‹ Les campagnes des armées françaises (1792-1815) [microform]Chapitre 56 sur 73 · CL · texte numérisé non relu

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pont avait fait perdre. Il prit ses précautions du coté de lluirope, déjà toute émue et frémissante de son échec ; il s'assura, à l'entrevue d'Erfurt, de l'amitié du czar

Î.ES CAMPAGNES DES ARMÉES FRANÇAISES

Alexandre (septembre 1808); il fit converger sur Bayonne les meilleures troupes de la grande armée et la garde impériale ; la grande armée d'Allemagne fut dissoute, réorganisée sous le nom d'armée du Rhin, et ses vides bouchés avec des conscrits. Bientôt Tarmée d'Kspagne, divisée en huit corps, fut forte de 200,000 hommes des meilleures troupes de Napoléon, et rRmpereur arriva à Bavoniie pour la commander (3 novembre). Il marcha tout de suite de l'avant. Il rejoignit à Nliranda, sur l'Ebre, le roi Joseph qui s'y était réfugié après Baylen. Devant lui, sur une longue ligne allant des monts Cantabriques à Tudela, sur l'Ebre, étaient les levées tumultuaires que les Espagnols décoraient du nom d'armées : les 32,000 hommes de Blakevers les monts (lantabriques; les 12,000 hommes de Belveder à Burgos ; les 40,000 hommes de (^astanos et de Palafox sur l'Elbre, à Tudela. Le corps auxiliaire anglais de John Moore, sortant de Portugal, se trouvait fort en arrière : à peine venait-il d'entrer en Espagne.

Le centre de la ligne espagnole, à Burgos, était tiès faible : Napoléon y marcha, en lançant Lefebvre et Victor sur sa droite pour écraser Blake. Burgos fut enlevée et mise à sac ; Blake fut complètement battu à Espinosa (10 novembre). Les Espagnols ne tenaient point en plaine. Ces foules sans cohésion cédaient tout de suite à la panique, et la cavalerie les sabrait à son aise. Mais les généraux espagnols savaient au moins se dérober : Soult, qui marchait de Burgos sur les derrières de l'armée de Blake pour l'achever, ne parvint [)as à la joindre. Le centre et la gauche espagnols anéantis, Napoléon se retourna contre la droite, commandée par Palafox et Castanos. Il la mit en déroute à Tudela (23 novembre), sans pouvoir la cerner et l'exterminer. Au moins avait-il dispersé à tous les points de l'horizon les prétendues armées espagnoles.

Pour la seconde fois, la route de Madrid était ouverte : Napoléon s'y précipita. Les lanciers polonais forcèrent,

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par une charge impétueuse, le défilé de Somo-Sierra (30 novembre). L'armée française parut devant la capitale, qui capitula après un court bombardement (4 décembre) : Joseph fut rétabli sur son trône; l'Espagne parut soumise du coup.

Restait à détruire le corps anglais de John Moore. Celui-ci n'était arrivé à Salamanque que le 13 novembre, beaucoup trop tard pour fermer à Napoléon la route de Madrid, au cas où Moore en aurait eu l'audace. Le général anglais se rabattit sur Valladolid avec 25,000 hommes, en vue de combattre Soult dans les Asturies. Il n'en eut pas le temps : Napoléon quittait Madrid pour couper ses communications (22 décembre). Moore s'empressa de battre en retraite sur la Corogne, suivi de près par Soult, et marcha assez vite pour se dérober aux coups de Napoléon. Celui-ci s'arrêta à Astorga, rebroussa chemin sur Valladolid et cessa la poursuite que Soult continua seul. Moore parvint h s'échapper, au prix de cruelles souffrances, dans les montagnes et dans les neiges de la Galicie. Il fut tué à la Corogne le 16 janvier 1809, en livrant un derniercombat aux Français. Ses troupes, fort réduites en nombre, se rembarquèrent. Napoléon, de son côté, sur les menaces de guerre qui lui venaient du coté de l'Autriche, était rentréVn France, ne doutant pas que l'alïaire d'Espagne, si bien engagée, ne dut arriver promptement à la solution.

Mais le problème était plus compliqué que l'Empereur ne le pensait. La guerre d'Espagne n'était point de celles que l'on termine avec des victoires.

C'était un jeu de battre les armées régulières espao-noles, surtout pour Napoléon et les soldats de la grande armée. Ces troupes incohérentes s'enfuyaient à la première attaque. La rapidité dé leur fuite les préservait seule d'une complète destruction et leur permettait de se reformer promptement, pour être aussitôt battues et dispersées de nouveau. De pareils adversaires n'empêchaient nas l'armée française de se promener d'un bout de l'Es-

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pagne à l'autre. Mais si elle triomphait sans cesse sur le iront, elle était harcelée sur les flancs et sur les derrières par les attaques continuelles des i^uerillas.

