CHAPITRE IX
ZURICH, MARENGO, HOIIENLINDEN
Sommaire. —Campagne de t7î19 : deuxième période. — Plan des alliés en Suisse.
— Offensive do Masséna : bataille de Zurich (iô-^G septembre). — Marche de Souworof: passa-e du Saint-(îothard (-^4-20 septembre: le Pragel le Klœnthal et le col de'Panix. — Expédition anglo-russe en Hollande : batadies de Ber-en et de Kastrikum (11) seplembre-2 octobre). — Coup d'Etat du 18 brumaire. — Préparatifs et plans de Bonaparte. — Campagne du prmtcmps
(1800) Moreau en Allemagne: passage du Rhin; batadies de Stokach,
d'En-en et de Mœsskirch (3-5 mai). — Armée d'ilalie : Masséna et Mêlas ; succès des Autrichiens ; .siège de Gènes. — Bonaparte et l'armée de réserve.
— Passa^-^e du Saint-Bernard (20 mai). — Evacuation de Gènes (o juin). — Concentration de Mêlas à Alexandrie.— Montebello (Ojum). — Marengo (14 juin) —Convention d'Alexandrie. —Armée d'Allemagne : opérations de Moreau et de Krav autour d'Ulm ; IlœchsleU (19 juin). - Armistice de F»arsdorf (15 juillet). — Négociations. — Campagne d'hiver (1800).— Victoire de Moreau à Hohenlinden (3 décembre). — Armistice de Steyer (2o décembre). — Brune et Macdonald en Italie : passage du Splugen ; passage du Mincio et de l'Adige ; armistice de Trévise. — Paix de Lunévdlc (9 février 1801).
Dans le même temps où les divisions entre Russes et Autrichiens compromettaient la coalition, les Français se remettaient de leurs premières défaites, concentraient leurs forces dans la grande forteresse centrale de la Suisse, où l'énergique ministre de la guerre, Bernadotte, faisait afïluer depuis deux mois les hommes et les secours, tout en sollicitant vivement Masséna, toujours posté sur l'Albis, d'écraser par un coup vigoureux l'ennemi dispersé et aiVaihli. Il ordonnait aussi, en Allemagne, le passage du Rhin et l'attaque de Philipsbourg. Ce fut une diversion heureuse, puisqu'elle fortifia l'archiduc Charles dans sa décision de quitter la Suisse, A la vé-
rite, le petit corps d'armée du Rhin était sacrifié d'avance : Charles le tailla en pièces à Manheim (18 septembre) ; mais peu importait au Directoire et à Masséna, oui considéraient avec raison que le point décisif de la guerre était sur le lac de Zurich.
Masséna, couvert du coté du Saint-Gothard par Lecourbe, fit donc ses préparatifs d'olïensive contre Korsakof sur la Limmat et contre Ilotze sur la Linth. Pour s'engager à fond, il attendit d'avoir suffisamment taté le terrain et d'avoir réoccupé Claris sur la Linth, ce qu'il fit le 30 août; il attendit aussi ([ue Bernadotte, son ennemi personnel, eut quitté le ministère (1 4 septembre), et que Korsakof, engoullrant 10,000 Russes dans l'entonnoir de Zurich, eut dispersé le reste de ses troupes, ainsi que Ilotze, sur une ligne fort étendue. Crace à ces délais, le plan longuement médité par Masséna s'exécuta à son heure, avec sûreté et précision.
Il n'en fut point de même du plan d'opérations élaboré par Souworof. Celui-ci s'était montré de fort mauvaise humeur quand il avait reçu l'ordre de relever en Suisse l'armée autrichienne, et de préparer les voies et moyens pour cette marche périlleuse. Ce qui est singulier, c'est que tout en voyant très bien le danger du chassé-croisé entre Russes et Autrichiens, il ne fit rien pour le conjurer dans ses dispositions; au contraire, il l'aggrava singulièrement en donnant à ses lieutenants comme rendezvous un point occupé par l'ennemi : conception stratégique digne du Conseil aulique de Vienne. En effet, le 5 septembre, Souworof notifia à Koisakof et à Ilotze qu'il allait aborder la Suisse par le Saint-(jothard, occupé par les Français, tandis qu'il lui aurait été facile de passer les Alpes au Spliigen sans la moindre escarmouche; pour sa jonction avec ses lieutenants, il détermina comme objectif Schwytz, occupé par Masséna, ce qui rendait la concentration extrêmement douteuse. Comme il avait fixé l'attaque du Saint-Gothard au 19 septembre, il crut, en calculant tant bien que mal le temps nécessaire pour ar-
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river dans les parages de Schwytz, que Ilotze et Korsakof pourraient attaquer de leur côté, le 26. Ce plan reposait sur l'hypothèse si difllcile à réaliser partout et si chimérique en pays de montagnes, que tout le monde arriverait à point nommé, sans à-coups et sans retards dans les opérations. Il avait aussi l'inconvénient de nécessiter un envoi de forces de Korsakof h Ilotze (5,000 hommes), afin de permettre à celui-ci de percer de son côté sur Schwytz. Par ses dispositions de détail, comme par ses dispositions générales, Souworof faisait le jeu des Français. C'est le 24 septembre que Korsakof, à Zurich, se dégarnissait en faveur de Holze. Les Russes n'étaient plus que 25,000 sur la Limmat; le lendemain, ils étaient assaillis par 30,000 Français.
Depuis longtemps déjà, Masséna préparait une attaque générale sur le cordon ennemi de la Limmat et de la Linth. Sur la Linth, Soult devait écraser Hotze ; à Zurich, Masséna lui-même occuperait Korsakof par des démonstrations, tandis qu'au-dessous de Zurich, vers Dietikon, Oudinot avec 15,000 hommes passerait la Limmat pour tomber sur le flanc droit des Russes. Le 25 septembre, de grand matin, le passage se fit heureusement à Dietikon, et Oudinot, se saisissant de Closter-Fahr, marcha sur Zurich par la rive droite. Cependant Masséna descendait de l'Albis et se montrait devant Zurich. L'étourdi Korsakof ne regarda que devant lui; la présence de Masséna lui fit oublier le danger qui le menaçait vers Closter-Fahr : non content d'entasser son artillerie et ses bagages dans les rues étroites de la ville, il se lança sur la rive gauche à la rencontre de Masséna, le repoussa, s'enferra de plus en plus dans la direction de l'Albis. Mais pendant qu'il croyait battre les Français, l'avantgarde d'Oudiiiot paraissait sur le flanc droit et sur les derrières des Russes, qu'elle refoulait dans Zurich. Korsakof se vit tout d'un coup cerné et perdu. Il n'était plus question de victoire : à la chute du jour, l'armée russe s'entassait dans la ville ; le conseil de guerre passa la
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nuit en délibérations incohérentes ; il reconnut enfin qu'il ne restait qu'une ressource, celle d'ouvrir un passage les armes à la main vers ^^ iuterthur ; le lendemain (26 septembre), les Russes s'y précipitèrent en désespérés. L'avant-garde rencontra les postes avancés d'Oudinot: elle leur passa sur le corps ; mais le gros des troupes ne se tira pas d'affaire aussi heureusement ; attaqué en queue par Masséna qui s'emparait de Zurich, attaqué de flanc par Oudinot, il fut écrasé, perdit 8,000 hommes, toute son artillerie et tous ses bagages, et s'enfuit en désordre vers le Rhin.
