‹ Les campagnes des armées françaises (1792-1815) [microform]Chapitre 45 sur 73 · Voir cartes G, 7 et 9, p · texte numérisé non relu

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entre la Russie, l'Autriche et l'Angleterre, il sembla se reposer de la suite des événements sur la bonne fortune et sur le courage de ses soldats. 11 ne domina nullement la situation. Il avait en mains des moyens dérisoires pour soutenir la lutte sur la longue ligne qui s'étend du Texel au détroit de Messine. Le désordre qui existait en toutes choses à l'intérieur de la France se Aiisait sentir aussi dans les armées. Cantonnées depuis 1797 sur le territoire des Etats feudataires et dans les pays conquis de la rive gauche du Rhin, elles vivaient fort mal en faisant le pillage en règle, pour suppléer aux subsistances et aux habits que le gouvernement oubliait de leur allouer, ou sur lesquels les fournisseurs volaient le gouvernement. Point de vivres, sauf du pain : le soldat se procurait le reste comme il pouvait. Point d'hôpitaux, à moins qu'on n'appelle de ce nom des locaux infects où les malades manquaient de tout. Point de casernes, car les habitants étaient obligés de supporter l'écrasante charge des logements militaires. Point de solde : elle était en temps de paix en retard de six mois ou d'un an ; on la remplaça sur les bords du Rhin par des contributions levées sur la rive droite, extorquées par la terreur. Les commissaires ordonnateurs tripotaient impunément sur le papier monnaie et sur les bons de fournitures. I/armée tombait en décomposition. On y constatait une effrayante différence entre l'effectif noniinal et l'effectif réel. Avec trop peu de soldats, elle avait trop d'olïiciers, malgré les mises en réforme en masse opérées par le Directoire (20,000 d'un coup en 1796); ce trop-plein était la suite des promotions désordonnées de la Terreur. Beaucoup de ces ofïiciers étaient incapables ou fourbus. Bonaparte avait emmené les meilleurs en Egypte ; d'autres, escomptant une restauration possible, étaient fort tièdes pour la République ; les traîtres pullulaient. Les grands chefs étaient sans cesse en délicatesse avec leur gouvernement, et celui-ci crovail s'inspirer des traditions de 93 en les destituant au moindre prétexte.

Contre ces ferments menaçants de dissolution, le Directoire n'avait pris qu'une mesure : il avait substitué, pour le recrutement, le mode régulier de la conscription au mode révolutionnaire de la réquisition (23 septembre 1798). Il profita de suite de cette loi pour décréter la levée de 200,000 conscrits. Mais ces conscrits n'étaient pas immédiatement disponibles, malgré leur bonne volonté et leur ardeur guerrière. « Dans trois mois, ils équivaudront à de vieux soldats, » affirme Dubois-Crancé en janvier 1799. En attendant, ils ne figurèrent qu'en très petit nombre à Louverture de la cainpao-ne. La France prit l'offensive avec des squelettes d'a^rmées. Les six corps qui devaient opérer en Hollande, sur le Rhin moyen, dans la vallée du Danube, en Helvétie, dans la haute Italie et à Naples comptaient sur le papier 200,000 combattants. A peine purent-ils en mettre en ligne 130,000, en y comprenant les légions helvétiques et bataves et les escadrons polonais, qui donnaient déjà à l'armée de la Révolution un caractère cosmopolite. Cette situation n\Mnpêcha pas le Directoire de méditer de toutes parts une irruption impétueuse, sauf en Hollande et à Naples, où le rôle de Brune et de Macdonald devait se borner à occuper et à défendre. Bernadotte, avec l'armée du Rhin moyen, dite armée d'observation, devait assiéger Manhcim et Philipsbourg ; Jourdan, avec l'armée du Danube, envahirait le Wurtembero- et la Bavière ; Masséna et l'armée d'Ilelvétie, subordomiés à Jourdan, se saisiraient des Grisons et de toutes les vallées supérieures débouchant vers le Pô et le Danube, ce qui, suivant les croyances de cette époque, ne manquerait pas de rendre les Français maîtres des réo-ions inférieures, commandées par leur position même; Scherer, avec Larmée d'Italie, devait passer l'Adige. Ainsi les Directeurs, sans prendre la peine de préparer le succès, poussaient en avant leurs faibles bataillons ; ils prenaient leur étourderie pour de la vaillance, leur aveuglement pour de l'héroïsme .