Ces bandes, peu nombreuses, composées d'hommes agiles et adroits, s'embusquaient dans les fourrés et dans les massifs rocheux, où elles attendaient tranquillement l'occasion de surprendre des isolés, d'enlever des convois ou des courriers et d'égorger des traînards. Si elles rencontraient une résistance trop forte, elles se dispersaient pour se reformer ailleurs. Dans le cas contraire, elles tuaient tout, soldats, malades, blessés, employés civils, s'emparaient des munitions et des vivres. Klles avaient tous les habitants pour complices et pour espions, tandis que les Français ne parvenaient jamais \\ savoir ce qui se passait à cent mètres de leurs avant-postes. Une troupe française n'était maîtresse que du terrain qu'elle occupait : elle ressemblait à une forteresse mouvante continuellement bloquée. Autant les Espagnols étaient mous et peu redoutables en ligne de bataille, autant ils étaient actifs et dangereux, le fusil du iruerillero à la main.

Ils se montrèrent aussi fort tenaces derrière des murailles, que ces murailles fussent des remparts militaires ou de simples murs de couvent. Ils défendirent leurs places avec une fermeté héroïque, surtout celles d'Aragon et de Catalogne. Ce fut au siège de Saragosse qu'ils donnèrent toute leur mesure (décembre 1808-février 1809). L'armée battue si aisément à Tudela s'y était réfugiée avec son chef Palafox. Le corps d'armée de Lannes assiégea Saragosse et s'empara de l'enceinte extérieure : mais ce n'était que le prélude; il fallut emporter la ville maison par maison ; les couvents, énormes cubes de pierre à peine percés de fenêtres, facilitèrent la résistance; ce ne fut qu'après un mois de luttes, de fusillades à bout portant, de coups de mine qui faisaient sauter en l'air assiégeants et assiégés, de combats singuliers dans les greniers, dans les étages et dans les caves, ce ne fut qu'après le sacrifice de 50,000 existences

que les défenseurs de Saragosse rendirent les ruines de la place (21 février 1809). Les sièges de Girone et de Tarragone, moins connus, ne sont pas moins remarquables.

Les deux partis commirent des actes d'une épouvantable cruauté, comme il arrive dans les luttes de peuple à peuple ou d'armée contre peuple. Tel soldat français pris par les guérillas leur servait de jouet et de cible pendant de longues heures avant d'être abattu ; tel officier, nous rapporte Marbot, fut suspendu par les pieds et (( saigné ». Les Français furieux n'étaient pas en reste d'atrocités : dans la campagne de Portugal, dit Marmont, on pendait les paysans à moitié, (c au rouge », pour leur faire avouer où étaient leurs vivres ; après quoi on les pendait tout à fait, « au bleu ». Joseph lui-même, de naturel doux et pacifique, se rendait compte du caractère impitoyable de cette guerre. « Il faudrait, disait-il en 1808, cent mille échafauds pour se maintenir en Espagne. »

Ce qui sauvait la cause des Espagnols, mieux que tant de sang répandu, c'était leur constance et leur désintéressement, ces vertus qui avaient inspiré aux 15,000 hommes de la Romana, envoyés par Napoléon en Fionie, l'idée de s'embarquer pour courir à la défense de leur patrie. Ce qui les sauva aussi, sans parler du désastre de Napoléon en Russie, ce fut la coopération de plus en plus active et puissante des Anglais de Wellington. Wellington donna à finsurrection de la Péninsule ce qui lui manquait, un noyau militaire solide. Son armée, très inférieure d'abord à l'armée française, apprit peu à peu h tenir tète aux soldats de Napoléon. Elle triompha, elle aussi, à force de constance.

Quant aux Français, ils durent leurs malheurs avant tout au vice originel de l'entreprise, dont Napoléon, à Sainte-Hélène, a reconnu franchement la folie. Leur situation fut encore aggravée par les divisions qui se glissèrent parmi eux. L'unité du commandement ou tout au

moins raccord entre les chefs fit toujours défaut aux armées d'Espagne. Le Aiible roi Joseph était incapable de commander; Jourdan, que Napoléon lui avait donné comme major général, était vieilli et dédaigné de la jeune génération des maréchaux et des généraux. Ceux-ci s'habituèrent vite à n'obéir ni à l'un ni à l'autre. Ils reçurent des ordres et des directions de Paris, où Napoléon, placé à trois cents lieues des opérations, prétendait leur dicter leur conduite. Malgré toul, à une pareille distance, il lallait bien làchei' la bride aux chefs d'armée. Peu à peu, ceux qui s'étaient montrés partout ailleurs de dociles exécuteurs des ordres de Berthier, se mirent en Espagne à agir à leur guise. Ils concjuéraient, ils occupaient, ils réglementaient et ils percevaient des contributions ; ils n'étaient plus seulement chefs militaires, ils étaient presque rois dans leur commandement, et l'un d'eux, Soult, rêva de le devenir tout à fait. En attendant le titre royal, ceux qui manquaient de scrupules eurent les avantages de la royauté : sous prétexte de contributions, ils firent un pillage en règle. Dès 1808, Napoléon reprochait aux signataires de la capitulation de Baylen d'avoir manqué à leurs devoirs militaires pour mettre à 1 abri « le fruit de leurs rapines )), les fourgons chargés des richesses de Cordoue.

