriche et l'état troublé du continent retardèrent le départ de vingt jours, et cette mince circonstance changea le sort final de Texpédition.

Enfin, le 19 mai 1798, une puissante Hotte de 400 transports et de 100 vaisseaux de guerre, dont 15 de ligne, commandée par Brueys, quitta la rade de Toulon. Elle portait une armée de 35,000 hommes ; Bonaparte était entouré d'un brillant état-major ; il avait la plupart de ses lieutenants d'Italie, Berthier, Lannes, Marmont, ainsi qu'une partie des meilleurs officiers de l'armée du Rhin, comme Kleber et Desaix ; il était accompagné des savants distingués qui formèrent au Caire l'Institut d'Egypte. La flotte française cingla droit sur Malte, dont Bonaparte voulait faire un poste de communication de Toulon à Alexandrie. C'était se précipiter au-devant d'un conflit avec le czar, car celui-ci protégeait ofhcicllement l'ordre des chevaliers de Saint- Jean, maître de Malte. Bonaparte n'y prit pas garde. Le 9 juin, il assaillit Malte et occupa l'île. ^lais les retranchements de La Valette l'auraient arrêté longtemps sans l'impéritie du grandmaitre, et la trahison de quelques chevaliers. Le 13 juin, La Valette se rendit sans résistance, et Bonaparte y installa une garnison de 3,000 hommes, commandée par Vaubois. Puis il reprit en toute hâte la route d'Alexandrie, stimulé par la nouvelle qu'une escadre anglaise venait d'v apparaître, car cet événement démentait toutes ses prévisions. Le l^"" juillet, malgré une mer très forte, la flotte française parut devant Alexandrie. Le débarquement se fit aussitôt ; Kleber s'empara sans peine de la place, et Bonaparte se prépara à marcher sur le Caire.

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Possession nominale du sultan, l'Egypte était de fait aux mains d'une milice composée de cavaliers, les Mameluks, la seule force organisée qui y existât. Les nombreux Arabes pillards qui parcouraient le désert, les Fellahs abrutis qui cultivaient le delta et la vallée du Nil pour le compte de leurs maîtres, étaient aussi incapables les uns que les autres d'opposer une sérieuse résistance. Les grands ennemis de l'armée française étaient la soif, la fatigue et la chaleur brûlante, qui dans le désert de Damanhour réduisirent au désespoir un grand nombre d'officiers et de soldats, si vigoureusement trempés qu'ils fussent par leurs premières campagnes. Enfin l'armée sortit des sables et arriva au Nil. Elle ne tarda pas à rencontrer les premiers Mameluks. Ce fut pour elle un jeu de les repousser à Chébreiss (13 juillet). Les chefs des Mameluks, Mourad-Bey et Ibrahim, ramenèrent leurs indociles escadrons autour du Caire, dont ils essavèrent de disputer l'entrée aux Français. Le 21 juillet à quelque distance du Caire et en vue des Pyramides, les cavaliers mameluks, sortantde leurs retranchements d'Embabeh, assaillirent l'armée française. Bonaparte, perfectionnant une formation de combat déjà connue, disposa ses hommes en carrés, avec des canons entre les bataillons, la cavalerie et les bagages au centre ; il opposa aux Mameluks un mur de baïonnettes contre lequel ils s'escrimèrent en vain. Puis Embabeh fut emporté, 2,000 Egyptiens égorgés. Le lendemain, Bonaparte entrait au Caire. Bientôt la delta fut conquis, et Bonaparte se livra dans son proconsulat aux soins variés d'une administration difficile. Son activité triompha en Egypte des plus grands obstacles, comme elle devait en triompher en France. Mais il ne tarda pas à être prisonnier dans sa conquête : l'escadre de l'amiral anglais Nelson, entrée dans la Méditerranée au mois de mai, après avoir manqué deux fois les Français sur la route de Toulon à Alexandrie, finit par joindre et par détruire la flotte de Brueys dans la baie d'Aboukir (l*"' août). La mer était perdue, et les communications

avec la France coupées. L'expédition d'Egypte perdait la portée décisive que Bonaparte avait voulu lui donner: ce n'était plus l'exécution d'une grande pensée politique, c'était une brillante aventure, car il était trop évident que l'armée française, isolée et enfermée dans sa conquête, ne pourrait la garder toujours.