LES CAMPAGNES DES ARMfiES FRANÇAISES

Pour excuser ses audi.ces, le Directoire pouvait invoquer les allures timorées de la coalition. Avec 70 000 hommes e.i Bavière, sous l'archiduc Charles, 60,000 dans le lyrol et 'e Vorarlberg, sous Ilotze, Audenberg et Bellegarde, o0,000 sur TAdige, sous Krav, les Aufrichiens hésitaient et se bornaient h projeter vaguement une attaque de la Suisse, comme s'ils ne se trouvaient pas assez noinbreux pour porter de grands coups avant l'arrivée de Souworof et de ses Russes. Sous l'impression encore vivante des désastres de 179G, ils étaient portés a exagérer la force de leurs ennemis, ce qui assura i. ces derniers 1 avantage de l'odensive.

Avant la déclaration de guerre du 12 mars 1790 les Français portèrent les premiers coups dans les Alpes centrales Tandis que Jourdan passait le Uhin à Bàle et a Kehl (t" mars;, Masséna sommait Audenberg, le G d évacuer la vallée du Kl,i„ supérieur et les Crisons et' sur son relus Iatta,,uait de suite, l.es .-,,000 hommes I Audenberg faisaieijt la liaison entre Ilotze, placé dans le Vorarlberg, et Bellegarde, placé dans IKngadine. Ils furent pris au filet sur la l.audquart ; les Fnincais envahirent les .rjsons, repoussèrent Ilotze sur Feldkirch. Vers le sud Bellegarde crut protéger elllcacement l'Kngadine en dispersant ses Autrichiens à tous les cols et i, ous les sentiers II ne réussit qu'à se faire chasser de 1 Engadine par des forces inférieures aux siennes. Le ^<^ mars, les I-rançais (ranchissaient les cols de Fluela et du Septimer, poussaient d'un coté les Autrichiens le lon<r de llnn, et, de I autre, pénétraient dans la vallée de lAdige en expulsant l'ennemi du Munstcrthal. Après quinze J""rs de fusillades au milieu des neiges et des rochers Bellegarde était rejeté de l'Kngadine dans llnnthal moven avec une perte de 12,000 hommes: il était sépare de I otze, ,,ui de son coté n'avait réussi qu'à e maintenir a beldkirch. Les Français tenaient toutes

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En effet, pendant la brillante et hardie expédition des Grisons, heureuse parce que le nombre ne servait de rien dans ces défilés, les armées françaises subissaient en plaine les conséquences de leur infériorité numérique.

