‹ Les campagnes des armées françaises (1792-1815) [microform]Chapitre 67 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

A une heure après midi, Wellington s'était retiré par Genappe, sur la route de Bruxelles, après une légère escarmouche. Il était venu se poster dans la position depuis longtemps étudiée de Mont-Saint-Jean, au sud de Waterloo; il y concentra toutes ses troupes, à l'exception de 18,000 hommes qu'il laissa à Hal, pour protéger sa droite qui n'était point menacée : depuis le commencement de la campagne, c'était chez lui une idée fixe que Napoléon chercherait à le déborder de ce côté, et l'Empereur avait fortifié cette idée par des feintes habiles du côté de Lille. Wellington ne réunit donc à Mont-Saint- Jean que 67,000 hommes avec 156 bouches à feu. Le plateau du Mont-Saint-Jean formait une position centrale, qui avait, comme postes avancés et comme lignes de défense, le château de Ilougoumont, la ferme de la Haie-Sainte, le chemin creux d'Ohain, la Haie, Papelotte et Smohain. Wellington reçut de Bliicher, dans la nuit, l'assurance que le corps de Biilow arriverait dans la matinée à Saint-Lambert, pour tomber de ce point sur la droite française, et que Bliicher lui-même le suivrait avec deux autres corps. Sur d'être secouru, Wellington attendit la bataille.

Napoléon, ayant sous ses ordres directs les corps de d'Erlon, de Reille, de Lobau et la garde, en tout 73,000 hommes et 236 bouches ii feu, était arrivé le soir du 17 sur le plateau de Belle-Alliance, en face des positions anglaises, dont il était séparé par une large dépression de terrain. Sa confiance lui était revenue tout entière. Il ne songeait pas h une jonction possible des xVnglais et des Prussiens pour le 18, et pensait infiiger ce jour-là à Wellington une défaite décisive.

Lorsque au matin du 18 juin, il examina des hauteurs de Belle-Alliance les positions des Anglnis, il ne se rendit pas un compte exact de leur force défensive. Il s'en rapporta aux renseignements peu sûrs du général Ilaxo, qui lui firent croire qu'une vive attaque de front suffirait à tout enlever. 11 se décida donc à diriger sur le plateau

LIGNY ET WATERLOO

de Mont-Saint-Jean les divisions de d'Erlon et de Reille, et prépara pour toute diversion une attaque sur le châ teau de Ilougoumont ; il ne manœuvra point. T.a boue qui couvrait le sol à la suite des orages du 17 ne permit pas de mettre les canons en batterie avant onze heures, retard qui eut des suites fatales. A onze heures et demie, l'action commença par un duel d'artillerie. La division de Jérôme Bonaparte se porta sur le château de Ilougoumont. L'ennemi ne s'y laissa pas forcer ; protégé par des murailles de forteresse, il tint ferme contre tous les assauts de l'infanterie française. L'attaque sur le plateau du Mont-Saint-Jean ne commença qu'à une heure, lorsque déjà, à l'extrême droite, paraissaient vers Saint-Lambert les colonnes de Biilow. Leur vue arracha Napoléon à la fausse sécurité où i! s'endormait depuis la veille. Il envoya à Grouchy, en toute hâte, mais trop tard, l'ordre de se rapprocher du champ de bataille ; en attendant sa venue, il dut placer en potence, vers Plancenoit, le corps de Lobau pour faire face aux attaques de Bulow.

Cependant le maréchal Ney, suivi du corps de d'Erlon, marchait sur les positions anglaises du Mont-Saint-Jean. Débordant la Ilaie-Sainte, prenant Papelotte, il gravit les pentes du plateau, repoussa les Hollandais et les Belges, prit pied sur les crêtes. Mais les formations massives de son infanterie offraient trop de prise aux canons anglais, et dans le désordre de l'arrivée sur le plateau, la cavalerie ennemie arrêta la marche des Français, enfonça plusieurs carrés et rejeta le reste au bas des pentes. Du même élan, la cavalerie anglaise se précipitait jusqu'à la réserve française, où elle fut reçue d'une façon si chaude, qu'elle reprit au plus vite le chemin du plateau. Les troupes de Xey reculèrent derrière le chemin d'Ohain. Du coté de Hougoumont continuaient le l)ombardement et la fusillade, et de ce côté aussi, les Anglais tenaient ferme sur leurs positions.

Cette défense opiniâtre de chaque pouce de terrain était le seul objectif de ^Vellington. 11 voulait résister

jusqu'à l'arrivée des Prussiens. Informé de l'arrivée de Bùlow, il savait de plus que Blùcher suivait Bùlow de fort près. Que les Prussiens pussent déboucher avant la nuit sur le champ de bataille, c'était assez pour écraser sous le nombre l'armée impériale.

Napoléon, voulant de son côté en finir coûte que coûte avec Wellington avant de se retourner contre Blùcher, lance les troupes de Ney, pour la seconde fois, vers quatre heures, à l'assaut du Mont-Saint-Jean, en leur recommandant de se loger dans le poste avancé de la Haie- Sainte. Ney attaque cette ferme, mais elle résiste. Il attaque aussi le Mont-Saint-Jean, et cède à l'illusion que l'ennemi, ébranlé par le feu violent de la canonnade, commence sa retraite. Croyant le moment venu de Tachever, il jette d'une manière très prématurée les cuirassiers de Milhaud sur cette artillerie et cette infanterie encore intactes. Les cuirassiers se précipitent sur les lignes anglaises, les dépassent, abordent les carrés d'infanterie. Mais ils sont hachés par la fusillade, ou viennent s'enferrer sur les baïonnettes. Ils reviennent à la charge avec fureur, sont encore rejetés au bas du plateau, et Ney, parvenu au suprême degré d'exaltation, envoie la dernière réserve de cavalerie de l'armée, la division commandée par Kellermann, se faire briser à son tour contre les rangs anglais. C'est avec raison que Wellington avait jugé que l'attaque d'une cavalerie, si vaillante qu'elle fût, contre une infanterie non entamée, ne pouvait aboutir qu'à un échec.