En même temps qu'ils conquéraient la ligne de la Limmat, les Français s'emparaient plus aisément encore de celle de la Linth. Dès lespremierscoups de feu, Hotze tombait ainsi que son chef d'état-major. Les Autrichiens effrayés et découragés ne tinrent nulle part {25 septembre). Leurs faibles débris battirent en retraite pour se joindre aux restes des divisions russes.
Ce coup vigoureux détruisait les plans savamment échafaudés de la coalition. Les armées de Korsakof et de Ilotze étaient hors de combat ; leur disparition mettait en grand péril Souworof, qui s'engageait au cœur des Alpes pour leur tendre la main.
Ayant attendu, pour marcher sur le Saint-Gothard, la capitulation de la citadelle de ïortone, le général russe n'était arrivé au pied des Alpes, à Taverne, que le 15 septembre, avec 18,000 hommes. A Taverne, il perdit encore quatre jours, pour attendre des mulets de bat chargés de vivres : les mulets et les vivres n'arrivèrent point. Enfin, le 21 septembre, il parvenait à Bellinzona, au débouché de la route du Saint-Gothard. La grande partie allait se jouer sur ce chemin de montagne, dans les ravins profonds où coulent la Tremola et la Reuss. Souworof, quoique apôtre zélé de la baïonnette, se rendit compte qu'il lui serait malaisé d'enlever de vive force un bastion naturel comme le Saint-Gothard. 11 résolut de déborder les Français par un double mouvement tour-
nant. Les sentiers qui descendent dans les vallées du Rhin et du Rhône, par le col de Tavesch et la Furka, croisent au sommet du col la route d'Italie en Suisse. Souworof fit suivre à Rosenberg, avec 6,000 hommes, un sentier de montagne qui le conduisit à Dissentis, dans la vallée du Rhin, d'où il devait marcher pour aborder les P'rançais pur Tavesch. De Dissentis partit aussi l'Autrichien Aullenberg pour couper plus bas la ligne de retraite des Français, vers Amsteg sur la Reuss. Ces dispositions prises, les Russes commencèrent l'ascension du Saint-Gothard.
Les Français de la division Lecourbe, échelonnés au nombre de 6,000 environ sur la route et le long de la Reuss, avaient leurs avaut-postes à Airolo. Le 2i septembre, ils y furent vivement attaqués. Mais la défense était facile. Chaque rocher, chaque tournant de la route servit aux hommes de Lecourbe. Ce fut une lutte d'escarmouches, de coups de fusil tranquillement ajustés, où les Russes ne gagnaient du terrain que grâce à leur grand nombre et à l'inflexible volonté de Souworof. « En avant ! » Souworof n'avait que ce mot à dire h ses hommes effrayés et épuisés par tant d'obstacles. Il arriva enfin dans l'après-midi au sommet du col. Les Français se préparaient à y tenir ferme, quand Lecourbe fut soudainement inquiété sur sa gauche par l'arrivée de Rosenberg. (^elui-ci avait gravi avec une peine inouïe les sentiers de Tavesch et débouché sur la route du Saint-Gothard. Menacé d'être coupé, Lecourbe n'hésita pas: il jeta son artillerie dans la Reuss, et fit pendant la nuit un crochet en pleine montagne, par les sommets du Biizberg, pour se retrouver le matin au delà des positions de Rosenberg, dans la vallée de la Reuss. Ayant appris que, de son côté, Aullenberg allait arriver à Amsteg, il descendit jusqu'il ce village pour le contenir; il ne laissait derrière lui que deux bataillons pour disputer la route à Souworof (25 septembre). C'était assez pour le retarder, pas assez pour l'arrêter. Pourtant les Russes n'avan-
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cèrent qu'au prix de grands eflbrts : loncjtenips ils lurent contenus au Trou d'Uri et au Pont du Diable ; enfin, Lecourbe ayant rappelé ses derniers bataillons vers la basse Reuss, où il s'installa sur la rive gauche, Souworof, qui suivait la rive droite, s'avança jusqu'à Altorf sur une route facile et débarrassée d'ennemis (20 septembre). 11 pouvait être lier de ces journées, où ses hommes et lui avaient déployé tant de constance.
Déjà la bataille de Zurich avait rendu ces exploits inutiles. Mais Souworof, qui ignorait le sort de Korsakof et de Ilotze, tenait toujours pour la jonction à Sclnvytz, où il se mit en devoir de marcher. 11 s'avança le 27 et le 28 septembre dWltorf sur Mutten par le Sclucchen-Thal et les raides sentiers du Kinzer-Kulm, dans un Apre pays de montao-nes où les fantassins russes marchaient péniblement elli file indienne ; des canons, des bagages, des chevaux et quelquefois des hommes roulaient dans les ravins. Le résultat espéré de tant d'etforts s'évanouit aux yeux de Souworof quand il apprit à Mutten la défaite de ses lieutenants. 11 était engagé au cœur de la Suisse avec 15,000 hommes à peine, et déjà les Français victorieux le menaçaient de toutes parts, Masséna et Lecourbe sur les sentiers dWltorf et de Fluelen, Mortier vers Schwytz, Molitor vers Claris. H fallait lutter pour la vie, non pour la victoire, s'échapper et non triompher.
