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CHAPITRE IV Les résultats

Sommaire. — Résultats d'argent et résultats de peuplement: — les résultats financiers sont pitoyables; aucune Compagnie n'a duré; aucune n'a payé de dividendes réguliers; — les résultats de peuplement sont plus satisfaisants, surtout si l'on considère l'état du royaume à l'époque.

Nous en avons fini avec l'exposé des diverses influences qui pouvaient agir sur les Compagnies privilégiées de colonisation. Il nous reste à dire les résultats que ces Compagnies ont obtenus.

Ces résultats, d'avance, nous les avons fait connaître. Nous avons dit que ces compagnies, après des vicissitudes diverses, avaient toutes abouti à la ruine. Nous allons entrer dans plus de détails.

Nous recherchons d'abord quels sont les résultats financiers de ces entreprises; nous dirons ensuite sur quels territoires leurs efforts se sont portés, ce qu'elles ont exploité, ce qu'elles ont gardé; quelle population elles y ont amenée et développée; enfin quelle influence, dans les pays où elles opéraient, elles ont acquise au nom français.

Les résultats financiers, nous pourrions presque nous dispenser de les étudier : nous en connaissons l'expression finale. Mais il n'est pas sans intérêt de voir par quelles phases elles ont passé, de leur naissance à leur mort, et quels bénéfices elles ont pu procurer aux capitaux qui s'y étaient engagés. Or, presque nulle part, nous ne trouvons que ces capitaux aient été, pendant une période de quelque durée, convenablement rémunérés. Nous ne disons pas que ce soit là une règle générale. Les documents dont nous disposons ne sont pas suffisants pour nous permettre de l'affirmer. Mais enfin ces documents représentent déjà des recherches nombreuses et approfondies; et ce qu'on sait jusqu'ici, du moins ce qu'on a publié, ne révèle rien de bien satisfaisant sur la situation fînan-

cière, à aucune époque, de nos compagnies de colonisation.

Rien ne le met davantage en lumière que ce fait que, sur les divers points où se sont portés leurs efforts, tant de Compagnies se soient si rapidement succédé, s'effondrant les unes sur les autres, comme autant de capucins de cartes. De quelque côté que nous nous tournions, nous rencontrons ce spectacle affligeant : 3 Compagnies du Cap Nord, 3 Compagnies du Nord, 3 Compagnies du Sénégal, 3 Compagnies de Chine, 7 Compagnies d'Afrique, 7 et même 8 Compagnies des Indes orientales, toutes s'efforçant de réussir là où les devanciers ont succombé et toutes aboutissant à la ruine.

Si, après cela, nous entrons dans le détail, voici ce que nous trouvons.

C'est, par exemple, la Compagnie de Saint- Domingue qui, à en croire des déclarations royales (voir, notamment, 26 décembre 1703), a <t employé jusqu'à présent des fonds très considérables avec peu de profit pour elle ».

C'est toute la série des Compagnies auxquelles succède la Compagnie des Indes orientales (juin 1725), qui étaient « tombées dans un tel

IfiK LES COMPAGNIES DE COLONISATION

anéantissement que, dit le Roi, nos sujets étaient obligés de tirer des étrangers les marchandises (jue ces Compagnies auraient dû leur procurer ».

C'est la Compagnie du Nord qui, très encouragée par le Roi (le roi lui donne 100 000 livres en 1665 et 100 000 en 1670), très appuyée à l'étranger par Colbert, ne peut cependant distribuer qu'un dividende de 4 pour 100, dividende que Colbert ordonne d'augmenter aux dépens du capital.

C'est la première Compagnie d'Afrique, où Colbert a persuadé à Mazarin de mettre de l'argent, lui en promettant un intérêt de 50 pour 100, et qui sombre, lui faisant perdre 600 000 livres.

C'est une nouvelle Compagnie d'Afrique qui se fonde (1719) (et d'ailleurs se combina bientôt avec la Compagnie des Indes) dans l'espoir d'un bénéfice annuel de 150 000 livres, et qui y perd jusqu'à 1 200 000 francs par an.

C'est une autre Compagnie d'Afrique, la Compagnie Auriol, qui, fondée (1730) pour dix ans, produit des bilans selon lesquels son actif dépasse son passif, en 1733, de 238 000 livres; en 1734, de 266 000 livres; en 1735, de 260000 ;

en 1736, de 215 000 livres et qui, cependant, en 1738, demande à être déchargée de son bail, preuve évidente que les derniers bilans étaient peu sérieux.