Ainsi se dessinent, à partir de 1808, les caractères généraux de la guerre d'Espagne. Il est impossible d'en iaire abstraction dans l'étude des événements militaires, car ceux-ci leur sont étroitement subordonnés. Le plus souvent, une bataille rangée, qui ilans le reste de l'Europe, avec un chef comme Napoléon, décide d'une campagne, ne signifie rien en Espagne : il n'y a point de crise décisive, il y a une longue série de crises partielles, dont le résultat final est funeste aux Français.

En quittant Valladolid, Napoléon avait confié à Soult, qui venait de pousser Moore sur la Corogne, le soin de reconquérir le Portugal (janvier 1809). C'était ii ses yeux la seule chose importante qui restât à faire, puisqu'elle

devait priver l'insurrection du secours des Anglais. Soult devait marcher rapidement avec 25,000 hommes sur Porto et sur Lisbonne ; il devait au besoin être soutenu par le corps de Victor, qui descendrait la vallée du Tage. Les Français passèrent le Minho et s'emparèrent de Chaves (13 mars); puis Soult se fraya un chemin par Braga sur Porto qu'il enleva d'assaut le 29. De son côté, Victor, quittant Talavera sur le Tage, dispersait les bandes de l'Estramadure à ^Nledellin (28 mars), mais il s'arrêtait à Merida, sur la Guadiana. Sebastiani, quittant Madrid pour la Manche, s'installa dans cette province par la victoire de Ciudad Real (27 mars). C'étaient autant de succès qui devaient faire préjuger la prompte soumission de la Péninsule ; partout ailleurs, ils auraient été décisifs. Mais ils ne terminèrent rien, car derrière les armées françaises se reformèrent les troupes régulières et les guérillas, qui bloquèrent les vainqueurs, les arrêtèrent et tinrent surtout en échec le maréchal Soult. Celui-ci resta à Porto au lieu de marcher sur Lisbonne ; il pensait déjà h s'y tailler une royauté, lorsque l'attaque de Wellesley le tira de son rêve.

Disgracié quelque temps pour avoir accordé de trop bonnes conditions à .lunot dans la convention de Cintra, Wellesley revint à Lisbonne avec 25,000 Anglais (22 avril 1809) ; il était envoyé presque à regret par son gouvernement, qui n'avait plus de confiance depuis la retraite désastreuse de Moore ; Wellesley lui-même n'aspirait qu'à se maintenir le plus longtemps possible en Portugal. A peine débarqué, il conçut l'idée de frapper un coup de surprise sur le corps de Soult. Celui-ci, entouré d'ennemis, privé d'informations, vivait à Porto dans une sécurité parfaite; il ne se gardait même pas; les Anglais se présentèrent subitement, passèrent le Douro sous les yeux de Soult, entrèrent dans Porto pendant qu'il cherchait à rassembler son corps d'armée et le chassèrent (12 mai). Soult fit une retraite désastreuse sur Orense par les montagnes ; il fut obligé de

Vallaux. 15

25i LES CVMPAGNES DES ARMÉES FRANÇAISES

jeter dans les ravins ses canons et ses bagaores. Enfin, il se tira d'adaire et ramena en Galice son corps d'armée désemparé. Napoléon indigné lui adjoignit les troupes de Ney et de Mortier pour lutter contre les Anglais. Mais Ney et Soult étaient incapables de s'entendre. Le premier évacua la (.alice à contre - co'ur ; Soult ramena toutes ses troupes à /amora sur le Douro.