Cependant, même après cet insuccès, l'active imagination de Bonaparte se donnait carrière. Il caressa l'espoir de venoer son échec maritime par de fabuleux exploits; il entra en plein roman, pour sa propre gloire. L'intérêt de la France n'était plus en jeu : il avait sombré avec la flotte d'Aboukir. Bonaparte pacifia et organisa sommairement TKgvpte ; il y fit commencer une investigation raisonnée des antiquités; il songeait a mettre en communication la mer Rouge et la Méditerranée ; il fit achever la conquête du pays par Desaix, qui remonta vers la Haute Egypte, battit encore à Sediman (7 octobre) les bandes de Mourad-Bey, et parvint jusqu'à Assouan. Mais la pacification n'était pas complète : les révoltes comprimées sur un point renaissaient sur un autre, malgré les désarmements, les confiscations et les fusillades. Le Caire même se souleva (21 octobre). Bonaparte, peu disposé d'abord aux mesures de rigueur, n'avait rien épargné pour se concilier les musulmans ; mais les insurrections le persuadèrent bien vite qu'on ne pouvait gouverner en Orient qu'en coupant des têtes. Bientôt un péril plus grave le menaça : les Turcs, furieux de la conquête de TEgypte, firent des préparatifs pour la reprendre, malgré les protestations amicales de Bonaparte. Celui-ci résolut de les prévenir en envahissant la Syrie, où Djezzar-Pacha commençait à réunir son armée (février

Bonaparte emmenait avec lui 12,000 hommes en Syrie; il se faisait suivre, le long de la cote, par une flottille portant les grosses pièces de siège. Le 20 février, il s'empara d'El-Arisch, sur la frontière, et pénétra dans le désert, où ses troupes souffrirent extrêmement. A l'arri-

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tatea

vée en Palestine, il emporta d'assaut Gaza, puis Jafifa (7 mars), où il fit égorger les 3,000 hommes de la garnison, sous prétexte qu'il s'y trouvait des prisonniers d'El- Arisch relâchés sui' parole. Enfin, il arriva devant Saint- Jean-d'Acrc. La conquête de cette place, la plus forte de la cote, devait rendre Bonaparte maître de la Syrie. Mais il n'avait pas encore de pièces de siège : la flottille qui les portait avait été capturée ; il dut en demander d'autres, et, en attendant, canonner avec pende résultat.

De leur côté, les Turcs se préparaient à une énergique résistance. Ils furent aidés par la flotte anglaise de Sidney- Smith et par l'émigré fiançais Phélippeaux : le premier leur donna des munitions et des hommes, et le second dirigea la défense. Un premier assaut échoua (28 mars) : derrière la brèche apparente les Français trouvèrent un autre mur qu'ils ne purent escalader. De plus, une armée de secours approchait, composée à la vérité d'un ramassis d'irréguliers turcs, mais elle était fort nombreuse. Bonaparte détacha contre elle Junot et Kleber. Le premier résista avec avantage à Nazareth (8 avril). Le IG, Kleber s'engagea dans une lutte plus sérieuse au Mont-Thabor. L'arrivée de Bonapaite le tira d'affaire. Bonaparte avait-deux divisions : avec ces troupes et celles de Kleber il forma un triangle, dans lequel il enferma et écrasa la cohue de barbares réunie par Djezzar. Mais ces beaux triomphes ne faisaient point avancer le siège de Saint-Jean d'Acre. Vainement la grosse artillerie, enfin arrivée, tonna contre la place; vainement de nouveaux assauts furent donnés par Bonaparte le 8, et par Kleber le 10 mai; la ville ne cédait pas; il fallut lever le siège (20 mai), et renoncer à la conquête de la Syrie. L'armée, réduite à 9,000 hommes, reprit le chemin de l'Egypte ; harcelée par les Turcs, et ravagée par la peste, elle traversa avec peine le désert d'El-Arisch, et rentra épuisée sur le sol égyptien. C'était pour Bonaparte un grave mécompte. Juste à ce moment, en apprenant les premières défaites des armées françaises en Europe, îl

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loi

songeait à revenir en France : mais il n'y voulait revenir qu'avec le prestige de la victoire.

