LES ECRIVAINS
Orijcinalité de la littératui-e canadienne. — Elle date de 1848. — Le Répertoire National. — L'Album delà Minerve. — Le premier roman canadien. — La Revue Canadienne. — M. Chauveau. — Les Soirées Canadiennes. — Les historiens.
Si, pas plus que l'Américain du Nord, les Canadiens ne constituent pas (( un peuple distinct et fils de ses œuvres )), s'ils ne sont qu'une ce fraction séparée d'une autre grande nation )j, dont ils parlent la langue et dont ils reflètent <( plus ou moins le caractère et les habitudes » , il est certain, d'autre part, qu'ils ont une existence particulière, et que le milieu dans lequel ils ont vécu depuis trois siècles, sans altérer les sentiments d'affection qui les relient à la mère-patrie , leur a donné un caractère propre, facile à retrouver en toutes leurs productions intellectuelles.
Ainsi s'exprime, à peu près, un Canadien qui a écrit nombre de pages intéressantes sur son pays, M. Napoléon Legendre. Rien n'est plus juste. Encore que le caractère canadien soit loin d'être aussi accusé que celui de l'Américain des États-Unis , il se distingue certainement par des traits qui lui appartiennent, nous croj^ons l'avoir déjà
montré, et il est tout naturel que l'empreinte s'en soit gravée sur la littérature du terroir.
Littérature canadienne, si ambitieux que soit le mot, on peut le prononcer sans complaisance ; il répond à une réalité encore embryonnaire, mais douée de vie. Elle n'est pas vieille : à peine est-il permis de dire qu'elle date d'hier, car ou ne peut pas appeler littérature, c'egt-à-dire art, les mémoires , les notes, les lettres , tous ces premiers monuments laissés par les contemporains des temps héroïques du Canada : Lescarbot, à ce compte, serait le père de la Littérature canadienne ; nous allons remonter un peu moins haut.
(( Le Répertoire National, fondé à Montréal en 1848, est à peu près la première tentative que l'on ait faite dans le but de provoquer la plame de nos hommes instruits et de fixer le fruit de leurs travaux d'une manière permanente. Il portait pour épigraphe cette phrase sans prétention : Les chefs-d'œuvre sont rares et les écrits sans défauts sont enco7'e à naître. Hélas ! c'était bien vrai, et jamais recueil n'a été plus fidèle à sa devise. Cependant, il est juste d'apprécier ici plutôt les intentions que les résultats. A ce point de vue, le Répertoire National a rendu un grand service. Il a été pour nous ce premier pas qui coûte tant, ce premier effort qui se remet de jour en jour, ce premier mot, cette première phrase d'un écrit qui sont si longs à trouver, d
Les quatre volumes de ce recueil primitif contiennent une tragédie, d'abord représentée au séminaire de Nicolet, de courtes pièces en prose et en vers, comédies, his-
toriettes, légendes etc., amplifications pleines d'ardeur et de jeunesse, de trop de jeunesse.
(( C'est également vers ce temps qu'il faut placer la naissance du premier Album de la Minerve^ revue de littérature et de modes, illustrée. C'était une entreprise colossale pour l'époque. Aussi a-t-on dû l'abandonner au bout de deux ou trois années. Je n'ai pu me remettre sous les yeux ce premier Album dont les exemplaires sont, aujourd'hui, extrêmement rares ; néanmoins, je me rappelle fort distinctement la faveur avec laquelle avait été accueilli le premier roman canadien : Une de perdue^ deux de trouvées^ par Georges de Boucherville. Ce fut, parmi la jeunesse surtout, une révéktion. Nous ne comprenions pas, à cette époque, qu'un des nôtres pût concevoir et écrire en entier une oeuvre de cette importance. ):>
Ce roman eut une singulière destinée : l'album ayant cessé de paraître, les derniers chapitres, qui n'étaient pas encore écrits, ne le farent que vingt ans plus tard, pour l'apparition de la Revue canadienne en 1864. Le commencement avait charmé par une ingénue fraîcheur, répandue dans les pages toutes nouvelles ; la fin sembla fanée, elle n'était qu'inutile.
La littérature canadienne fut vraiment créée par la Revue. Le recueil qui, à date fixe, vient éveiller les curiosités, fait naître un besoin nouveau, comme une habitude de lecture, bientôt invincible ; et c'est le public qui à son tour crée l'écrivain.