L'échaulTouréc de Porto était un fâcheux symptôme, en même temps qu'une preuve douloureuse pour les Français de la valeur de ^Vcllesley. Prudent et audacieux à la fois, Wellesley, maître du Portugal, porta la guerre sur le territoire espagnol, dans la vallée du Tage. Il y joignit les insurgés commandés par La Cuesta, et marcha droit avec 60,000 hommes sur Talavera, où était le maréchal Victor. Le roi Joseph, dont la capitale était directement menacée, s'associa aux elVorts de Victor pour repousser ^Vellesley. Tous deux appelèrent à leur secours le maréchal Soult, qui de Zamora pouvait se porter avec une masse écrasante sur le flanc gauche des Anglais et les prendre en écharpe. Mais il fallait attendre que Soult pût arriver. Au lieu de patienter, Victor et Joseph engagèrent inconsidérément l'attaque contre les positions anglaises (27 juillet). Suivant son invariable habitude, Wellesley avait pris de bonnes positions défensives qui s'étendaient du Tage aux montagnes. Les attaques de Victor se brisèrent contre les lignes anglaises. Le 28, les Français recommencèrent des efibrts énergiques, mais décousus ; ils fatiguèrent les Anglo-Espagnols sans parvenir à les rompre. Wellesley garda toutes ses positions. C'était presque une victoire pour lui. Cependant, lorsque Soult apparut enfin (3 août) dans les environs de Placencia, les Anglais durent évacuer Talavera et repasser le Tage en toute hâte. Wellesley se replia vers les frontières du Portugal. Il avait bravé impunément les Français au cœur de cette Espagne que Napoléon croyait conciuise. 11 s'établit d'Alcantara à Badajoz ; derrière ses lignes, il fortifia sa position en Portugal en faisant com-

mencer en avant de Lisbonne ces travaux mystérieux de Torres-Vedras, que la France et l'Europe ignorèrent si longtemps. Il ne craignait que l'arrivée en Espao-ne de Napoléon. L'Empereur, libre depuis la défaite^'de l'Autriche à Wagram, aurait pu jeter les Anghiis à la mer par une irruption foudroyante, comme en 1808. Mais Napoléon ne vint pas; il se contenta de faire refluer une partie de l'armée d'AUemai^ne vers les y renées.

Napoléon s'en était pris à Jourdan de l'insuccès de Talavera; il l'avait rappelé en France et l'avait remplacé par Soult à la tête de l'état-major, ce qui n'était pas un moyen d'apaiser les discordes. Faute de pouvoir reconquérir de suite le Portugal, les Français continuèrent tant bien que mal l'occupation des provinces espagnoles. Saint- Cyr assiégea méthodiquement les places de Catalogne. Victor et Sébastiani s'avancèrent au sud jusqu'à la Sierra Morena et en surveillèrent les débouchés. Le gouvernement insurrectionnel de Séville, par sa folle présomption, procura bientôt des succès faciles aux Français. Les événements de Porto et de Talavera gonflèrent démesurément l'orgueil espagnol, comme en 1808 la capitulation de Baylen : on ne médita rien moins que la reconquête de Madrid. 50,000 hommes commandés par Areizaga, toutes les forces régulières de l'Espagne, franchirent la Sierra Morena et marchèrent sur la capitale. Le maréchal Soult leur infligea une complète défaite à Ocana (19 novembre) : il en tua un bon nondjre et parvint à en capturer 25,000. Cette victoire, en détruisant la seule armée qui occupât les provinces du sud, livra ces provinces sans défense aux Français. Joseph et Soult se déterminèrent à diriger sur l'Andalousie une expédition qui devait être aussi facile que profitable. La grande razzia qu'ils méditaient les détourna du vrai but à atteindre, l'écrasement des Anglais. 70,000 Français entrèrent donc en Andalousie, occupèrent triomphalement Cordoue et Grenade. En marchant vite, ils auraient pu surprendre

Cadix. Mais Soult aima mieux occuper Séville (l^"" février 1810). Les insurgés se réfugièrent clans la position inexpugnable de Cadix, d'où l'énergique Régence espaofnole diriofca la truerre contre les maréchaux de Napoléon.

Cependant l'Empereur était décidé, depuis l'insuccès de Talavera, à changer le système jusqu'alors suivi en Espagne. 11 se persuada que tout le mal venait de la dispersion des forces et de Eaulorité militaire confiée à Joseph, qui n'était rien moins qu'un homme de guerre. D'autre part, il croyait avec raison qu'il fallait concentrer les principales forces contre les Anglais. Les décrets du 8 lévrier 1810 enlevèrent à Joseph les provinces situées au nord de LEbre et en firent des commandements militaires autonomes; c'était le prélude du démembrement de l'Espagne projeté par Napoléon. Trois grandes armées étaient formées, (.a première était l'armée de Portugal, à qui était réservé le rôle le plus actif, car elle devait attaquer les Anglais ; Napoléon envoya pour la commander Masséna, le vaincjueur de Zurich. Ensuite venait l'armée du Centre, laissée aux ordres de Joseph pour décorer sa chétive rovauté et faire la chasse aux guérillas; enfin l'armée d'Andalousie, commandée par Soult. Ces mesures pouvaient être bonnes au point de vue militaire. Mais comme elles laissaient trop voir les projets intéressés de Napoléon, comme elles faisaient de Joseph un fantome et soumettaient les pays conquis à l'arbitraire des généraux, elles firent en Espagne une impression extrêmement fâcheuse ; désormais tout accord devint impossible entre la nation espagnole et le système napoléonien.