Dès que l'archiduc Charles, posté sur le Lech, avait appris l'entrée de Jourdan en Allemagne, il avait marché à sa rencontre avec une lenteur processionnelle imitée par Jourdan lui-même. Les Autrichiens firent quinze heues en quinze jours ; les Français, vingt-deux en dixneuf jours. Pourtant, les succès de Masséna au sud du lac de Constance déterminèrent Jourdan à s'avancer au nord. Il arriva jusque sur l'Ostrach, formant avec ses faibles divisions une longue ligne depuis le Danube jusqu'au lac de Constance (19 mars). Avec ses 38,000 hommes dispersés, il faisait face à 50,000 hommes presque concentrés entre les mains de l'archiduc. Celui-ci jeta sur le villag-e d'Ostrach son corps principal {21 mars ; le succès n'était pas douteux; il enfonça la ligne française sur le centre, ce qui fit mesurer à Jourdan l'étendue du péril où il était. Le général français rappela en toute hàtc ses divisions égarées à droite et à gaucho, et battit en retraite sur Stokach, point de rencontre des routes de la Souabe, de la Suisse et de la Bavière, où il couvrait la gauche de l'armée d'Helvétie ; il se retira même vers Engen, un peu en arrière de Stokach, pour rallier plus sûrement toutes ses troupes. Charles le suivit jusqu'à Stokach avec sa prudence habituelle, peu disposé, malgré sa supériorité de forces, à se risquer aux hasards d'une bataille. 11 projeta seulement, pour le 25 mars, de faire une forte reconnaissance vers les positions ennemies. De son coté, Jourdan se persuada que l'archiduc voulait entrer immédiatement en Suisse, ce qui le détermina à l'attaque, tout faible qu'il se sentît en face des Autrichiens. Le 25 mars, les Autrichiens marchant vers l'ouest se heurtèrent de Liptingen à Neuzingen aux troupes françaises. Celles-ci, malgré leur petit nombre, eurent encore la supériorité

que donne l'initiative. Les Autrichiens furent battus et repoussés sur Stokach, si bien que Jourdan se pressa trop de croire la bataille gagnée ; il s'imagina n'avoir plus qu'à recueillir les fruits de la victoire ; il envoya la division de Saint-C.yr fiiire un long détour par Mœsskirch sur la droite des Autrichiens, afin de leur couper la retraite, ce qui dégarnit fort ses lignes déjà trop minces. Il s'exposa ainsi aux retours ofTonsifs de l'ennemi. En effet, Charles ne tarda pas à jeter ses réserves sur Liptingen et à écraser les Français à son tour. Kn vain Jourdan voulut faiie donner sa cavalerie : mal montée et mal organisée, elle se débanda. H fallut céder le champ de bataille à l'ennemi. Saint-Cyr, fort aventuré, se sauva par une retraite rapide au delà du Danube. Les pertes de la bataille de Stokacli étaient à peu près égales des deux côtés. Mais l'armée française perdit tout espoir de jonction avec l'armée d'Helvétie. Elle dut se letirer sur la Forét-Noire, abandonnée bientôt de son chef, qui courut à Paris pour se justifier, et fort exposée à être totalement enlevée par les Autrichiens. Cependant ceux-ci ne voulaient pas s'avancer trop vite ni trop loin, tant que l'armée d'Helvétie occupait les Grisons. Le 6 avril, l'armée du Danube put se retirer à peu près intacte sur la rive gauche du Rhin, que l'armée d'observation de Bernadotte repassa à son tour. Quelques jours plus tard, les envovés français au conférés de Rastadt étaient assassinés. Le Directoire destitua Bernadotte et Jourdan. L'invasion de TAllemagne avait échoué plus vite qu'en 1796 : il était même fort heureux que l'armée du Danube se fiit tirée du guêpier de Stokach.

En Italie, une présomption semblable valut à l'armée française des revers plus grands encore.

Sclierer, général médiocre et méprisé à cause de ses intrigues avec Barras, disposait sur le Mincio de 40,000 hommes à peine pour tenter l'offensive que lui ordonnait le Directoire. Il avait devant lui la ligne très protégée et puissamment fortifiée de l'Adige, de Vérone à Legnago,