k^xh&V Alhum^ il yen eut un autre, fauché en sa fleur, puis une première et courte revue canadienne, un Mènes-
trel^ littéraire et, son nom ne peut mentir, musical. Il y en eut d'autres, plus éphémères que ceux-là, plus oubliés, s'il se peut. En 1857, parut le Journal de V Instruction puhlique^ de M. Chauveau, et, « quoique cette feuille s'occupât de pédagogie plutôt que de littérature, elle a cependant donné un certain élan aux lettres canadiennes par des écrits empreints d'une grande distinction. Ses excellentes revues bibliographiques, surtout, n'ont pas peu contribué à éclairer le goût de notre public et à inspirer à nos écrivains cette crainte salutaire qui est le commencement du succès et qu'ils avaient semblé ignorer jusqu'alors. Nous voici maintenant arrivés, continue notre guide en ce pays peu connu, à une nouvelle époque Httéraire : (( je veux parler de la création des Soirées Canadiennes^ dont la première livraison parut en 1861. Car il faut bien remarquer qu'une publication nouvelle indique toujours un mouvement nouveau dans les idées, une aspiration neuve qui sent le besoin de se communiquer à un public plus étendu. Jusque-là, sous le rapport littéraire, Montréal semblait avoir le pas sur la vieille cité de Champlain. Constatons que, depuis lors, Québec s'est noblement vengé. Les Soirées Canadiennes sont véritablement le premier recueil sérieux de notre littérature. Les promoteurs de cette œuvre portaient des noms qui étaient alors et sont encore aujourd'hui des autorités dans les lettres. Le style s'était formé. On avait dépouillé cette phrase qui se traînait, sans se fixer, du latin à l'anglais et de l'anglais au latin, quand elle ne s'Iiabillait pas dans la vieille façon de Montaigne et de Rabelais. »
Parmi les plus remarquables pages, ce recueil inséra les Trois Légendes de M. Taché, morceau d'un très bon style, quoique d'une morale un peu prêcheuse; la Jongleuse, de l'abbé Casgrain, conte fantastique ou plutôt féerique, comme on en conte encore au coin du feu, l'hiver, pendant les longues, si longues veillées canadiennes. C'est un récit du temps des pionniers français, de ces temps qui semblent vraiment primitifs à un Américain. L'auteur met en scène les farouches Iroquois, ces ennemis si redoutés, non seulement des blancs mais des autres tribus sauvages du Canada, et la légende se déroule en ce style un peu trop imagé qui lui est cher. Il y avait certainement dans cette manière d'écrire une certaine originalité et toute la jeunesse littéraire se laissa séduire à son charme nouveau.
Ce fut en ce recueil que débutèrent presque tous les poètes contemporains dont nous parlerons et entre autres Fréchette et Lemay; mais, sans qu'il y ait eu certainement préméditation, le Foyer canadien tua la Revue et quelque temps la remplaça, pour être bientôt à son tour dépouillé par la Revue canadienne qui, plus heureuse, mieux dirigée, plus riche, compte aujourd'hui vingt-cinq années d'existence, et dont la collection fournirait le répertoire à peu près complet de la littérature contemporaine au Canada.
Entre les œuvres les plus intéressantes qui y furent publiées, on se souvient de Jacques et Marie, de M. Souvassa, de Le Cœur et V Esprit, de M. Fabre, des récits de voyage de M. Faucher : De Québec à Mexico; du Cheva-
lier de Mornoc, premier essai de roman historique écrit par M. Marmette, l'auteur d'un ouvrage excellent en un autre genre , l'Intendant Bigot. Bien d'autres échappent à une énumération qui ne sont pas moins remarquables.
Considérée en dehors des revues qui l'ont créée et soutenue, la littérature canadienne offre encore quelques œuvres qui existent par elles-mêmes et font grand honneur à la province française qui leur donna également la matière et la forme : je veux parler des histoires générales ou particulières du Canada, rédigées par des Canadiens.
La première, c'est-à-dire la plus ancienne, fut écrite par Michel Bibaud en 1844; et c'est au même auteur que l'on attribue un des meilleurs récits historiques, Le voyage de Franchere^ imprimé à Montréal eu 1820 : c'est un incunable canadien. En tête des historiens modernes, vient ]M. Garneau dont l'oeuvre a inspiré une page enthousiaste à Henri Martin : « Nous ne pouvons quitter sans émotion cette Histoire du Canada , qui nous est arrivée d'un autre hémisphère comme un témoignage vivant des sentiments et des traditions conservés parmi les Français du Nouveau-Monde après un siècle de domination étrangère. Puisse le génie de notre race persister parmi nos frères du Canada dans leurs destinées futures, quels que doivent être leurs rapports avec la grande fédération anglo-américaine, et conserver une place en Amérique à l'élément français ! » En même temps que l'écrivain libéral, le cathoHque Montalembert saluait l'historien canadien, et ses compatriotes en jugeaient bien la portée qui le procla-
maiont ((. non pas tant nn livre qu'une forteresse ».
C'est à l'abri de ses murailles que depuis vingt-ciuqans les Canadiens luttent pour leur langue , leur foi, leur liberté, leur autonomie.
De moindre portée
sans doute mais remarquables encore et d'un réel intérêt, les nombreuses publications historiques de M. Taché, le Canada reconquis par la France de M. Barthe, V Histoire de la colonie française de Tabbé Faillon, le Cours d'Histoire du Canada de l'abbé Ferland, l'écrivain si érudit et si laborieux, V Histoire de Cinquante a/2S de M. Bédard, le Dictionnaire généalogique des familles canadierines de l'abbé Tariguay, les études si précises de M'"" Alexandre Taché, l'infatigable missionnaire du] Haut Canada, les ouvrages de l'abbé Casgrain, de M. Louis Turcotte, de M. Lemonie, de l'abbé Laverdière, le savant éditeur des Œuvres de Champlain, de M. Benjamin Suite et de bien d'autres, car l'histoire est cultivée au
Fig. 34. — Porte d'entrée du séminaire Saint-Sulpico, à Montréal.
Canada plus peut-être qu'en aucun autre pays du monde.
Il faut mentionner, de plus, l'excellente esquisse de la littérature canadienne de M. Hector Fabre et le travail sur le même sujet de M. Lareau, travail beaucoup plus complet, mais où, malheureusement, les écrivains canadiens des deux langues sont étudiés pêle-mêle, ce qui désoriente un lecteur français.
Nous n'avons rien de particulier à dire ni du roman, ni
du théâtre. Pas plus qu'aux Etats-Unis, il n'y a de théâtre au Canada. Quant au roman, il n'a guère d'autre valeur que de peindre assez exactement les mœurs du pays mais sans relief, sans passion, sans vie.
Restent les poètes, qui vont nous arrêter au passage. La poésie n'est pas, comme le drame ou le roman, un art de la maturité ; la jeunesse y met moins de savoir-faire, mais aussi plus de sincérité.