Loin de s'abandonner, Souworof, tout exaspéré qu'il fût de Timpéritie de ses lieutenants, songeait d'abord à continuer vers Schwytz. Mais, à la réflexion, il résolut de marcher sur Claris par le Pragel, afin de rejoindre entre la Linth et le Uhin les divisions battues à Zurich, s'il en était temps encore. Le 30 septembre, il marcha droit à Molitor qui lui barrait la route, le repoussa du Prao-el et nettoya complètement le Klœn-Thal. Très inférieur en forces, Molitor se retira jusqu'à Njcfels, et Souworof occupa Claris. Le même jour, sa ligne extrêmement étendue à travers les Alpes était attaquée en queue par Masséna dans le Mutten-Thal. De ce coté-là
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aussi, les Russes tinrent tête à leurs ennemis, au prix d'elïorts presque surhumains. La journée du 30 était pour eux une victoire. Mais il fallait continuer, fi'aj)per un dernier coup pour ouvrir la route, et ce coup devait être porté à Nicfels, sur Molitor. Celui-ci se retranchait, recevait des renforts de Masséna, faisait tout pour garder les positions récemment conquises. \\n vain, les Russes se heurtèrent avec rage à l'obstacle de X.-rfels i h'"" octobre) : leurs généraux finiient par déclarer à Souworof que les troupes, à bout de foices, étaient hors d'état de percer. Souworof, contraint d'abandonner son dernier espoir, se décida à fiiiie retraite sur Coire, par les neiges et les glaciers de la vallée d'Engi et du col de Panix, où ses régiments, réduits de moitié, vêtus de haillons, sans pain, sans munitions, sans artillerie, connurent les limites extrêmes de la détresse (i-7 octobre). Le 9 octobre, enfin, il arrivait à Ilanz, et de là il filait sur Coire, après avoir échoué lui aussi un peu par sa faute, un peu par celle des Autrichiens qu'il accusait amèrement, beaucoup par celle des difiicultés locales (|u'il avait eu à combattre. Après avoir remporté tant et de si grands succès en Italie et en Allemac^ne, la coalition était vaincue dans la dernière et redoutable olfensive qui devait lui ouvrir le territoire français. Sans effacer Stokach, la Trebbia et Novi, Zurich et le Saint-Cjothard en préparaient la revanche.
Une diversion tentée par les Anglais et les Russes sur la côte de Hollande n'eut pas plus de succès. Dans l'espérance de soulever le peuple hollandais au nom de la maison d'Orange, et de prendre au dépourvu les républicains occupés sur le Rhin et sur les Alpes, un coips de 12,000 Anglais commandés d'abord par Abercromby débarqua près du lleldei" (27 août). Le calcul des alliés se justifia d'abord. La UoUande n'était point gardée. La Hotte du Texel fut capturée sans coup férir, et, comme ils avaient fait à Quiberon, les Anglais firent de la pointe du Ilelder leur base d'opérations. Le 12 septembre, le duc d'York
arriva pour les coniniiinder ; le 18, 2."), 000 Russes débarquèrent à leur tour. Le général Brune, à la tétc de quelques divisions réunies l\ la hâte, n'avait pu empêcher rétablissement solide des alliés au llelder. Mais ceux-ci ne réussirent pas davantage à forcer à Bergen et à Alkmaar les retranchements de Brune, défendus par des digues, des canaux et des marais (19 septembre:. Même tentative le 2 octobre -, les Français, débordés par la supérioiité du nombie, ne se démontèient pas, reprirent position en bon ordie à Kastrikum, et cette fois, les alliés ne purent les déloger. Découragés, les Anglais et les Russes conclurent avec Brune la trêve d'Alkmaar ; ils se reml)arquèrent le 18 octobre. Tout débarquement, soit des Anglais sur les cotes de la République, soit des républicains sur les cotes anglaises, était d'avance condamné à échouer.
A la fin de 1799, les armées fiançaises, désemparées un instant par les fausses mesures du Directoire du 18 fructidoi', avaient repris leur ancien ascendant et leur confiance. L'impulsion nouvelle qui les animait ne devait pas s'arrêter. Le processus de la Révolution la conduisait il la dictature militaire depuis 1795, depuis (pie le pouvoir civil alfaibli s'était mis sousla sauvegarde de Tarmée, qui seule avait empêché la réaction au 18 fructidor. Déjà la révolution militaire avait son chef désigné, Bonaparte, dont réloignement en Orient grandit encoie le prestige. 11 n'eut (|u à reparaître pour saisir le pouvoir (19 brumaire an VI 11), acte que le peuple français salua comme le présage de la pacification universelle, et (pi une grande partie de l'armée salua bient(')t comme le présage de la conquête universelle. Le peuple se trompait, larmée avait raison. Pourtant Bonaparte, désireux de légitimer aux yeux de tous la lévolution de brumaire, se posa en apê)tre de la paix par ses lettres au loi d'Angleterre et à l'empereui' d'Allemagne, taudis ((u'en secret, il multipliait les prépjiratifs en vue d'une pronq)le oifensive.
Ses talents d'administrateur éclatent dans toutes les
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mesures qu'il prend pendant l'hiver de 1800. La pacification en Vendée et la conscription lui fournissent peu ii peu 120,000 hommes ; la revision des congés de réforme lui en vaut 30,000 autres ; il achète 25,000 chevaux ; il donne ordre sur ordre pour la réfection du matériel d'artillerie ; il constitue les premiers bataillons du train des équipages; il fait passer des renforts aux armées du Rhin et d'Italie ; il réunit sous les ordres de Moreau les deux armées du Rhin et d'Ilelvétie pour l'invasion de l'Allemagne ; il établit depuis le 25 janvier autour de Dijon tous les corps de lormation nouvelle, aux ordres nominaux de Berthier, sous le nom d'armée de réserve, et il les destine à la reconquête de l'Italie.
La promptitude que mit Bonaparte à ordonner ces dispositions était motivée par la situation menaçante de l'Italie. Tandis qu'en Allemagne les deux armées demeuraient dans leurs cantonnements de chaque C(Ué du Rhin, les Autrichieus avaient continué leurs progrès au delii des Alpes, malgré la défection des Russes, qui depuis Zurich s'étaient retirés de la coalition. Les armées françaises des Alpes et d'Italie, sous Championnet, n'avaient pu empêcher la marche lente et sure de Mêlas. Dans une tentative décousue pour chasser ^lélas du Piémont, Championnet se fit battre à Genola et se fit rejeter dans les délilés des Apennins (i novembre). Peu après, il mourait à Nice. L'armée d'Italie, réduite à 38,000 hommes, cantonnée comme en 1796 sur les rochers de la Ligurie et des Alpes-Maritimes, souffrit des mêmes misères. Llle se décomposa par suite du froid et du manque de vivres. Les soldats reprirent en troupes débandées le chemin de la France. Dans beaucoup de corps, il ne resta que les officiers et les sous-oflîciers. Masséna, nommé chef de cette armée, réussit à la préserver d'une dissolution complète, mais non à guérir ses maux. U n'était pas douteux que dès l'ouverture de la campagne, l'armée d'Italie, éparpillée de Nice à Gênes, serait vivement attaquée par les forces supérieures de Mêlas.