C'est encore une nouvelle Compagnie d'Afrique (ces gens-là ne connaissaient pas le découragement), qui, en 1741, se fonda au capital de 1 200 000 livres, et qui, en 1750, a perdu déjà au delà de 100 000 livres, et, en 1766, appelle l'État à son secours. Il est vrai qu'elle donne en 1768 4 pour 100 de dividende ; qu'en 1771, elle donne 6 pour 100; qu'en 1774, elle peut faire un prêt assez considérable à l'Etat. C'est qu'un homme de premier ordre avait pris en main le gouvernail, et peut-être cette Compagnie se serait-elle, grâce à lui, sauvée, quand, en 1791, le commerce de la côte d'Afrique fut déclaré libre et, en 1792, la Compagnie elle-même fut supprimée.

C'est la Compagnie des Indes orientales qui, quoique puissamment soutenue, ne distribue, pour les années 1687 à ^691, c'est-à-dire pour cinq années, un dividende total que de 30 p. 100.

L'histoire et les destinées de cette môme Compagnie des Indes orientales résument celles de toutes les autres.

En 1664, elle est fondée au capital de 15 millions, dont 3 fournis par le roi. En 1684, vingt ans après, de ce capital primitif, il ne reste plus que 3 350 000 francs en valeurs immobilisées, et il faut, pour qu'elle survive, lui constituer, par des procédés dangereux, un nouveau capital de 2 100 000 francs. En 1701, elle est si bas qu'il faut que le roi lui prête 800 000 livres et que l'on reconstitue un capital nouveau. Yers le même temps, elle emprunte pour ses affaires au taux de 75 pour 100. Cela ne la tire pas d'affaire, et, vers 1716, elle vend son privilège, qu'on venait de lui proroger pour dix années, à des armateurs de Saint-Malo. Ceux-ci n'ont encore rien fait qu'arrive Law, qui entraîne la Compagnie dans les vicissitudes du système, et malgré tout, la laisse dans la voie de la prospérité. En 1726, elle a un capital de 143 millions; en 1740, ce capital, qui n'est jamais, dans les années intermédiaires, descendu au-dessous de 135 millions, est de 261 millions. Du moins, tels sont les bilans de la Compagnie. Mais ces chiffres sont-ils exacts? En 1769, année où son privilège fut suspendu, son capital se trouvait réduit à environ 30 000 000, et, de 1725 à 1769,

le commerce des Indes ne ressortait, année moyenne, qu'à 8 276 000 livres.

Ces résultats ne sont pas absolument contradictoires. Jusqu'en 1740 et même un peu plus tard encore, la Compagnie semble avoir été bien administrée; au contraire, à cette première période succède une période d'inertie et de désorganisation. La moyenne annuelle de 1725 à 1769, de 8 276 000 pour le commerce, ne signifie rien. Ce qui le prouve, c'est le taux décroissant des dividendes. Outre l'intérêt fixe, chaque action recevait : en 1725, 148 livres, en 1736, 136, en 1743, 135, en 1756, 85, en 1767, 65. Il faudrait donc, pour pouvoir conclure avec quelque sécurité, diviser l'histoire et la gestion de la Compagnie des Indes en trois périodes distinctes : de 1719 à 1725, sous et après l'administration de Law, époque de troubles; de 1725, date de la reconstitution, jusqu'en 1745, époque de la prospérité; enfin, de 1745 à 1769, époque de la décadence. On trouverait tous les éléments de ce travail dans le célèbre, mais partial. Mémoire de Morellet.

Malgré ces lacunes dans nos documents, nous pouvons conclure : les résultats financiers de

ces Compagnies de colonisation furent médiocres, et même mauvais. Elles n'ont pas beaucoup enrichi le pays, et quant aux particuliers, aucun de ceux qui leur ont accordé leur confiance au delà de quelques années n'a même revu son capital*.

Mais ces Compagnies n'étaient pas seulement des Compagnies de commerce ; elles étaient avant tout et par définition des Compagnies de colonisation. Ont- elles fondé des colonies et les ontelles peuplées?

Les premières d'entre toutes les Compagnies (Henri IV, Louis XIII) ont découvert les territoires à coloniser; les secondes (Louis XIII et la Régence de Louis XIV) les ont peuplées; les troisièmes (depuis Louis XIV) ont fait surtout du commerce, et le peuplement est le fait de la multiplication naturelle ou d'une émigration spontanée.

