Faute de ces Compagnies, et pour ce que chaque petit
lard, Montesquieu, quoique parfois il condamne leur monopole et leur esprit de lucre, ne conçoit pas non plus la colonisation en dehors d'elles. Mais Montesquieu est l'un des derniers publicistes qui aient approuvé le principe des Compagnies. Reprenant l'opinion de Bodin, qui les déclare injustes et dangereuses, des Etats du Tiers de 1614, qui les condamnent comme contraires à l'esprit de liberté dont a besoin le commerce, des Corps des marchands de 1661, qui professent, d'après l'expérience de nos voisins, que « la liberté soit aux marchandises, soit aux personnes, fait fleurir le commerce » *, les encyclopédistes, et Voltaire et ïurgot, et presque tous les publicistes du milieu et de la fin du xviii" siècle, font contre elles une charge à fond. De fait, de
marchand trafique à part et de son bien, ils partent pour la plupart en de petits vaisseaux assez mal équipés, ils sont la proie des corsaires et des princes nos alliés, parce qu'ils n'ont pas les reins assez forts, comme aurait une grande compagnie, de poursuivre leur justice jusqu'au bout. «
1. Raynal avait une théorie spéciale. 11 ne s'occupe que du commerce des Indes. Pour ce commerce — les fonds mettent trois ans à rentrer, les risques sont considérables, -=- il faut une société; mais cette société n'a pas besoin de privilège. Les particuliers seront libres de leur faire concurrence. En fait, ils ne lui en feront aucune : il n'y a qu'une compagnie puissante qui puisse résister dans ce genre d'affaires {Hist. PhiL, II, 320-333).
4769, date de la chute de la Compagnie des Indes, à 1785, nous ne voyons se fonder que 4 Compagnies, et, depuis 1730 jusqu'à 1785, nous n'en voyons que 7.
C'est qu'il faut bien le reconnaître, les procédés et les résultats de ces Compagnies étaient également détestables.
A la vérité, les premières, les toutes premières Compagnies (début du xvu° siècle), avaient découvert des territoires, les avaient peuplés et avaient ainsi étendu l'influence française. Mais les autres, celles qui leur succédèrent, se contentèrent d'occuper, et encore partiellement, les territoires découverts par les premières; et l'effort qu'elles firent pour les peupler fut beaucoup moins intense et moins efficace.
En sorte qu'au bout de 180 ans, toutes ces nouvelles France, sur lesquelles la royauté avait tout d'abord fondé tant d'espoir, se réduisaient à peu de chose et même à presque rien. Et je sais bien que la perte proprement dite de toutes ces colonies n'est pas imputable aux Compagnies ni au principe sur lequel elles reposaient; mais si ces colonies ont pu être si facilement, et sans récrimination, abandonnées par la métropole
SOUS Louis XV et sous Napoléon, c'est, entre autres raisons, qu'elles étaient insuffisamment peuplées de Français, et dans un état matériel bien peu satisfaisant.
Voilà pour la colonisation proprement dite. Quant au commerce des Compagnies, quoique ce fût la principale ambition de Louis XIV, il fut toujours médiocre, comme les finances furent toujours sacrifiées, et les actionnaires successifs toujours ruinés.
Ces résultats misérables étaient dus à bien des causes que j'ai minutieusement analysées. Ces Compagnies n'avaient ni l'intelligence de leur position et des devoirs qu'elle leur imposait envers la France, ni les moyens matériels d'utiliser les privilèges immenses qu'on leur avait concédés. Investies de pouvoirs très étendus, mises en possession de territoires illimités, elles ne faisaient usage que d'une partie de ces pouvoirs, elles ne mettaient en valeur qu'une fraction de ces territoires. La notion si élevée de Richelieu s'était abaissée : les nouvelles France, dont il voulait couvrir le monde, étaient ramenées aux proportions de simples domaines à exploiter.
Et exploiter était le mot. On exploitait les colons résidant sur le territoire, on exploitait les métropolitains qui venaient y trafiquer, on exploitait ceux qui avaient à faire faire des transports entre la France et le domaine de la Compagnie; finalement on trafiquait de ce domaine lui-même et on le vendait au dernier, quand ce n'était pas au premier enchérisseur.
Quant à la gestion des Compagnies, le plus souvent elle était pitoyable. Ambitieuses de pouvoirs, jalouses de renommée, avides de gain, elles étaient en même temps soupçonneuses envers leurs agents, envieuses envers leurs rivaux, prodigues dans leur gestion et ladres dans leurs entreprises. Leur organisation territoriale valait leur exploitation commerciale ; rien n'était plus mal conçu que leur régime des terres; et, quant à leur âpreté et à leurs injustices envers leurs actionnaires, et à leur petitesse d'esprit envers leurs concurrents, on ne peut leur comparer que leur dédain profond des intérêts généraux du pays. L'histoire de^Dupleix a été répétée à cent exemplaires. Mais l'histoire ne sait pas tout : elle n'enregistre que les éclatantes victoires ou les chutes retentissantes.
Il faut le dire toutefois, ces procédés misérables ou mesquins, cette étroitesse de vue, cet esprit de lucre, cette absence de grandes idées, les Compagnies ne pouvaient guère y échapper. Le privilège, et ce qu'il entraîne avec soi, les dominait : on ne fait pas sa part au sentiment de jalousie, qui est derrière tout monopole.
Et ce n'était pas tout. Dans le monde des faits, elles étaient, comme dans le monde des sentiments, dominées par une puissance supérieure : le roi.