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Bonaparte, pensant (|iie, pour dicter la paix ii rAutriclie, il fallait oiiviir la ronti» de Vienne, avait eu d'al>ord ridée dopérer en Allemagne avec Moreau en sons-ordre. Mais il y renonça vite, car il s"a|)€rcnt (Uie Moreau ne consentirait pas à servir sous lui ; il ne put même lui imposer complètement son plan de campaone. I/idée maîtresse de ce plan, pour rAllemagne comme pour 1 Italie, était d'appuyer rolïensive française sur la Suisse, si heureusement conservée en 1799 : Moreau se servirait de ce grand bastion central pour prendre de flanc ou pour tourner l'armée des Autrichiens en Allemagne ; quant à Bonaparte, il s'en servirait pour prendre de liane ou pour tourner, à la tète de l'armée de réserve, les forces autrichiennes en Italie ; le tout à la condition que Moreau commençât, afin d'être en mesure de renforcer au moment opportun, avec 15,000 hommes de ses vieilles troupes, les forces emmenées par Bonaparte en Italie : chose d'autant plus nécessaire, (pie Moreau allait ouvrir la campagne avec 103,000 combattants, et que l'armée de réserve ne pouvait comprendre au maximum plus de la moitié de ce chillVe.
Moreau ne se refusa pas à aider le premier consul ; mais il ne voulut point exécuter son programme à la lettre. Bonaparte lui prescrivait de porter toutes ses troupes, d'un mouvement haidi, entre Schaffousc et Constance pour v passer le lihin : il tournerait ainsi la position des Autrichiens dans la Korèt-Xoire. La stratégie prudente de Moreau ne se prêta pas ii une évolution si audacieuse : il accumula les objections et fit si bien que de guerre lasse, Bonaparte le laissa agir à sa guise. Moreau garda du plan de Bonaparte l'idée d'agir sur le tlanc gauche des Autrichiens, en les occupant sur le front par des démonstrations et en faisant filer peu ;i peu le gros de ses forces, par la rive tlroite du lihin, vers Waldshut et Schafl'ouse. Il passa donc le Uhin comme s'il était résolu à aborder les défilés de la Forèt-Noire ; il ne prononça que peu à peu cet eflort sur la gauche
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autrichioiinc que Bonaparte aurait voulu qu'il fit de suite.
En face des 110,000 hommes deKray, les 100,000 Français faisaient un long cordon de Strasbourg au lac de Zurich. Le 28 avril 1800, trois corps à peu près égaux en force passèrent le lihin. Sainte-Suzanne, passant à Kehl, devait feindre une attaque sur la Kinzig ; Saint-Cyr, de Vieux-Brisach, devait donner des jalousies à rennemi vers le val d'Enfer, puis tourner brusquement à droite pour se joindre à Moreau à travers les montagnes ; Moreau lui-même passaà Bàleet se dirigea vers la Wutach par les villes forestières. Les feintes de Moreau réussirent parfaitement. Kray était un sabreur facile ii tromper : les mouvements de Sainte-Suzanne l'alarmèrent au point qu'il crut sa droite très menacée et y dirigea de nombreux renforts. Mais Sainte-Suzanne, après avoir ferraillé vers OfTenbourg, se déroba sur les ordres de Moreau, revint il Kehl, puis de Kehl à Brisach, et se montra le 30 avril à la tête du val d'Enfer, au lieu et place de Saint-Cyr. Cependant Moreau se rapprochait de Schaffouse(l°'' mai), et communiquait avec Lecourbe, qui le même jour passait le Rhin près de SchafTouse. 60,000 Français menaçaient la gauche affaiblie de Kray, et Kray ouvrait à peine les yeux. Le 3 mai, le prince de Lorraine, presque isolé à la gauche, était coupé, battu et écrasé entre Steusslingen et Stokach ; 4,000 hommes et de vastes magasins étaient capturés. Kiav revenait vers sa gauche, sans trop se presser ; au lieu de porter secours à la malheureuse division engagée à Stokach, il s'arrêtait à Engen. Dans l'après-midi (3 mai), il y fut attaqué de front par Moreau, sur la droite par Saint-Cyr. Il luttait péniblement et sans grand succès, quand la nouvelle de l'échec de Stokach ledéteimina à la retraite. Avec Stokach et les rout(»s (|ui y convergent, les Français acquéraient de nombreux débouchés dans la vallée du Daiuibc.
Moreau en profita pour se diriger méthodiquement sur le fleuve par sa droite. En débordant la gauche de Kray,
il allait pou à peu le rejeter dans le réduit central d'Ulni, place fortifiée de longue main par les Autrichiens, qui en avaient fait leur base d'opérations. Cette marche par la droite, exécutée avec correction, ne fut pas assez rapide pour empêcher Kray de prendre position sur le plateau de Mœsskirch. Espérant être rapidement soutenu par Saint-Cyr, Moreau attacpia à fond les Autrichiens (5 mai). Il rencontra une résistance plus énergicpic qu à Engen et à Stokach. La droite française ne tarda pas à entrer dans Mœsskirch; mais la gauche, non secourue par Saint- Cyr, se trouva quelque temps en danger : Moreau dut la former en potence et se réduire de ce coté à la délensive. Enfin les progrès de la droite des Français au delà de Mœsskirch contraignirent les Impériaux à céder le champ de bataille. Après quelques vaines tentatives pour tenir la campagne, Kray se replia le 11 mai sous le canon d'Ulm. De son côté, Moreau détacha vers cette époque 15,000 hommes pour Tltalie, ce qui suspendit quelque temps les opérations.
Les succès de Moreau étaient une heureuse préface aux hardies manœuvres que le premier consul se préparait à tenter en Italie avec Tarmée de réserve.
Toutefois, la marche de Bonaparte ne vint pas assez tôt pour empêcher Mêlas d'ouvrir la campagne avec succès contre Tarmée d'Italie. Le G avril, le général autrichien, chez qui làge n'avait pas brisé toute activité, attaqua avec vigueur la longue liofiie de Masséna sur la rivière de Gênes. Du premier coup, il la perça au milieu, de Montenotte à Savone, pendant ([ue son lieutenant Ott faisait une diversion vers Cènes. Les Français furent coupés en deux tronçons, celui de droite commandé par Masséna, celui de gauche par Suchet. En vain ils essayèrent de se rejoindre. Masséna tenta avec une rare obstination de percer vers Savone ; au bout de huit jours de lutte il était rejeté (18 avril), sur Voltri et de \l\ sur Gênes, où Ott le bloqua par terre et les Anglais par mer. De son côté, Suchet, attaqué par les forces supérieures de Mêlas
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etd'Elsnitz, était délogé de Borghetto, du col de Tende, de la Roya, et se réfugiait le 8 mai derrières le Var! Mêlas entra triomphalement à Nice. De toute l'Italie les Français ne gardaient plus que Gênes, où Masséna, nullement découragé par ses échecs, inaugura un système de défense extérieure et agressive, toute de sorties et d'escarmouches, qui coûta cher aux Autrichiens et dispensa le général français de garnir complètement l'enceinte immense de la place. Mais les défenseurs de Gênes étaient de jour en jour plus menacés par un redoutable ennemi, la famine. Avec un rationnement scrupuleux, leurs vivres pouvaient tout au plus les conduire jusqu'à la hn de mai : il (allait que Gênes fut secourue d'ici là.