L'armée de Portugal, forte de 70,000 hommes divisés en trois corps, se réunit à Salamanque sous les ordres de Masséna. Ney, Junot et Reynier lui étaient subordonnés. Masséna se prépara à marcher sur Lisbonne. Il commença par s'assurer la possession des places frontières, Ciudad-Rodrigo et Almeida, qu'il assiégea et

enleva sous les yeux de Wellington ^ L'armée anglaise, cantonnée à Celorico, ne bougea pas de ses positions. Wellington inaugurait sa stratégie expectante, assez patiente pour demeurer de longs mois à l'affiit des surprises.

Enfin, le 1 G septembre 1810, Masséna franchit les frontières du Portugal. Wellington recula pas à pas devant lui en dévastant méthodiquement la vallée du Mondego, de^ sorte que l'armée française ne vécut que du pain qu'elle avait emporté de Ciudad-Rodrigo. Les Anglais se postèrent devant Coïmbre, sur les hauteurs de Busaco. Cette position était bonne pour arrêter les Français, et toutes les attaques de Masséna s'y brisèrent (27 septembre). xMais, le lendemain, les Français découvrirent un sentier, tournèrent la position, et Wellington abandonna Busaco et Coïmbre. Il se mit en pleine retraite sur Lisbonne. Masséna le suivit par Coïmbre et par Santarem. Le iO octobre, il approchait de Lisbonne, lorsqu'à sa grande surprise, il fut arrêté par une ligne formidable de retranchements derrière lesquels l'armée anglaise avait entièrement disparu.

C'étaient là ces lignes de Torres Vedras que Wellington faisait tracer depuis un an, le réduit central de la résistance anglaise sur le sol de la Péninsule. De l'Atlantique au Tage les Anglais avaient complètement fermé la presqu'île où s'élève Lisbonne. Trois lignes parallèles de retranchements étaient défendues par 127 redoutes et 511 bouches à feu, que servaient 20,000 miliciens appuyés par l'armée de Wellington. Contre de tels obstacles les efforts de l'armée de Portugal ne pouvaient rien. Masséna le sentit : si audacieux qu'il fut, il ne tenta même pas l'aventure ; il se contenta de rester devant les lignes, fondant son seul espoir sur l'arrivée des renforts. Il ne lutta que contre la faim menaçante, et ce fut une irrosse

l. Les succès de 1809 avaient valu à Wellesleyle titre de duc de Wellington.

difficulté de faire vivre l'armée dans ce pays ravagé. Il prit Santarem pour quartier général, et attendit.

Longtemps la situation de Masséna demeura aussi ignorée que l'existence même des lignes de Torres Yedras. Les communications étaient coupées ; Soult, qui aurait du soutenir Tarmée de Portugal, ne quittait point l'Andalousie ; il se contentait d'en couvrir les frontières en assiégeant Badajoz, qu'il enleva le 12 mars 1811. La mission du colonel Foy, envoyé à Paris par Masséna, n'aboutit à rien. N'ayant ni renforts, ni vivres, Masséna dut quitter les bords du Tage (8 mars 1811) ; il se retira lentement vers Coïmbre, suivi à son tour par ^Vellington, auquel Xev livra le glorieux combat de Uedinha 1 1 mars), sans parvenir à Parréter. L'armée de Portugal était réduite à 40,000 hommes; Ney se montrait insubordonné et presque factieux, au point que Masséna dut lui enlever son commandement. 11 fallut battre en retraite jusqu'à Salamanque. Wellington, toujouis attaché aux traces de l'armée, revint sur la frontière d'Espagne, assiégea Almeida, tandis qu'au sud, il envoyait son lieutenant Beresford vers Badajoz pour contenir Soult.

Même après sa triste retraite, Masséna n'était pas d'humeur à laisser prendre Almeida sous ses yeux. Il revint à la charge contre ^Vellington, qu'il attaqua vivement le 3 mai à Fuentès d'Onoro. Protégés comme à l'ordinaire par un ravin fort encaissé, les Anghils gardèrent leurs positions. Masséna remonta le ravin jusqu'à son origine et le tourna pour recommencer l'attaque. Mais Wellington eut le temps de faire son changement de front: le 5 mai, il résista énergiquement comme le 3; faute de munitions, faute d'être obéi par ses lieutenants, Masséna ne put le forcer. Les deux batailles de Fuentès d'Onoro décidèrent du sort d' Almeida, dont la garnison parvint à s'échapper à travers les postes anglais (1 l mai). L'armée de Portugal revint découragée à Salamanque. Masséna fut disgracié et remplacé par Marmont.