et 50,000 Autrichiens commandés provisoirement par Kray. Celui-ci était un brave soldat aux vues courtes, que le Conseil aulique jugeait à propos de diriger de très près. Kray reçut de Vienne l'ordre de marcher vers l'ouest en longeant la base des montagnes, afin de dégager le Tyrol compromis par Bellegarde. En suivant ce plan, Kray n'aurait abouti qu'à s'enferrer vers Peschiera ou Brescia entre les Alpes et l'armée française. Heureusement pour lui, Scherer le dispensa de passer à l'exécution. Le o-énéral français s'était arrêté à la conviction qu'il devait chercher ses ennemis au nord, entre le lac de Garde et Vérone. Le 26 mars, il attaqua et enleva avec le gros de ses forces les retranchements de Pastreno-o ; les Autrichiens se rejetèrent dans Vérone. Pendant ce temps, Kray s'amusait à une opération secondaire contre la droite française, qu'il mettait en déroute. Les deux adversaires avaient triomphé sans peine, chacun de son côté. Mais Scherer ne tira pas le moindre profit d'un succès qui eut pu lui livrer Vérone et décider la retraite des Autrichiens. Au contraire, il juçea la ligne de l'Adige supérieur trop forte ; il prit le parti de s'enfoncer vers le sud, dans la plaine coupée de marécages et de fossés entre Pô et Adige, afin de passer la rivière à Ronco. L'armée se dispersa sans utilité dans ces fondrières. La marche de Scherer permit à Kray d'accabler les faibles corps laissés devant Vérone et de déboucher de cette place (2 avril), d'où il menaça le Mincio et la ligne de retraite des Français. Force fut à Scherer d'interrompre sa marche et de faire face aux Autrichiens. Mais il porta la peine de son faux mouvement dans les marais. Il lui fut impossible de lier intimement ses différentes colonnes, qui opéraient sur des chaussées et des digues, tandis que les Autrichiens, postés à Magnano sur un terrain sec, retranchés derrière les murs des villages et des fermes, manœuvraient tout à fait de concert. Cependant, comme à Stokach, les Français eurent l'offensive et les premiers succès (5 avril). Leurs six colonnes, si peu

liées qu'elles fussent, marchèrent de l'avant avec énergie. Kray se décida à faire un elTort vigoureux sur la droite française, et ii la menacer par un mouvement tournant sur le has Vdige. Comme Victor et Grenier, qui tenaient la droite des Français, ne purent recevoir aucun secours de la gauche victorieuse, ils finirent par se faire écraser, ce qui entraîna la letraite du reste de l'armée. La bataille de Magnano coûta aux Français 5,000 hommes et tout le pays entre TAdige et TAdda, derrière lequel Scherer, raillé et décrié par tous, se retira le 21 avril. Kray ne le poursuivit pas, car il attendit Mêlas à Vérone pour lui remettre ses troupes 9 avril , et le W arriva le chef suprême, celui qui devait porter les plus rudes coups aux Français, le Russe Souworof.

Cet homme singuliei* unissait en lui la ruse native du moujik à une ardeur sauvage. 11 n'était point lié à la vieille stratégie par les superstitions militaires du temps, qu'il ignorait ou méprisait toutes; la guerre de positions lui était odieuse ; il ne se proposait d'autre but que de surprendre, d'écraser, d'anéantir l'ennemi par l'élan impétueux de ses troupes. Il savait à quel point il pouvait compter sur elles. Elles étaient entraînées par l'exercice continuel de la baïonnette, fanatisées par la haine des impies Français. Elles adoraient leur général et le reofaraient comme leur père. Souworof les avait conquises en vivant comme elles, en couchant sur la dure, en s'habillant comme le dernier Cosaque ; il était tour à tour familier et dur ; il mêlait en proportions savantes le knout et les caresses. Depuis Praga et Ismaïl, il avait prouvé sa valeur et celle de ses soldats ; la guerre de 1799 lui permit cl en iournir un nouveau et éclatant témoignage ; il fit ce que jamais le mécanisme autrichien n'aurait fait.