Tout en ayant l'intention de sauver Gênes, s'il était possible, Bonaparte était résigné, le cas échéant, à faire passer le sort de cette place après les considérations de pure stratégie qui devaient décider du succès final de la campagne. Il avait résolu de déboucher dans la plaine du Pô par le Saint-Bernard. L'armée de réserve filait en longues colonnes sur Lausanne et sur Martigny, au vu et au su de tonte l'Europe, dès les premiers jours de mai. Mêlas savait comme tout le monde à quoi s'en tenir sur cette armée; mais, ne sachant au juste où elle débouclierait, il avait disposé, d'après la vieille routine, des détachements à toutes les issues des Alpes ; de plus, il lui coûtait de lâcher avant d'y être forcé la proie qu'il tenait à Xice, et celle qu'il convoitait à Gênes. Aussi le premier consul n'avait-il à craindre aucune concentration de Mêlas vers le débouché de la vallée d'Aoste. L'armée de réserve se rassembla à Martigny ; elle prépara pour ses canons des afïùts-lraîneaux et des troncs d'arbres creusés ; elle prit six jours de vivres, et l'avant-garde, sous les ordres de Lannes, gravit la première, le 17 mai, le sentier muletier du Saint-Bernard. Les colonnes se suivirent avec régularité, et aucun obstacle sérieux n'arrêta leur marche. Le 20 mai, Bonaparte passait à son tour; il descendait avec son armée dans le val d'Aoste. Au débouché, il vint
LES CAMPAGNES DES AllMÉES FRANÇAISES
se heiirtor au fort d'arrêt do Bard, dont il ne connaissait pas toute l'importance : ce fort barrait absolument la vallée ; c'était un obstacle plus redoutal)le que le Saint- Bernard. On ne pouvait ni le prendre, ni le tourner. L'infanterie se glissa par des sentiers de montagne ; l'artillerie fit passer audacieusement, pendant la nuit, quarante pièces sous les murs mêmes de Bard, sous la canonnade du fort. La plaine d'Italie s'ouvrait devant l'armée française. Bonaparte pouvait l\ son gré marcher droit sur Mêlas par le Piémont, ou le tourner par la Lombardie. Il s'arrêta au second parti, franchit la Sesia et le Tessin, écrasa quehjues postes autrichiens et se hâta vers Milan. A la vérité, il. devait penser que ce détour entraînait le sacrifice de Gênes : mais avant tout il voulait couper la ligne de retraite de Mêlas.
Même dans le cas où Bonaparte eut marché droit sur le Piémont et la Ligurie, il lui eut été dilïicile de sauver Gênes. Masséna, réduit depuis le 15 mai à la défensive, voyait périr de famine et de maladie ses troupes et les habitants de Ciênes, sans que ce spectacle de désolation diminuât en rien la fermeté de son caractère et sa résolution de résister l\ outrance. Il tint bien au delà du dernier morceau de pain ; il s'obslina tant (ju'il lui resta une lueur d'espoir de voir arriver Bonaparte. Enfin, le \ juin, pour sauver les bandes de squelettes allâmes qui lui restaient, il s'aboucha avec le général Ott. Celui-ci venait justement de recevoir de Mêlas l'ordre d'abandonner Gênes. Il différa l'exécution de cet ordre jusqu'à entente avec Masséna, (pii traita, non de la capitulation, mais de l'évacuation pure et simple de Gênes : les troupes françaises furent transportées par terre et par mei' jusqu'à Antibes (5 juin), et Ott, heureux d'en avoir fini à ce piix, se hâta vers Alexandrie [)our joindre Mêlas.
C'est le 18 mai seulement que, sur la nouvelle de l'apparition de l'armée de réserve au Saint-Bernard, le général autrichien s'était arraché à ces bords tUi Yar où il venait de triompher des Français. Laissant Llsnitz der-
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rière lui pour lutter contre Suchet, Mêlas était revenu en toute hâte de Xice à Coni, et de Coni à Alexandrie. Les progrès de Bonaparte en Lombardie le déterminèrent, le 31 mai, à concentrer autour d'Alexandrie la majeure partie des forces autrichiennes, et même les deux corps d'Klsnitz et de Ott. De cette manière Méhïs comptait réunir plus de 50,000 hommes autour d'Alexandrie. Mais il dut en rabattre. Ni Elsnitz, ni Ott n'arrivèrent en bon état. Le premier recula pas à pas devant Suchet : celui-ci l'attaqua avec vivacité dans les rochers des Alpes-Maritimes, le déborda par sa droite, lui tua ou lui prit en huit jours 10,000 hommes sur 18,000 (P'-7 juin). Quant à Ott, après avoir reçu Gênes des mains de Masséna, il revenait par Xovi vers Alexandrie, quand la nouvelle que des partis français avaient passé le Pô lui inspira l'idée inopportune iVen attaquer quelques-uns : il les croyait tous très faibles. Dans ce but, il fit un crochet vers Voghera, et se heurta aux escadrons de Lannes à Montebello (9 juin). Il paya cher son audace et se fit battre. Lui aussi était fort endommagé quand il rejoignit Mêlas. Toutefois celui ci disposait encore dans Alexandrie de 35,000 hommes avec 200 bouches à feu, force suffisante pour tenter la lutte avec chance de succès.
Cependant Bonaparte était entré le 2 juin à Milan, où il avait été joint par les L5,000. hommes détachés de l'armée d'Allemagne. Sans perdre une minute, il fit occuper le reste de la Lombardie ; il jeta des corps dans toutes les directions, Lapoype vers Pavie, Lannes et Victor vers Belgiojoso, Murât vers Plaisance, dans le but de jalonner et de surveiller les routes de retraite que pouvait suivre Mêlas. Car le général français ne s'arrêtait point à l'idée que son adversaire se concentrerait et l'attendiait de pied ferme. Aussi, dans la pensée de l'atteindre partout où il essaierait de passer, de la Sesia aux: montagnes de Ligurie, il dissémina luimême ses troupes et s'exposa au danger de combuttre avec de faibles fractions d'armée les forces réunies de
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Mêlas. Cette erreur faillit donner à la campagne une tournure funeste.