Le roi? il n'y a pas un acte des grandes Compagnies derrière lequel on ne l'aperçoive. C'est lui qui fonde les Compagnies, lui qui leur délivre les chartes, lui qui fait pour elles la propagande dans le pays, lui qui arrache, souvent de force, les souscriptions à toutes les classes de la nation, lui qui subventionne, aide, encourage, relève les Compagnies, qui choisit ou fait choisir leurs directeurs, qui décide les entreprises à essayer, les opérations à conduire, les dividendes à répartir, lui qui ouvre les portes à certains colons et les ferme à certains autres, lui qui entraîne les Compagnies dans le cercle d'attraction de sa politique européenne, économique, religieuse, etc..
lui, en un mot, qui décide, ordonne, commande, dirige et, en somme, remplit tous les fôles, sauf le seul qui, logiquement, lui était départi et dont personne ne se charge : le contrôle.
Et quand on sait cela, quand derrière les chartes, derrière les réunions d'actionnaires et les délibérations des Conseils, on ne voit qu'une seule puissance, celle du roi, alors on se demande ce que c'était que les Compagnies de l'ancien régime. Et une fois que cette question est posée, une fois levé le voile qui abritait tant de secrets, on ne peut plus prendre au sérieux l'importance prétendue, le rôle, l'initiative, l'esprit d'entreprise de ces grandes machines d'apparat. Tout cela n'a été que des instruments aux mains du roi. L'instrument travaillait quand et comme le roi voulait et, quand il le voulait, l'instrument restait ou redevenait oisif. Il n'y a pas eu de véritable initiative coloniale, en dehors du roi ; il n'y a pas eu, à vrai dire, de politique coloniale en dehors de celle du roi.
En sorte que, quand on interroge l'expérience des deux derniers siècles et que, comme argument pour ou contre des Compagnies qu'on veut ressusciter, on invoque l'exemple des Compa-
188 LES COMPxVGNIES I)K COLONISATION
gnies de ce temps, on commet une erreur de fait et l'op plaide contre sa thèse. Les Compagnies privilégiées n'étaient rien; le roi était tout. C'est au roi seul que nous devons la politique coloniale de l'ancien régime.
Cela ne veut pas dire qu'il faille aujourd'hui condamner le procédé, les Compagnies de colonisation ; car les circonstances ont singulièrement changé : presque pas un des arguments que l'on invoquait à l'appui de la création de ces Compagnies, ne peut être invoqué aujourd'hui; et, d'autre part, un élément décisif d'action, de contrôle et de concurrence et, par suite, de succès, a surgi : la vapeur. Mais cela veut dire que les comparaisons qu'on essaie ne reposent sur rien; que les Compagnies de colonisation de l'ancienne monarchie n'ont eu que l'apparence de la liberté, de l'initiative, j'allais dire de l'existence, et que, comme telles, elles ne prouvent rien en faveur des Compagnies de demain, qui devraient être libres, agissantes et vivantes.
§ 1. Pourquoi des Compagnies privdér/ie'es de colonisalion'.
Causes qui déterminèrent l'association : le commerce des épicês monopole de deux ou trois nations : Portugais, Hollandais; entrée en scène des Anglais, Français, Espagnols; dangers de cette concurrence internationale; les convois escortés; les associations de défense; les associations de commerce et de culture.
Causes qui déterminèrent le privilège : risques de ces entreprises; rareté des capitaux mobiliers; nécessité de les associer; nécessité de les attirer par des avantages.
§ 2. Les Compagnies de VAncien Régime.
Variété des Compagnies de colonisation : Compagnies de commerce; Compagnies de commerce et de colonisalion; colonisalion par peuplement; colonisation par exploitation. — Les promoteurs : Henri IV, Richelieu, Fouquet, Colbert. — Liste des Compagnies de colonisation; valeur relative des chiffres : dédoublement des compagnies ; fusion des compagnies
§ 3. Le but, les moyens, les chartes.
But religieux et but politique. — But religieux : propager la foi catholique; but politique : étendre la puissance de la France et enrichir ses sujets. — Moyens : compagnies de commerce et de colonisation ; peuplement plus accentué sous Richelieu; commerce plus accentué sous Golbert. — Charles : action plus ou moins profonde de la Couronne; évolution des chartes dans le sens de l'intervention grandissante du roi; exemple des chartes concédées aux îles d'Amérique 29
§ 1. La période de fondation :
le monopole, les droits régaliens; les secours en argent.
Les faveurs de la royauté; faveurs générales et faveurs de détail. — Monopole sur le territoire; droits fiscaux et droits seigneuriaux; avantages et inconvénients pour les Compagnies. — Les subventions; souscriptions du roi au début, assistance pécuniaire au cours des opérations 53
§ 2. La période de fondation : le peuplement ; les souscriptions.
La politique coloniale de l'ancien régime, l'ingéniosité de ses procédés. — Comment on peuple des colonies : avantages offerts aux colons; séduction à l'adresse de chaque classe de la nation en particulier. — Comment on attire ou l'on entraîne les capitaux : séduction et pression; inconvénients de la méthode d'autorité; la nation obéit au roi, mais ne le suit pas dans sa passion pour les entreprises coloniales 64
§ 3. Les faveurs de la royauté; la période d'exploitation.
Encouragements et conseils aux colons en général : hygiène, lois, justice. — Encouragements à l'agriculture
et à l'industrie : main-d'œuvre, exemptions d'impôt. — Encouragements au commerce : chemins, liberté du commerce intérieur, transports maritimes, juridiction spéciale. — Encouragements spéciaux à la Compagnie : subventions en argent; respect assuré à son privilège, tribunaux compétents 77