Devant ce nouvel adversaire et devant Finsurrection populaire du noid de l'Italie, les F'rançais reculaient en abandonnant des places, des canons, des approvisionnements de toute sorte. Ils ne s'arrêtèrent que sur l'Adda, où Scherer les dispersa de Lecco, sur le lac de Corne,

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jusqu'à l'embouchure de la rivière. Avec ses 28,000 hommes, il formait un cordon trop étendu, et par suite très faible partout. La partie était perdue d'avance, lorsque Moreau prit le commandement (2G avril). Ce jour même les Austro-Russes arrivaient sur l'Adda, qu'ils essayèrent de franchir à Cassano et à Lecco. La résistance acharnée de Serrurier à Lecco décida Souworof à remettre l'attaque au lendemain. Cependant Moreau jugeait avec raison que sa ligne était trop étendue et appelait à lui la division placée à Lecco. Mais il craignit ensuite de voir les ennemis gagner du terrain vers le lac de Come. Partagé entre ces deux idées contraires, il ne prit aucune décision ferme : il ordonna à Serrurier de s'arrêter à moitié chemin, ce qui fit que pour la bataille du lendemain (27 avril), Serrurier ne sut que faire, n'osa agir sans ordre, et ne prit aucune part à l'action. Moreau soutint à Cassano avec 11,000 hommes le choc de 25,000 ennemis. L'Autrichien Mêlas lui coupa toute communication avec Serrurier ; les Français, écrasés sur leur gauche et sur leur front, abandonnèrent les bords de l'Adda et se mirent en retraite sur Milan. Quant à Serrurier, demeuré inactif tandis que les Austro-Russes le débordaient de toutes parts, il dut capituler avec 3,000 hommes qui lui restaient (28 avril), devant des forces cinq fois supérieures. Du coup, la Lombardie était perdue. Les débris de l'armée française se retirèrent dans les collines du Montferrat, protégés par le cours du Po et du Tanaro. Moreau comptait garder le Montferrat en restant sur la défensive jusqu'à l'arrivée de Macdonald et de l'armée de Naples, dont la jonction devait permettre de tenter la reconquête de l'Italie.

Mais les progrès de Souworof ne s'arrêtèrent pas. Il entra à Milan, lança sur Turin la cavalerie de Vukassovitch, et passa lui-même le Po à Plaisance, d'où il marcha sur Tortone en menaçant la droite des Français. Ceux-ci, réduits à 20,000 hommes, se voyaient dans une situation chaque jour plus périlleuse. Le Piémont était

16i LES CAMPAGNES DES ARMÉES FRANÇAISES

insursré ; sur le Pô manœuvraient Vukassovitch et Rosenberg ; vers Tortone apparaissait le gros de l'armée austrorusse ; Macdonald était encore loin. Tant de périls n'empêchèrent pas Moreau de défier quelque temps les efforts de Souworof. Rosenberg, (jui avait tenté sans ordre le passage du Pô, se fit écraser à Bassignano (12 mai). Les Français déblavèrent leur droite en faisant une «grande reconnaissance sur Marengo (16 mai), pendant laquelle leur armée, conduite avec prudence, montra de nouveau ses qualités manœuvrières. De son côté, Souworof, inquiet de l'apparition des Français vers le Saint- Gothard, se dirigea sur Turin par la Sesia. Toutefois Moreau, apprenant que les insurgés du Piémont avaient enlevé Ceva, ne tarda pas à juger qu'il ne pourrait tenir dans les collines du Montferrat ju&<jai'à l'arrivée de Macdonald ; il se retira à la fin de mai sur TApennin, dont il occupa les passages, tandis que Souworof assiégeait la citadelle de Turin. Toute la plaine était aux mains des Austro-Russes.

La perte de TAllemagne et de l'Italie rendait inutiles les succès de Masséna dans les Grisons. 11 aurait même eu de la peine à conserver la Suisse, si Tarchiduc Charles y avait pénétré tout de suite après Stokach. Gharles était bien d'avis que la partie principale se jouerait en Suisse. Mais le ministère de Vienne lui ordonna provisoirement de se maintenir en Allemaofne. Masséna eut ainsi tout le loisir nécessaire pour organiser la défense de la Suisse. Le Diiectoire accrut ses moyens en lui donnant le commandement de toutes les forces éparpillées depuis Dusseldorfjusqu'au Saint-Gothard. Masséna eut 100,000 hommes sous ses ordres directs. Il en fit venir la majeure partie en Suisse, et agit comme s'il était décidé à défendre toutes les conquêtes aventurées de mars dans les Grisons et toutes les avenues de l'IIelvétie. C'était beaucoup trop, même pour 100,000 hommes, car de pareilles visées entraînaient Masséna à disperser ses troupes. Ses ennemis lui rendirent le service de faire sa concentration.