Pendant ce temps, sur la Guadiana, Beresford donnait

la réplique à son chef. Il avait mis le siège devant Badajoz, lorsque Soult s'avança pour le rejeter en Portugal. La bataille de l'Albuera (16 mai , fut indécise comme celle de Fuentès d'Onoro, mais les Anglais continuèrent le siège de Badajoz.

Le maréchal Marmont, arrivant à l'armée de Portugal, la trouva dans le plus mauvais état. Tout de suite il comprit, ce que Napoléon lui-même reconnaissait, qu'on ne pouvait songer à la ramener immédiatement sur Lisbonne. Il la réorganisa comme il put, et se résigna, faute de mieux, à monter la garde sur la frontière pour préserver le territoire espagnol des entreprises de Wellington et de ses lieutenants.

Il préserva d'abord Badajoz contre les attaques de Beresford et de Wellington. Celui-ci avait passé le Tage pour presser la reddition de la place. Marmont n'hésita pas à courir au secours de Soult. Cet accord temporaire des deux maréchaux produisit d'heureux résultats, car ils firent lever le siège de Badajoz (20 juin) et la communication entre les armées d'Andalousie et de Portugal fut assurée par les postes fortifiés d'Almiiraz, sur le Tage. Déçu de ce coté, Wellinf^ton se rabattit vers Ciudad-Rodrigo. Là encore Marmont vint lui arracher une conquête qui semblait facile. Les Français concentrèrent devant Cindad-Rodriofo Farmée de Portusfal et « Farmée du Nord », c'est-à dire les divisions de la Galice et des Asturies. Intimidé par ce déploiement de forces, Wellington leva le siège et rentra en Portugal sans accepter la bataille (26 septembre). La cavalerie française surveilla le territoire portugais. Si Marmont était incapable d'attaquer, il montrait qu'il savait se défendre.

Pendant que les armées du nord, de Portugal et d'Andalousie confinaient les Anglais dans le territoire du Portugal, le maréchal Suchet faisait dans l'est de l'Espagne des campagnes habiles et heureuses. Seul de tous les maréchaux de Napoléon, il soumettait vraiment les pays placés sous son autorité. Après avoir achevé la conquête

de la Catalogne, il entreprit celle du royaume de Valence (octobre 1811). L'Empereur lui-même s'attacha à l'entreprise du maréchal Suchet au point d'oublier la grande affaire, qui était de combattre Wellington. Celui-ci, d'ailleurs, faisait le mort depuis ses dernières mésaventures. Napoléon tira donc des troupes des armées d'Andalousie et de Portugal pour coopérer à la conquête de Valence. La ville de Valence tomba enfin (9 janvier 1812). C'était un brillant succès, mais il était acheté au prix d'une grande faute, dont les conséquences ne se firent pas attendre avec un adversaire comme Wellington.

Pour comble de malheur, la funeste entreprise de Russie projeta dès cette époque son ombre sur les événements d'Espagne. Pour la lutte qui se préparait, Napoléon dégarnit les armées d'Espagne de quelques-uns de leurs cadres et de leurs meilleurs éléments. Il dut aussi changer les emplacements des divisions, assignera chacun son rôle nouveau, et c'est au milieu de cette crise que Wellington recommença soudain ses attaques. Fuifin, une inimitié mortelle avait éclaté entre Soult et Marmonl; ces maréchaux n'étaient pas disposés h se porter secours.

Wellington profita de la faiblesse des Français avec adresse et bonheur. La place de Ciudad-Rodrigo, livrée à elle-même, sentinelle perdue de la domination française, fut enlevée en huit jours (18 janvier 1812). Les Ano-lais se tournèrent ensuite contre Badaioz. Pendant que Marmont faisait une course inutile dans la Sierra de Éstrella, et que Soult ne bougeait pas de l'Andalousie, Badajoz était prise d'assaut (7 avril). Ce double succès, si facilement obtenu, démontra à Wellington l'impuissance des Français. Il se décida alors, pour la première fois depuis 1809, à tenter une invasion directe de l'Espagne. Instruit par l'expérience, il porta son effort sur le bassin du Douro, et par conséquent sur l'armée de Portugal. 11 avait pour objectif stratégique les Pyrénées, et pour but de couper les armées d'Espagne de leur base d'opérations.