Les territoires colonisés ont été, si on se con-

/ 1. Cela ne veut pas dire que les colonies n'aient rien rapporté à la France, II s'y est fait d'immenses fortunes, dont pourraient témoigner les archives publiques et privées des

, villes de Nantes, Bordeaux, Rochefort, etc. Mais ces fortunes

î ont été le fait des particuliers, non pas des compagnies de

^ colonisation.

tente d'une énumération, nombreux et vastes; ils sont infiniment plus réduits en nombre et en étendue, si on considère la carte. L'Afrique au nord et à l'ouest; l'Amérique, depuis l'équateur jusqu'à la baie d'Hudson ; l'Asie, dans l'Inde, dans les Détroits, en Chine; l'Océanie même, voilà les territoires où ont opéré les Compagnies. Mais en Afrique, elles n'ont exploité que les rivages et n'ont pu foncier aucune colonie de peuplement; en Amérique, elles ont exploité certaines îles, un peu la Louisiane, et surtout le Canada; enfin en Asie, elles n'ont rien fait, ni en Chine, ni aux Détroits, et n'ont laissé que des débris peu importants dans l'Inde même.

Nous voudrions pouvoir citer quelques chiffres . Tous sont douteux.

Le Canada, en 1665, aurait compté 3215 habitants.

Les Iles d'Amérique, c'est-à-dire la Martinique, la Guadeloupe, Grenade, Saint-Domingue, etc., en 1642, en comptaient 7000.

Chose notable, quand on s'occupe du nombre de colons établis dans nos colonies, jamais on ne cite que ces deux groupes : le Canada et les Iles.

En 1674, la population totale de ces deux groupes aurait été de 45 000 ; près de vingt-cinq ans plus tard, elle n'aurait pas été beaucoup supérieure à 50 500.

D'après Froger, la Martinique, en 1700, aurait compté 10 600 blancs; la Guadeloupe, 3815; Saint-Domingue en comptait 30 000 environ * ; la Guyane, 400; enfin le Canada, mais d'après un recensement plus ancien (1688) que cite le Père Gharleroix, en comptait 11 249.

D'autre part, dans un mémoire remis en 1765 à Ghoiseul, M. de Beaumont, l'intendant des finances, attribuait, en 1701, à nos diverses colonies, les chifTres suivants : Martinique, 11000 blancs et 16 000 nègres; la Guadeloupe, 5000 blancs et 8000 nègres; Saint-Domingue, 7000 blancs et 20 000 nègres.

1. Un document que cite M. Bonassieux ne donne pas, pour cette dernière colonie, en 1701, un total supérieur à 23 000 habitants : Cap Français, 900 blancs et 2000 nègres; Léogane, 2000 blancs et 15 000 nègres; Petit Goave, 600 blancs et 2000 nègres, soit 3500 blancs et 19 000 nègres.

En nil, le directeur de la Compagnie de Saint-Domingue n'évaluait la population totale qu'à moins de 3000 (trois mille) personnes, 643 blancs et 2175 nègres. 11 y a là, entre les chilîres de 1701 et de 1711, une difTérence inexplicable; même la guerre qui ne prit fin qu'en 1711 ne peut avoir à ce point diminué la population. (Voir Deschamps, la Question coloniale, 187 et 235; Bonassieux, Compagnies, p. 415 et 416.)

Tous ces chiffres sont suspects. Cinquante ans plus tard, les chiffres de la population, tels que les donne un recensement beaucoup mieux fait, sont bien plus considérables. En 1754, la Martinique comptait 24 000 blancs et 60 000 noirs; la Guadeloupe, 10 000 blancs et 50 000 noirs; Saint-Domingue, 40 000 blancs et 230 000 noirs. Total pour trois îles seulement : 74 000 blancs et 340 000 noirs.

En 1754, il est vrai, les Iles n'étaient plus du domaine des Compagnies. Depuis longtemps, elles faisaient partie du domaine du roi. Mais peu importe : ce sont les Compagnies qui avaient jeté les premiers fondements. De cela, il faudra leur en tenir compte, quand nous aurons — et ce sera l'objet d'un dernier chapitre — à porter un jugement d'ensemble sur les Compagnies de l'Ancien Régime en tant qu'instrument de colonisation.

Sommaire. — Les motifs invoqués pour fonder ces Compagnies ont varié; ceux du début : utilité^ nécessité^ justice^ n'étaient plus vrais au bout d'un siècle; — l'opinion publique a également varié sur le compte de ces Compagnies; favorable au début, en général, elle leur a été hostile à la fin; — elles n'ont jamais été libres, à aucune époque; finalement elles ont été accaparées par le roi; — elles ne peuvent fournir aucun argument pour ou contre le rétablissement des Compagnies à charte.

Nous sommes arrivé au terme de cette brève étude sur les Compagnies privilégiées de notre ancienne France. Il nous reste maintenant à ramasser en quelques lignes, pour faciliter le jugement définitif du lecteur, tout ce que nous avons exposé au cours des chapitres précédents, et, cela fait, à formuler une opinion sur le caractère et le rôle de ces Compagnies de colonisation et de commerce.