Les généraux battus dans les Grisons, Hotze et Bellegarde, reprirent confiance aux nouvelles de Stokach et de Cassano : dès le 30 avril, ils combinèrent une attaque sur l'Engadine, d'où Lecourbe se décida à sortir le 2 mai parle col de la :\laloïa ; au lieu de regagner directement la vallée du Rhin, le général français, soupçonnant que les Autrichiens, maîtres de l'Italie, chercheraient à s'emparer du Saint-Gothard, fit un immense détour par Taverne, où il battit un corps ennemi (13 mai), ce qui partagea, comme nous l'avons vu, l'attention de Souworof; puis il regagna le Gothard par Bellinzona. En même temps, les Français étaient vivement menacés sur le Rhin supérieur par l'insurrection des Grisons ; l'archiduc faisait passer à Hotze 12,000 hommes de renfort; contre tant d'attaques, les faibles postes de la vallée du Rhin étaient incapables de tenir : à l'évacuation de l'Engadine succéda celle de la rive droite du Rhin (14 mai). Toutes les conquêtes du mois de mars étaient perdues. Mais c'était plutôt un bien qu'un mal, car ces événements décidèrent Masséna à achever la concentration en Suisse commencée par l'effort de l'ennemi. Il choisit, pour y réunir ses forces, la position centrale de Zurich, qu'il avait fait fortifier de longue main. Des lignes étaient tracées sur la rive droite de la Limmat; Masséna fit occuper les bords du lac et la Linth ; il ne craignit pas, en vue de sa concentration, de sacrifier la défense des avenues de la Suisse vers l'Italie : il rappela Lecourbe du Saint-Gothard vers les petits cantons, pour l'opposer aux progrès des Autrichiens sur la haute Linth. Si téméraire que fût cette dernière décision de Masséna, elle s'imposait au moment où l'archiduc Charles se mettait en mouvement pour envahir

la Suisse. .

Le ministère de Vienne avait enfin consenti, sur les instances de celui de Pétersbourg, à laisser Charles pénétrer en Suisse. Le 21 mai, l'armée immobile depuis Stokach commençait le passage du Rhin à Stein et à Schaffouse, au nord-ouest du lac de Constance, pendant que

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LES CAMPAGNES DES AHMl':ES FRANÇAISES

Hotze quittait le Voiarlberg et passait au sud du lac. Les Fraucais bataillèrent un peu pour empêcher, ou au

Hohenlinden^

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Carte n" 9. - Zuiicl,, Llu,, Marongo, llohenlintlcn.

moins pour retartler la jonction de Charles et de Ilotzc le 2o ma. à Frauenfeld, le 27 à Winterthur, mais enfin iû rentrèrent dans les lignes de Zurich. Dans les mêmes

journées, Lecourbe abandonnait le Saiut-Gothard, non sans disputer chaque rocher et chaque défdé à l'Autrichien liaddick, redescendait la vallée de la Reuss et venait balayer dans le Muttenthal les coureurs autrichiens qui inquiétaient la droite de Masséna. Toute la ligne était gardée et formidablement défendue. Après quelques hésitations, Charles se décida à l'attaquer de front vers Zurich.