Lorsque Wellington entra en Espagne le 13 juin et marcha sur Salamanque, Marmont était abandonné à lui-même ; de plus, ses troupes étaient dispersées de la Sierra de Gâta aux Asturies. Incapable de défendre la ligne du Tormès, Marmont résolut de faire sa concentration en arrière, sur le Douro, et d'y attendre des renforts. Il évacua donc Salamanque et se retira lentement sur le Douro. Le 2 juillet, il s'établit derrière ce fleuve, de Toro h Zamora. Wellington n'essaya pas de l'y forcer. Ce fut au contraire Marmont qui reprit soudainement l'offensive contre lui. Ce maréchal avait concentré son armée : mais il eût dû attendre aussi les renforts de l'armée du centre, que Joseph devait lui amener. Fatigué des retards de ce dernier, Marmont donna le change à Wellington et passa le Douro avec ses forces (IG juillet). Avec sa prudence ordinaire, Wellington ne se jugeait pas en état de combattre dans les plaines découvertes de la Vieille Castille : il recula sur Salamanque, talonné d'assez près par ses ennemis. Il aurait reculé de même, sans combat, de Salamanque à la frontière du Portugal, si Marmont n'avait commis l'imprudence de serrer sa droite de trop près et de vouloir la tourner. Se voyant si menacé, dans la journée du 22 juillet, Wellington se retourna et tout d'un coup livra bataille aux Arapiles, sur la rive gauche du Tormès. Le général français continuait à jeter son aile gauche en avant : ses divisions étaient mal liées ; elles f^urent battues les unes après les autres, Marmont gravement blessé; les Français perdirent 6,000 hommes ; Clausel les ramena fort démoralisés sur le Douro.

Cette victoire, obtenue par surprise, faillit dès 1812 livrer l'Espagne à W^ellington. L'armée de Portugal battait en retraite sur Burgos. Si les Anglais l'avaient poursuivie sans relâche, ils auraient pu la reconduire l'épée dans les reins jusqu'aux Pyrénées. Mais Wellington dérogea h son propre plan; il ne résista pas à la satisfaction d'entrer en vainqueur dans Madrid. Le 12 août, il occupa

cette capitale que Joseph venait d'abandonner avec sa petite cour et les a afrancesados », Espagnols attachés a sa fortune. Joseph se réfugia à Valence au milieu des troupes de Suchet. La situation se dessinait d'autant plus mal que Napoléon, en pleine marche de Yilna sur Moscou, était incapable de faire quoi que ce fut pour les armées d'Espagne.

Cependant la leçon des Arapiles porta ses fruits. Il fallut bien concentrer des forces imposantes pour résister à Wellington. Le maréchal Soult, qui jusqu'à ce moment avait fait la sourde oreille quand on le sollicitait de porter ses troupes contre les Anglais, se résigna enfin à quitter l'Andalousie, son champ d'exploitation favori (26 août). Il se réunit à Valence avec les troupes de Suchet et de Joseph. (]'était déjà assez pour reprendre Madrid: les Français, réorganisés et pleins de confiance, s'avancèrent sur la capitale.

Après avoir occupé Madrid, Wellington s'était retourné contre l'armée de Portugal, commandée par Clausel. Celui-ci, qui n'était pas en force, se retira sur la ligne de l'Ebre. Mais il jeta une garnison dans le château de Burgos, et ce l'ut assez pour arrêter les Anglais victorieux. Ils essayèrent d'une prise d'assaut: elle échoua; ils essayèrent d'un siège en règle : il échoua aussi. Enfin, le 19 octobre, Wellington dépité leva le siège de Burgos et se retira d'abord sur le Douro, puis, quand il connut la marche de Joseph vers Madrid, il se retira sur Salamanque. Dès le 2 novembre Joseph rentrait une fois encore dans sa capitale. Il se hâta de rejoindre sur le Donro l'armée de Portugal, et eut sous la main une masse de 85,000 hommes avec laquelle il marcha sur Wellington. Joseph arriva en Ç'àce des Anglais, immobiles à Salamanque, sur ce même champ de bataille des Arapiles si funeste à Marmont. Mais, par la faute de Soult, il perdit un jour en vaines délibérations; le lendemain, une brume et une pluie intenses jetèrent un rideau entre les Anglais et l'armée française; quand le rideau se déchira, Wellington

L'ESiUGNE ET LE PORTLGAL (1808-1813)

avait décampé (14 novembre). On dut se contenter de le reconduire jusqu'à la frontière du Portugal.

Quoique Wellington n'eut pas été battu, les premiers échecs de la campagne semblaient séparés par sa retraite. Mais ces malheurs de la campagne de 1812 n'étaient pas les derniers. Ils n'étaient que le prélude des grands désastres. En Espagne, plus vite encore que dans le reste de l'Europe, l'édifice napoléonien se lézardait et menaçait ruine: l'année 1813 devait en voir l'écroulement.