Le G juin, les divisions de Lannes et de Victor passèrent le Po h Belgiojoso. Trois jours plus tard la route de la Stradella était barrée, et Ott se faisait battre a Montebello. Le gros de Tarmée autrichienne ne paraissait pas. Bonaparte pensa un instant que Mêlas tenterait de s'échapper par le nord. Mais de ce coté aussi, rien ne bougeait. Bonaparte s'avança lentement vers l'ouest pour découvrir enfin les invisibles Autrichiens. Il arriva le 13 juin h San Giuliano ; il était séparé d'Alexandrie, où était concentré Mêlas, par la seule plaine de Marengo, qui elle aussi était libre d'ennemis. Pris d'inquiétude, Bonaparte pensa que les Autrichiens tentaient peut-être de s'évader vers le sud, par les montagnes de Ligurie, et il envova Desaix a la découverte sur Novi. Après tant de détachements, il n'avait plus sous la main que les 17,000 hommesde Victor et de Lannes, avec 40 canons. Ces troupes s'avancèrent en reconnaissance de San Giuliano vers Marengo ; elles occupèrent les bords du Fontanone ; elles allrontaient sans s'en douter le danger menaçant d'une lutte contre des forces supérieures.
En eflct Méhis, décidé a attaquer l'ennemi h fond, prenait ses dernières dispositions. Le 1 'i juin, les Impériaux sortirent d'Alexandrie, passèrent la Bormida et marchèrent droit aux Français. A la gauche des Impériaux, la division Ott était chargée de la principale attaque, destinée à déblaver la route de Tortone ; au centre et à droite, l'efTort des Autrichiens devait se porter sur Marengo et Stortiglione. Ils tentèrent de chasser de Marengo les divisions de Victor. Mais les faibles lignes françaises résistèrent avec énergie; elles se cramponnèrent à la figne du Fontanone et ne la lâchèrent qu'à la dernière extrémité. Il fallut s' V décider pourtant, lorsque Ott occupa
solidement Castel-Ceriolo et menaça de déborder, sur la droite des Français, les bataillons de Lannes. Le vilhure de Marengo tomba aux mains des Autrichiens de
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Lattermann. Les Français se retirèrent sans désordre par la plaine de San Giuliano. C'était un échec assez sérieux, et pour les Autrichiens le prélude du gain définitif. C'est à ce moment, vers onze heures, que Bonaparte arriva sur le champ de bataille. Il n'y amenait avec sa
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personne que de maigres réserves, la division Monnier et les 800 grenadiers de la garde consulaire. Avec si peu de forces, il était impossible d'arrêter longtemps l'élan des Autrichiens. Bonaparte essaya pinirtant un grand retour offensif. La ligne française marcha de nouveau sur Marengo ; la garde consulaire fit contre Ott une pointe vigoureuse et poussa jusqu'à Castel-Ceriolo. Un instant Bonaparte put croire que son prestige et l'admirable attitude de ses bataillons d'élite décideraient la victoire... Mais cette gloire lui fut refusée : les Autrichiens d'abord étonnés reprirent l'avantage ; de tous côtés ils repoussèrent les Français ; les bataillons de Bonaparte refluèrent dans la plaine de San-Giuliano ; Bonaparte lui-même fut entraîné dans cette retraite. Cette fois, la bataille semblait perdue pour les Français. Plus que tout autre, Mêlas était convaincu que le dernier acte était joué : il laissa son chef d'êtat-major Zach poursuivre les fugitifs, et retourna à Alexandrie, d'où il annonça sa victoire à l'Kurope.
Malheureusement pour lui, INlélas triomphait trop vite. 11 avait compté sans Desaix. Au bruit du canon et sur les avis pressants de Bonaparte, Desaix revenait en toute hâte avec (),000 hommes ; vers trois heures, il débouchait à San Giuliano. « La bataille est perdue, dit-il à Bonaparte, mais nous avons le temps d'en gagner une autre. » Les Autrichiens, croyant que tout était fini, s'avançaient l'arme au bras, en pleine débandade victorieuse, lorsque les soldats de Desaix fondirent sur eux avec les débris de Victor et de Lannes. Dès les premiers coups de feu, Desaix tomba frappé à mort, ce qui porta au comble la fureur guerrière de ses hommes. En quelques minutes, tout changea : les Autrichiens furent enfoncés,
LES CAArPAGNES DES ARMÉES FRANÇAISES
massacrés ou pris ; Zacli fut capturé ; la cavalerie de Kellermann fit une charge impétueuse et décisive ; les Français repoussèrent vivement les Autrichiens sur Marengo, et ceux-ci, pris de pani({ue, se sauvèrent en désordre au delà du Fontanone, jusqu'aux ponts de la Bormida. Les Autrichiens laissaient 9,000 hommes sur le champ de bataille; les Français 7,000.
Aucune victoire de Bonaparte ne fut si mal gagnée, aucune ne fut aussi peu son œuvre personnelle (jue celle de Marengo, due surtout à l'intervention de Desaix et à la fermeté des soldats. Aucune bataille pourtant ne fut plus décisive. Le 15 juin, Mêlas, menacé derrière les murs d'Alexandrie et incapable de se défendre, signa une convention qui, d'un trait de plume, cédait l\ Bonaparte toute l'Italie jusqu'au Mincio, livrait toutes les places du Piémont^ de Lombardie et de Ligurie, et parmi elles (iènes, concjuise par les Autrichiens au prix de si grands elTorts. Du même coup était effacé tout souvenir de la Trebbia et de Novi. Marengo eut, par ses résultats, l'éclat des plus beaux triomphes.
Plus modestes, mais non moins utiles, étaient les succès que Moreau remportait alors en Allemagne, où il complétait, par la conquête de la vallée du Danul)e, les résultats acquis à Stokach, à Engen et à Mœsskirch.