C'était une tache difficile dans ce pays où d'innombrables plis de terrain multipliaient les obstacles. Le 4 juin, les Autrichiens parvinrent à enlever les avant-postes de Masséna. Mais c'est en vain qu'ils affrontèrent l'escalade de la position centrale du Zurichberg : ils furent repoussés et perdirent 3,000 hommes. Seul, Hotze parvint à se glisser par les rives du lac jusqu'à Zurich, où il faillit entrer par surj)rise. L'archiduc fit reposer ses troupes le lendemain, et projeta de recommencer l'attaque le 6. De son côté, Masséna, très alarmé de Fattaque presque heureuse de Hotze, évacua le camp retranché de Zurich dans la nuit du 5 au G, abandonna la ville, passa sur la rive gauche de la Limmat et prit de nouvelles positions sur l'Uetliberg et surTAlbis. Cette décision, trop rapide peut-être, comme celle d'abandonner le Saint- Gothard, n'eut pas de suites fâcheuses, car l'archiduc Charles se borna à occuper Zurich et le camp retranché, sans rien tenter contre TAlbis. Les Français conservaient les deux tiers de la Suisse et une bonne ligne de défense. L'archiduc se contenta défaire saisir Claris par Jellachich. La véritable menace pour les Français était du coté du Saint-Gothard et des petits cantons en grande partie abandonnés. Mais de ce côté comme ailleurs, Masséna ne voulait rien entreprendre avant d'avoir reçu des renforts.

Pour la seconde fois, la guerre s'arrêta en Suisse ; l'attention générale se fixa sur les efforts des Français en Italie.

En reculant sur l'Apennin devant les masses supé-

rieures des Austro-Russes, Moreau, réduit à 15,000 hommes, ne renonçait pas à l'espoir de reprendre par un coup d'éclat la plaine du Po. 11 comptait sur l'arrivée prochaine de Macdonald et de l'armée de Naples, au nombre de 35,000 combattants. T.e 7 mai, Macdonald avait quitté Naples, et s'était mis en marche vers le Nord, en ramassant sur sa route les corps détachés de Rome et de la Toscane. Il aurait pu faire sa jonction avec Moreau par la rivière de Gènes, sans le moindre danger. Les deux généraux n'adoptèrent pas cette solution si simple, soit que le chemin leur parût impraticable à l'artillerie, soit plutôt qu'ils fussent séduits par l'idée de prendre leur ennemi entre deux feux. Donc, ils convinrent que Macdonald descendrait directement dans la plaine du Pô vers Bologne, d'où il marcherait à l'ouest vers la Stradella, tandis que Moreau marcherait à l'est par Novi et Tortone à la rencontre de son collègue. De cette manière le gros des x\ustro-Russes, s'il se trouvait vers Plaisance, serait écrasé sans rémission, et s'il ne s'y trouvait pas, la jonction des deux armées n'en serait pas moins faite au nord de l'Apennin. Ce plan était dangereux, car il préparait la concentration sur un point occupé par l'ennemi. Pour qu'il réussît, il fallait qu'il y eut concordance parfaite et rapidité dans les mouvements de Moreau et de Macdonald ; il fallait aussi qu'il y eût torpeur et même inertie totale chez leur ennemi : tels n'étaient point les défauts de l'ardent Souworof.

Cependant, le général russe commit de graves erreurs qui auraient pu faire réussir le plan des Français, malgré son vice originel. J^Migtemps il ne crut pas à l'arrivée de l'armée de Naples. Il ne s'imaginait point les Français disposés à abandonner leur création récente, la République parthénopéenne. Aussi avait-il dispersé sans hésitation ses forces dans toute la haute Italie, où des corps considérables étaient occupés aux sièges de Mantoue et de la citadelle de Turin, au point qu'au cas d'une invasion subite, il aurait eu de la peine à réunir 30,000 hommes

pour une opération active. Cette dispersion était de mauvais augure pour les alliés. De plus, Souworof et ses alliés les Autrichiens étaient en constant désaccord. Le Russe était fort personnel et fort irritable, les Autrichiens pleins de morgue ; leurs vues politiques en Ralie différaient profondément, et bientôt, il devait en être de même de leurs vues militaires. Il semblait que tout favorisât les espérances des généraux français.