Pendant que les Anglais et les Français se disputaient avec cet acharnement les pentes du Mont-Saint-Jean, et que la Haie-Sainte résistait toujours, Blùcher avait rejoint Bùlow à Saint-Lambert, et' tous deux se portaient en avant. A quatre heures, ils arrivaient à une lieue de Plancenoit. Napoléon n'avait à leur opposer que le corps de Lobau. Les troupes de Lobau résistèrent avec énergie en avant de Plancenoit : mais Blùcher, très supérieur en forces, ayant esquissé un mouvement tournant, les Fran-

çais reculèrent, évacuèrent le village, et Napoléon se vit pressé vivement sur sa droite, au moment où ses attaques de front échouaient au Mont-Saint-Jean. Ses dernières illusions l'abandonnèrent à cette heure suprême. Grouchy ne venait point et ne devait pas venir. Pourtant Napoléon ne désespéra pas de reprendre l'avantage par un vigoureux effort. Tandis que Xey remontait encore sur le plateau, sans infanterie, l'Empereur jetait la jeune garde sur Plancenoit, où les Français rentrèrent en rejetant au loin les divisions de Blùcher. Cependant les attaques de Ney étaient repoussées une fois de plus par les Anglais. Un seul résultat fut acquis vers six heures du soir, la prise de la lïaie-Sainte, qui ouvrit dans le centre ennemi une large brèche. Si Napoléon avait pu y jeter tout de suite quelques bataillons de sa garde, peut-être la victoire se décidait-elle. Mais il f^dlut reprendre Plancenoit, où les Prussiens étaient rentrés. L'attaque finale sur le Mont- Saint-Jean fut retardée d'une demi-heure.

Enfin, Plancenoit dégagé pour la seconde fois, l'infanterie de la garde marcha vers le plateau pour soutenir les assauts de Ney. Ce fut une minute pleine d'angoisse. Si Wellington avait été réduit à ses seules forces, il était perdu. Heureusement pour lui, le corps prussien de Zieten, détaché par Blùcher, arrivait à Smohain pour le soutenir. La garde vit un nouvel ennemi se diriger sur son flanc droit : elle hésita, ses rangs flottèrent ; elle recommença cependant à marcher de l'avant, mais elle fut accueillie par un feu effroyable des Belges et des Anglais, au moment où Zieten l'abordait à l'extrême droite, à l'angle des deux lignes françaises opposées aux Anglais et aux Prussiens. Il y eut une nouvelle hésitation, un nouveau temps d'arrêt, dont Wellington profita pour marcher en avant à son tour. Alors se déchaînèrent la panique et les cris de San^e f/ui peut ! Les lignes se rompirent, toutes les troupes refluèrent vers Ilougoumont et la Haie-Sainte, puis vers Belle-Alliance. Au moment où se produisait cette soudaine débâcle, Napoléon se pré-

LIGNY ET WATERLOO

parait a soutenir l'attaque de Mont-Saint-Jean avec les bataillons de sa vieille garde. Tout d'un coup, les grognards furent comme submergés par le flot qui fuyait. H ne leur restait plus qu'à protéger la retraite et à sauver l'honneur de la grande armée expirante. Ils reculèrent sur la grande route de Genappe, formés en carré, serrés autour de leurs aigles et de leur Empereur. Menacés vers Belle-Alliance, menacés vers Plancenoit par les Prussiens qui rentraient dans le village en flammes, ils ne se laissèrent pas entamer. Mais autour d'eux tout se précipitait dans la plus lamentable débandade, sous le sabre delà cavalerie prussienne lancée à la chasse sur la grande route de Charleroi. A Genappe, au milieu d'une eifroyable confusion de chevaux, de voitures et de fourgons pêle-mêle, Napoléon faillit être pris. Il se dégagea avec peine, courut sur Laon et sur Paris. Les débris de l'armée ne se rallièrent que sous les murs de Laon, où ils furent rejoints par le corps de Grouchy. Devant la poussée formidable de l'invasion, les restes de l'armée impériale se retirèrent sur Paris, puis derrière la Loire, sous les ordres de Davout.

C'est sur la Loire, après la seconde abdication de Napoléon, que les survivants des guerres de l'Empire furent licenciés par ordre du gouvernement de Louis XVIIL Le drame de Waterloo ne terminait pas seulement l'histoire de l'Empereur, il terminait celle des bandes conquérantes et longtemps invincibles que la France de 89 avait faites du meilleur de sa chair et de son sang, d'abord pour se défendre contre les rois, ensuite pour fonder partout le règne de la liberté, enfin pour établir dans le monde contemporain un césarisme h la façon romaine : rêves prestigieux qui n'aboutirent qu'à une gloire militaire aussi stérile qu'éclatante. La Révolution devaittriompher, non par la force des armes, mais par la lente infiltration des idées.

Page 1