La catastrophe de Russie enleva aux armées d'Espagne tout espoir de secours, et leur coûta un grand nombre d'officiers et de soldats d'élite dont Napoléon eut besoin pour refaire ses armées d'Allemagne. L'Empereur recommanda de grouper dans le nord et dans l'est les forces demeurées dans la Péninsule; il ordonna l'évacuation de Madrid et le transfert de la capitale à Valladolid, pour résister à l'effort que Wellington ne manquerait pas de faire vers le bassin du Douro ; il rappela Soult, dont le mauvais vouloir avait fait tant de mal; les opérations furent de nouveau confiées à Joseph et à son chef d'état-major le maréchal Jourdan, que Napoléon avait renvoyé en Espagne dès 1811. Ces mesures étaient les seules que l'on piit prendre en des circonstances si critiques. Mais l'Empereur eut aussi une idée malheureuse : il détacha une bonne partie de farmée de Portugal, sous les ordres de Clausel, pour détruire les bandes du nord de l'Espagne, ce qui affaiblit d'autant les troupes laissées en face de Wellington.

Celui-ci, qui disposait de 90,000 hommes, recommença sans crainte l'odensive de 1812. Il franchit la frontière d'Espagne le 20 mai et marcha sur Valladolid. Les détachements français se groupèrent autour de cette place. Privé du secours de Clausel, Joseph ne put réunir que 50,000 hommes à Valladolid (2 juin), et se jugea trop faible pour livrer bataille à Wellington. Il se rabattit donc sur Burgos et sur Miranda pour joindre Clausel en suivant la grande route de Bayonne. C'était l'évacua-

tion définitive, sans espoir de retour, pressée par la marche des Anglais, qui s'avançaient toujours en débordant l'aile droite de l'armée française, afin de menacer ses communications avec les Pyrénées. Faute de vivres, Joseph quitta Burgos, puisMiranda. T.e 19 juin, il s'arrêta enfin dans le bassin presque fermé au milieu duquel s'élève Yittoria. Les F'rancais étaient déjà dans les contreforts des Pyrénées, mais ils sentaient bien qu'ils ne les repasseraient pas sans bataille. Ils auraient pu tenter la lutte avec espoir, s'ils avaient été rejoints par Clausel. Ce général poursuivait alors les bandes de FAragon. Wellington ne laissa pas aux Français le temps d'attendre Clausel sous les mursdeVittoria. Le 21 juin, ilattaquabrusquement toute la ligne française, en portant, comme toujours, le principal effort sur sa gauche. Son énergique attaque coupa aux Français la route de Hayonne ; la cavalerie anglaise se jeta sur Vittoria ; paies, canons et bagages furent pris ; Tarmée française, après avoir perdu 5,000 hommes, se retira en désordre sur la route de Pampeluno. Clausel, marchant sur Vittoria, faillit tomber dans l'armée anglaise victorieuse. Il eut cependant le temps de se dérober et de se rabattre vers la Catalogne, pour couvrir la retraite de Suchet : celui-ci évacuait sa conquête de Valence en jetant des garnisons dans les places, et ramenait peu à peu ses troupes en deçà de l'Ebre.

Cette fois, l'Espagne était perdue pour toujours. Les débris des trois armées de Portugal, du centre et d'Andalousie, ramenés sur les Pyrénées, n'avaient plus qu'à défendre la frontière française. Suchet conservait la Catalogne, mais c'était un fait isolé et sans portée. Clausel rentra en France par Jacca et rejoignit l'armée en avant de Rayonne. Napoléon enleva toute autorité à Joseph et à Jourdan; il renvoya Soult sur cette frontière. Soult trouva l'armée dans le plus misérable état; il tacha de l'organiser ; il y appela des conscrits du midi de la France ; il s'établit sur les lignes de la Nive, de Saint-Jean-Piedde-Poi't à Bayonne. Wellington lui laissa un long répit.

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Le général anglais, qui ne tenait point h entrer de suite en France, assiégea en règle Saint-Sébastien et Pampelune. Soult essaya de délivrer cette dernière place par une incursion impétueuse dans la vallée de Bastan (27 juillet), échoua, et demeura désormais spectateur impuissant des efforts de Wellington. Dès le 8 septembre, malgré une défense énergique, Saint-Sébastien tomba aux mains des Anglais. Soult, avec 50,000 hommes à peine, occupait toujours les lignes de la Nive par sa gauche, celles de la Bidassoa par sa droite. 11 subit encore un échec à Ilendaye (7 octobre), et enfin Pampelune, la dernière place occupée par les Français dans cette partie de l'Espagne, le dernier obstacle avant la frontière, se rendit à Wellington (31 octobre). Les Anglo-Espagnols n'avaient plus qu'à enlever les positions de la Nive pour pénétrer en France. A la fin de 1813, l'ennemi passait la frontière des Pyrénées; au même moment, le Rhin et le Jura étaient forcés.

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