Mais Moreau et Macdonald négligèrent la première condition du succès, qui était de faire vite. Le 29 mai, l'armée de Naples, arrivée à Lucques, se mettait en communication directe avec Moreau. Elle aurait pu franchir de suite l'Apennin et s'avancer sans obstacle sérieux jusqu'à Tortone, pendant que Souworof était encore sous Turin. Au lieu de marcher vivement, Macdonald s'arrêta : il voulut donner du repos à ses troupes avant d'envahir la plaine du Pô ; il voulut avoir du renfort ; il attendit que Moreau eût Aiit passer sous ses ordres la division Victor ; tous ces retards le menèrent jusqu'au 9 juin et décidèrent de la suite de la campagne. Souworof eut tout le loisir de parer au danger qui le menaçait. Incertain du point sur lequel tomberaient les coups de Macdonald, il rassembla à tout hasard ses troupes entre Alexandrie et Tortone, d'où il tenait Moreau en respect et surveillait en même temps les routes de l'est. Déjà par sa position, il empêchait les Français de faire leur jonction sans combat au nord de l'Apennin.

Souworof était à Tortone dans une position d'attente. Il ne tarda pas à être édifié sur les intentions de Macdonald. Le 10 juin, l'armée de Naples débouchait enfin des cols de l'Apennin dans les plaines de Pologne, où elle écrasa sans peine les corps détachés de ce côté. La division autrichienne de Ott se fit surprendre le 12 à Modène ; les Français avancèrent rapidement vers l'ouest sur la grande chaussée romaine de Modène à Plaisance, où ils entrèrent le 16 au soir, en jetant leurs avant-postes vers le Tidone. A peine deux marches les séparaient du point Vallaux. 10

fixé pour la jonction avec Moreaii. Mais sur cette courte ligne se pressait l'armée de Souworof, qui accourait en toute hâte sur le Ticl()ne^

Dès que Souworof avait appris la surprise de Modène, il avait pris, avec son énergie ordinaire, le parti de se jeter sur Macdonald et de le battre le plus loin possible de Tortone, afin de ne pas être exposé pendant l'action à une diversion de Moreau. Il avait expédié à Ott l'ordre de maintenir aux débris de sa division une attitude ferme devant les Français ; à Mêlas l'ordre de soutenir Ott, et lui-même se précipitait vers l'est avec tous les corps qui lui tombaient sous la main. Les divisions mutilées de Ott et de Mêlas se soutenaient avec peine sur le Tidone devant les Français plus nombreux ; elles ne résistaient que grâce aux abris de toute nature qu'elles trouvaient dans les villages et dans le terrain coupé d'obstacles ; décimées, épuisées, elles allaient céder, lorsque Souworof jeta en ligne ses divisions russes (17 juin). Leur choc fut si rude, que les Français cédèrent les bords du Tidone et se retirèrent sur la rive gauche de la Trebbia, qu'ils occupaient depuis Bobbio jusqu'à son embouchure. Le 18, les Austro-Russes commencèrent une attaque furieuse sur la Trebbia, en appuyant surtout à leur droite vers Bobbio, afin de couper les communications de Macdonald avec l'Apennin et avec la Toscane. D'abord, les Français défendirent leurs positions avec fermeté; mais, sous le choc de masses sans cesse renouvelées, ils cédèrent peu à peu du terrain, et se retirèrent tout en combattant par le lit caillouteux et presque à sec de la Trebbia. Ils n'étaient pointvaincus, ils n'étaient qu'arrêtés. Souworof, craignant sans cesse de voir arriver Moreau, ne voulut pas lâcher prise : il assaillit encore Macdonald le 19 sur toute la ligne, et obtint des succès décisifs à sa droite, où son lieutenant Bagration extermina les Polonais. Cependant le centre des Français tenait toujours bon, au

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