Après la halte nécessitée par l'envoi de 15,000 hommes en Italie, Moreau avait recommencé (20 mai) ses prudentes manœuvres contre Kray enfermé dans Ulm. 11 continua de manœuvrer par sa droite, non pour cerner Kray et le forcer à capituler, comme le fit Napoléon contre Mack en 1805, mais pour l'inquiéter sur ses communications, le forcer à sortir de sa tanière et l'amener à une bataille. Le mouvement commença vers Augsbouig dans un ordre rigoureux. Moreau maintenait une exacte discipline : il fit fusiller pour dilapidations un commissaire-ordonnateur ; pour la même cause, deux généraux lurent chassés honteusement. Les Français occupèrent Augsbourg le 27 mai. Mais ces premières démonstrations
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de Moreau ne réussirent point à arracher le général Kray aux remparts protecteurs d'Flm : l'Autrichien essaya une simple diversion avec 30,000 hommes, se fit battre à Kirchberg (5 juin), et rentra dans Ulm, déterminé à n'en plus bouger. Moreau imagina une manoMivre plus décisive, celle de jeter toute sa droite vers le bas Danube, sur la ligne de communication autrichienne, et d'isoler complètement les forces de Kray, pour fjui le séjour d'Ulm allait ainsi devenir intenable. Les dilVérentes fractions de l'armée française marchèrent en échelons vers le Danube, en balayant aisément quelques faibles partis autrichiens. Lecourbe s'empara de Gunzbourg; le 10 juin, il se saisissait du passage du Danube. Kray était demeuré spectateur tranquille de ces mouvements : il semblait qu'il eut perdu la tête. Pourtant il fit disputer la rive gauche aux Français par les escadrons de Starray, qui se brisèrent au combat d'IIœchstett contre les tioupes de Lecourbe (19 juin). Les deux rives du fleuve étaient au pouvoir des Français : il fallait que l'armée d'Ulm prît une décision.
L'audacieux Kray était devenu brusquement très timide : à aucun prix il ne voulait d'une bataille. 11 quitta Ulm, mais ne marcha point sur Moreau. Du 20 au 22 jnin, il fit une retraite rapide vers Nordlingen, en décrivant à distance respectueuse un immense arc de cercle autour des positions du général français. Celui-ci, avec sa circonspection habituelle, ne se lança pas à la poursuite des Autrichiens, comme eut fait Bonaparte. Il se contenta de les entamer, quand ils revinrent sur le bas Danube, au combat de Neubourg où périt La Tour d'Auvergne (27 juin) ; il continua la conquête méthodique de la Bavière et entra dans Munich. Après le combat de Neubourg, les Autrichiens, réduits à 40,000 hommes, ne se hasardèrent plus ii de nouvelles luttes. Kray fit un nouveau détour pour s'installer sur l'Isar (l^' juillet) et, aux premières démonstrations de son adversaire, il décampa encore pour se retirer sur l'inn. Enfin, la suspension
LES CAMPAGNES DES AHMÉES ERANCAISES
d'armes conclue en Italie, le clélabrenient clés troupes autrichiennes et les bruits d'une prochaine paix le déterminèrent à concluie l'armistice de Parsdorf (15 juillet) : il laissait toute la Bavièie aux mains de Morean.
En Allemagne comme en Italie, les Impériaux étaient battus et chassés de leurs conquêtes. Le gouvernement du premier consul espéra que les succès du printemps de 1800 sulîîraient pour mettre l'Autriche à bas et la décider ;i traiter. Mais l'échec de la mission du comte de Saint-Julien et les dillicultés soulevées par Cobenzl au congrès de Lunéville, montrèrent que les Autrichiens ne se tenaient pas pour vaincus. Il fallut une campagne d'hiver, courte et décisive, pour les faire passer enfin sous les fourches caudines.
Le premier consul projeta de frapper TAutriche au cœur, comme il l'avait fait en 1797. Kn Allemagne, Moreau devait continuer sa marche interrompue à l*arsdorf ; en Italie, Brune, nouveau chef de l'armée, passerait le Mincio et s'avancerait vers les Etats héréditaires, secondé par Macdonald (|ui devait, en plein hiver, conduire un corps de troupes de la Suisse vers le bassin de l'Adige. Ce plan ne fut exécuté qu'en partie : un coup vigoureux de Moreau suffit pour accabler l'ennemi.
L'armée d'Allemagne avait encore gagné du terrain depuis l'armistice de Parsdorf. Pour obtenir la prolongation de l'armistice, justifiée à ses yeux par Tétat déplorable de l'armée autrichienne, l'empereur François II avait cédé ii Moreau, par la convention de llohenlinden, les trois places de Philipsbourg, d'Ulm et d'Ingolstadt (20 septembre 1800). Les Autrichiens emplovèrent le temps ainsi gagné à appeler des recrues et à fortifier les bords de l'Inn, qui faisait une ligne de défense formidable. Kray fut remplacé par le jeune archiduc Jean, auquel on donna pour conseillers les éternels Lauer et Weirother. Les chefs avaient beau changer, Fétat-major ne changeait point. Trop timide jusqu'alors dans ses plans, il devint tout d'un coup téméraire, quand les circons-
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tances locales lui conseillaient la circonspection. L'armée autrichienne était jeune et peu aguerrie; elle possédait dansTlnn une bonne ligne de défense : autant de motifs pour elle de rester .dans ses positions et de ne point risquer le sort d'une bataille rangée contre les bandes aguerries de Moreau. Mais les chefs autrichiens jugèrent qu'ayant été battus juscpi'alors en restant sur la défensive, ils devaient coûte que coûte prendre l'oirensive pour chano-er la fortune. Donc, ils décidèrent de passer rinn et de tenter un beau mouvement tournant sur la gauche de Moreau, afin de le déloger de ses positions entre Inn et Isar. A la dénonciation de l'armistice, ils traversèrent Tlnn (27 novembre), et marchèrent sur Freysino-, pour se rabattre ensuite de Freysing, par Dachau, sur'^les derrières de l'armée française. Dès les premières heures, ils s'embourbèrent dans les chemins défoncés; la pluie les arrêta ; leurs convois n'arrivèrent point.
Cependant Moreau, qui ne se doutait pas des projets de l'ennemi, se préparait à marcher sur Llnn. L'aile gauche des Français, sous Grenier, faisait une forte reconnaissance, quand elle fut assaillie inopinément à Ampfing l" décembre). Aux premières nouvelles du mouvement de Moreau, les Autrichiens déjà retardés avaient reconnu qu'ils n'auraient pas le temps d'achever le leur, et s'étaient brus([uement rabattus sur la route directe de Munich, ce qui amena leur collision avec Grenier. Celui-ci se replia en échelons vers la route de Munich à :\luhldorf; et disparut dans la foret de sapins d'Ebersberg. Moreau, édifié sur les projets de son adversaire, se prépara à la bataille : il concentra ses forces un peu disséminées dans la clairière de llohenlinden, en arrière de la forêt d'Ebersberg, que traverse par Mattenbœtt la chaussée de Munich à Sluhldorf\ Cette disposition lui donnait l'avantage de connaître d'une façon précise la principale ligne de marche des Autrichiens : elle ne pouvait être que sur cette chaussée de Mattenbœtt. Le gros des forces françaises devait les accueillir de front à
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ZURICH, MARENGO, ÏIOHENLINDEN
Holiciilinden; Richepanse, placé à la droite, rerut rorche de se porter par la forêt sur Mattenbœtt, afin d'assaillir le flanc gauche des Autrichiens. L'examen de la carte semblait dicter à Moreau ce plan ([ui lui valut sa plus éclatante victoire.