Heureusement pour lui, les Turcs, enhardis par l'échec de l'expédition de Syrie, s'imaginèrent que Tarmée française d'Orient, frappée à mort, était une victime désignée. Une expédition préparée de longue main à Rhodes et composée en partie de vaisseaux anglais débarqua une armée ottomane sur la plage d'Aboukir ; les Turcs occupèrent le fort et investirent Alexandrie. Ils oflVaient à Bonaparte l'occasion d'un brillant et facile succès. Le 25 juillet, l'armée tur([ue assaillie de tous cotés, était cernée et jetée à la mer: 3,000 hommes étaient tués ou blessés, 0,000 se noyaient ; le 2 août, le fort d'Aboukir se rendit. Bonaparte apprit alors de Sidney-Smilh des nouvelles décisives qui l'allermirent dans sa résolution de partir brusquement. Dans la nuit du 22 août, après avoir remis par letlre le commandement à Kleber, il s'embarquait pour la France.

Kleber prit possession sans enthousiasme d'un commandement qu il n'avait pas demandé ; il écrivit au Directoire, se plaignit amèrement de Bonaparte, mais ces plaintes n'arrivèrent en France qu'après le 18 brumaire et tombèrent aux mains de Bonaparte lui-même. Lorsque Kleber se fut rendu un compte sulïisant des forces de l'armée et des ressources de la colonie, il se convainquit qu'une prompte évacuation de l'Egypte était le seul parti à prendre. Les généraux partagèrent son opinion. Tous soupiraient après un retour en France. Ce retour était très acceptable aux conditions que fit Sidney- Smith à Kleber dans la convention d'El-Arisch (28 janvier 1800): l'armée devait être transportée en France avec ses bagages, son matériel et ses collections scientifiques ; l'Egypte serait remise aux Turcs. Kleber commença à exécuter la convention ; il évacua peu à peu le delta devant les troupes du grand vizir. Âlais Sidney- Smith n'avait aucun pouvoir pour traiter ; le ministère anglais refusa de ratifier sa convention ; il exigeait que

l'armée française fût prisonnière de guerre. A cette nouvelle, Kleber indigné rompit tous les pourparlers ; il marcha droit au grand vizir ; celui-ci avait 80,000 hommes, Kleber 15,000 ; les Turcs furent battus et dispersés à Héliopolis (20 mars). En peu de jours, l'Egypte entière fut reconquise ; les Français écrasèrent une insurrection au Caire ; plus que jamais ils étaient les maîtres du pays. Par sa ferme et habile administration, Kleber eût encore assuré de longs jours à la colonie, s'il n'avait été assassiné par un fanatique (14 juin). Sa mort mit fin à toMes chances d'avenir pour l'occupation de l'Egypte par les Français.

Menou, successeur de Kleber, eut beau se faire musulman pour gagner l'amitié et l'appui des Arabes, il ne parvint pas à triompher de leur défiance à l'égard de l'infidèle. Par sa faiblesse, l'indiscipline fit de rapides progrès dans les rangs de l'armée; déjà fort affaiblie et presc[ue détruite, l'armée d'Orient, privée de ses chefs les plus énergiques, ne put soutenir une nouvelle attaque des Anglais. Ceux-ci tenaient à reprendre l'Egypte avant la conclusion de la paix, qu'ils sentaient prochaine : ils envoyèrent un corps de 15,000 hommes commandé par Abercromby, qui débarqua à Aboukir (8 mars 1801). Menou l'attaqua maladroitement avec la moitié de ses forces, le 21 mars, à Canope : Abercromby périt, mais les Français furent repoussés. Bientôt les Anglais étendirent leur occupation dans le delta ; Belliard, cerné au Caire avec 11,000 hommes, capitula (23 juin) ; une nouvelle armée anglaise débarqua à Kosséir. La dernière place occupée parles Français, Alexandrie, capitula enfin le 31 août 1801. Dès le 5 septembre 1800, ^lalte avait subi le même sort. Toutes les conquêtes de Bonaparte étaient perdues. Les troupes furent ramenées en France sur les vaisseaux anglais. Après la paix d'Amiens, l'Egypte retomba sous l'autorité des Turcs.

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