Les Compagnies de colonisation, j'eritends les Compagnies à charte et investies de privilèges, ont été l'instrument préféré de presque toutes les puissances aux xvii° et xviii® siècles : la Hollande et les Anglais ont, les premiers, donné l'exemple. Puis les Français ont suivi et les Allemands, les Danois, les Russes, etc. C'est en France, toutefois, que ce procédé semblé avoir été le plus employé, et, si la France ne peut se vanter d'avoir eu des Compagnies aussi puissantés que ses rivales (car qu'est-ce que même notre Compagnie des Indes comparée à sa rivale d'Angleterre?) peut-être en a-t-elle eu un plus grand nombre. J'ai donné une liste des principales Compagnies françaises, tout en faisant mes réserves sur l'exactitude et le caractère définitif de ce recensement. Le nombre des Compagnies citées s'élevait à 78. Et ce chiffre n'est sans doute pas complet encore.

Les motifs qui ont fait que, durant deux siècles, notre pays a eu, sans se décourager, recours au même procédé de colonisation, je veux dire à la constitution de Compagnies privilégiées, n'ont pas été les mêmes pendant toute cette longue période. Ceux qu'on invoquait au début et qui

étaient alors exacts, ont plus tard cessé de l'être. Ces motifs, au début, se résumaient dans trois rtots : utilité, nécessité, justice. Utilité : il faut, par un privilège, attirer les capitaux, toujours timides; nécessité : il faut, parce privilège, empêcher le dévelopement d'une concurrence onéreuse pour l'Europe (entendez pour les mar^ chands d'Europe) et profitable seulement aux indigènes des territoires sur lesquels se fait le commerce ou la colonisation ; de plus, il faut, pour des voyages aussi lointains, à travers des mers que tant d'ennemis surveillent, autre chose que des navires isolés; il faut de véritables expéditions; justice : il faut que ceux qui auront découvert, ou pacifié, ou assaini ces contrées, gardent pour eux le bénéfice de leurs premières et aléatoires entreprises.

Tels étaient les motifs invoqués au début. Et au début, tout cela pouvait être vrai. Mais, au bout d'un siècle, presque aucun d'eux ne tenait plus debout : les capitaux savaient ce que valaient ces entreprises; les frais de découverte, de premier établissement, le droit d'invention, en un mot, avaient été, si l'on peut ainsi parler, remboursés et amortis ; l'insécurité alléguée des mers

n'empêchait pas le commerce très fructueux des interlopes, lesquels voyageaient toujours isolés. Restait le danger de la concurrence : ce danger était réel; toutes les fois qu'on proclama la liberté du commerce exotique, la présence des concurrents surexcita les indigènes ou les colons, qui vendaient alors plus cher leurs produits; les commerçants y perdaient beaucoup, et la consommation européenne n'y gagnait pas grand* chose. Est-ce pour ce seul motif que l'on maintint les Compagnies de colonisation durant près de deux siècles?

Personne ne le croira.

Et, d'ailleurs, la réalité est qu'on ne les maintint pas durant deux siècles, au moins sur le même pied. Les Compagnies privilégiées eurent une période de prodigieuse faveur, qui va de 1626 à 1715. Ces quatre-vingt-neuf années (Louis XIII et Louis XIV), sur les 78 Compagnies dont je parlais plus haut, en comprennent 52. Le maximum d'activité est de 1664 à 1698; pendant ces vingt-quatre années, il se fonda 19 Compagnies, parmi lesquelles la Compagnie des Indes orientales . Au contraire, à partir de 1715 à 1785, c'est-à-dire durant

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soixante-dix ans, il ne se fonda que 12 Compagnies. Il est vrai que l'une d'elles a le monopole ou plutôt prétend au monopole sur la moitié du monde connu; mais, en fait, au bout de peu de temps, elle ne traflquait plus qu'avec les seules Indes orientales. Et une foule de territoires, qui autrefois relevaient des Compagnies de colonisation, avaient, depuis 1715 et même bien avant (notamment pour le Canada), passé sous l'administration directe du roi : le Canada, déjà cité, le Sénégal, la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, la Guyane, Grenade, la Réunion, nie de France, etc. Dès les premières années du xvni^ siècle, on n'avait plus confiance dans les Compagnies.

Tout à fait au début, l'opinion sur la portée de ces Compagnies est partagée : Montchrétien les soutient énergiquement ' ; Richelieu ne voit pas sans elles de colonisation possible ^ Et plus

1. « 11 n'y a point de meilleure méthode pour s'accomrnoder bientôt du commerce colonial que de le faire en société comme les Hollandais... Car un particulier, quelque opulent qu'il peut être, ne le saurait longtemps soutenir tout seul, outre que les choses se font plus sagement et plus sûrement qui sont dressées et conduites par le conseil de plusieurs ayant môme intérêt et même foi. ••

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