De leur côté, les Autrichiens, persuadés qu'ils avaient écrasé à Anipfing la moitié de Faiinée ennemie, n'hésitèrent plus à |)énétrer dans la forêt pour achever le reste. Sur la droite, les deux colonnes de Kicnmayer et de Baillet durent s'avancer par des chemins <i^lissants et détestables d'Isen sur lloheidinden; au centre, l'archiduc Jean marcha avec la principale colonne sur la chaussée de Mattenbœtt; à gauche, la colonne de Uiesch s'avança vers Saint-Christophe par de mauvais sentiers. Tout était calculé pour la concentration de ces colonnes au même moment dans la clairière de llohenlinden, tout, saufl'état des chemins : la colonne du centre, disposant de la seule bonne route, devait arriver avant les autres; notamment, Riesch ne pouvait être à sa hauteur pour protéger son flanc gauche, ce qui favorisa les vues de Moreau.
Malgré une neige épaisse, les quatre colonnes autrichiennes pénétrèrent simultanément dans la forêt (3 décembre'. La colonne du centre avança très vite sur la belle chaussée de Mattenbœtt; les autres se traînèrent péniblement dans les fondrières. Aussi la première arrivât-elle dès neuf heures au débouché de la forêt devant lloheidinden. Une lutte très vive commença entre cette colonne et les divisions de Ney et de Grenier. Ne disposant (|ue d'une issue, les Autrichiens eurent toutes les peines du monde à sedéplover; le lono- défilé de Mattenœtt s encombra de parcs et de voitures de toute espèce. Bientôt leurs colonnes de droite débouchèrent à leur tour; la bataille gagna de proche en proche surtout le plateau au nord de llohenlinden. Mais, à gauche, Riesch ne paraissait p^s.
Riesch ne devait pas arriver, grâce à Richepanse, qui exécuta d'une manière audacieuse et habile le plan de
Moreau. En marchant sur ^lattenbcett par des sentiers forestiers, les Français avaient dépassé Saint-C^hristophe par leur avant-garde, mais leur centre y avait été heurté de flanc par les troupes de Riesch. Au lieu de revenir et de s'engager à fond contre celui-ci. Riche j)anse laissa une partie de ses bataillons |)our le contenir, continua avec le reste son mouvement sur Mattenbo'tt et ne tarda pas à y aborder les réserves autrichiennes. Là encore il laissa (juelques troupes pour batailler contre ces réserves, et avec 2,000 hommes seulement, il tond)a sur les derrières de la colonne principale des Autrichiens. Cette attaque imprévue jeta parmi eux un extrême désarroi ; les Français eidevèrent au pas de course bagages, artillerie et voitures; régiments et escadrons ennemis se mêlèrent et tourbillonnèrent de toutes parts pour s'échapper. De son côté Moreau, entendant le bruit du combat dans le défilé, ordonna d'atta(|uer à fond le centre ennemi : tout ce cpii ne fut pas tué ou pris s'enfuit en désordre dans la forêt; la droite des Impériaux se retira en toute hâte; la victoire était complète. Elle coûtait aux Autrichiens 12,000 hommes et une partie de leur artillerie. C'était le coup de grâce porté à rx\utriche.
L'armée impériale débandée ne put se rallier derrière cette ligne de l'Inn qu'elle avait délaissée si imprudemment. Moreau passa l'Inn le 9 décembre et poursuivit activement les vaincus. Ceux-ci s'arrêtèrent sur la Salzach; ils prirent une forte position à Salzbourg ; mais ils ralentii'cnt à peine l'armée victorieuse ; Moreau passa presque sans coup férir au-dessous de Salzl)ourg (13 décembre , tourna la position des Autrichiens et marcha droit sur Vienne. 11 passa encore la Traun et l'Enns. L'archiduc Charles, appelé au commîuulement des tristes débris de llohenlinden, ne put faire autre chose que leur procurer le repos : il signa l'armistice de Steyer (25 décembre). Cette poursuite avait encore coûté aux Autrichiens 20,000 hommes et 150 canons.
Après la foudroyante victoire de Hohenlinden, les
succès rein[)(>rtés en Italie par Brune et Macdonald parurent fort insigniliants.
Pourtant Macdonald avait eu ii soutenir des luttes cruelles non contre les hommes, mais contre la nature. Le premier consul, peu soucieux des difTicultés, lui avait ordonné de passer de Suisse en Italie par le col du Spliigen, pour prendre part aux opérations de Brune. En plein hiver, sur un sol couvert de plusieurs mètres de nei<i^e, au milieu des tempêtes et des avalanches, les soldats de Macdonald traversèrent le col avec leurs sacs, leurs cartouches, leur artillerie démontée et mise sur traîneaux (27 novembre — G décembre). Macdonald fut mal récom-
pensé de tant d'ellorts. A l'arrivée en Italie, le premier consul le subordonna à Brune. Pour favoriser les opérations de celui-ci, Macdonald tenta une diversion vers le haut Adioe : il attaqua à plusieurs reprises et sans succès le col de Tonal (22-31 décembie. Brune avait une tache plus facile. Avec GO, 000 hommes, il passa le ^lincio 2G décembre), et força son adversaire Bellegarde à lui céder Borghetto. Le général français avança lentement, quoique son adversaire ne fît rien de sérieux pour Larrèter : le L'' janvier, les Autrichiens démoralisés cédaient le bas Adige ; le 7, ils cédaient une [)artie de la haute vallée ; Macdonald et Brune firent leur jonction. Les Français avancèrent jusqu'à Trévise où Brune accorda aux Autrichiens (15 janvier), un armistice que Bonaparte jugea troj) favorable. Mais l'Autriche avait le couteau sur la gorge depuis Ilohenlinden : (]obenzl signa la paix de Lunéville (9 février 1801). La seconde coalition était écrasée. Il avait fallu cinq ans pour triompher de la première; au bout de deux ans, la seconde était hors de combat; la force militaire de la Révolution avait encore arandi, au moment où Bonaparte se préparait à la confisquer pour en faire Tinstrument de son and)ition.
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