LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Persistance et vitalité du français. — Erreurs à ce sujet. — Lutte des deux idiomes. — Archaïsmes, néologismes, provincialismes et anglicismes. — Nombreux exemples. — Danger de l'influence verbale anglaise. — La prononcLition.
« L'une des erreurs les plus répandues en France, écrit un Canadieo, M. Clapin, rédacteur au Monde de Montréal, est celle qui consiste à croire que si l'on parle le français au Canada, ce doit être, en tout cas, un français bien dégénéré, quelque chose comme le patois des nègres delà Martinique et de la Guadeloupe; et j'ai encore à la mémoire le geste de profonde stupéfaction d'une dizaine de personnes, lorsque je leur montrai ici quelques numéros de journaux canadiens, ayant tous, ma foi, fort belle apparence, et de plus rédigés en bel et bon français.
c( La vérité est que le Canadien des rives du Saint-
CANADIENa DE KUANCE. 23
Laurent n'a jamais parlé autre chose que la langue de Racine, sa seule et vraie langue maternelle , à lui léguée par ses ancêtres venus de la vieille France, et qu'il conserve avec un soin jaloux comme un joyau d'un prix inestimable.
(( Il y a plus encore. Cette langue française, le Canadien s'est toujours efforcé de la parler le plus purement possible, et si l'on en excepte certaines expressions du cru, inévitables dans un pays d'aspect si différent des contrées européennes, expressions pour la plupart, du reste, empreintes d'un pittoresque chatoyant ou d'une délicieuse poésie, on est certes bien forcé d'avouer qu'il s'est acquitté jusqu'ici avec le plus grand honneur de sa tâche. Les salons de Québec, surtout, ont de tout temps tenu, au Canada, à être le foyer où sont venus tour à tour se recruter et se retremper les adeptes dans l'art de bien dire, et pas n'est besoin d'ajouter que, plus que jamais aujourd'hui, ils gardent haut et ferme, parmi la jeune société française américaine, le sceptre de cette supériorité. »
Voilà qui est peut-être moins exact que patriotique. Paris est Paris et Québec est Québec. Il ne faut rien exagérer. Nous sommes de ceux qui aiment le Canada d'une façon plus clairvoyante. Faire croire aux Canadiens qu'ils parlent la langue de Racine, ce serait plutôt leur jouer un mauvais tour que de leur faire un compliment, tellement une pareille illusion doit sembler puérile à celui qui réfléchit.
Un million et demi de Canadiens parlent français. Comme ils ont conservé leur religion dans toute sa pureté
orthodoxe, malgré le prosélytisme engageant des sectes protestantes, les petits-neveux de Poutraincourt et de Champlain ont précieusement gardé la langue de la mèrepatrie. Plus d'un siècle de domination britannique, l'anglais longtemps imposé dans les actes publics, la nécessité des relations commerciales, l'abandon de la France poussé jusqu'au reniement, rien ne prévalut contre leur persévérance. Sans que personne s'en doutât de ce côté de l'Océan, une province française se formait sur les bords du Saint-Laurent, passait de la vie familiale à la vie politique, en arrivait à prendre une part quelquefois prépondérante dans les affaires, enfin signalait sa vie et la conscience de son unité de pensée en des écrits empreints d'un esprit à la fois français et canadien, — et tout cela, uniquement grâce à sa langue, qui, comme un courant d'eau douce, avait surnagé sur l'océan anglo-saxon.
Une lutte aussi longue, aussi inégale, ne pouvait aboutir à la victoire sans que les combattants, les mots et les phrases, soldats et phalanges, eussent reçu de plus ou moins graves blessures : et, en effet, l'ennemi au cours des hostilités fit sentir rudement sa main. Trois causes de déformation ont atteint la langue française au Canada : l'archaïsme, le provincialisme, l'infiltration anglaise. De ces trois maladies, la dernière est grave, sans doute inguérissable et assez inquiétante ; les deux autres font le charme, la grâce, l'intérêt, l'existence môme du langage français canadien.
Il semble qu'une tendance à l'archaïsme dans une langue soit la conséquence d'une trop faible activité sociale.
Cela se reconnaît à l'emploi de termes qui, clans un milieu plus mouvant, sont depuis longtemps usés : ces termes peuvent avoir gardé leur précision et leur utilité; de plus, ils sont, en général, supérieurs comme clarté aux néologismes; ce ne sont pas des intrus, ils sont consanguins.
Le provincialisme, caractérisé par l'absence de relations, la stagnation des idées, la persistance d'usages abolis partout ailleurs, la lenteur de la vie, ignorant les termes en vigueur au centre de l'activité linguistique, en crée d'autres, selon ses besoins, — d'autres mots qui, pour être différents des mots imposés par d'autres besoins, n'en sont pas moins intéressants.
Il faut donner une place à part à ces expressions que, sous l'empire de leur climat particulier, les Canadiens, selon la très heureuse expression de M. Napoléon Legendre, n'ont pas été libres de ne pas créei\ ou de ne pas conserver, ou de ne pas détourner de leur sens primitif. Tels, par exemple, balise, baliser, deux termes de marine, qui, au sens canadien, sont venus signifier les branches d'arbre plantées pour indiquer le chemin dans les plaines couvertes de neige ; adaptation par analogie vraiment parfaite. Mais, est-il nécessaire que le poudroiement de la poussière en passant au poudroiement de la neige en devienne la poudrerie ? Voilà du provincialisme, bien que le second mot, plus court, soit plus français que le premier.
Par contre, il est bien permis de dire de la neige, à la période où elle s'agglutine, qu'elle pe/o^^e ou qu'elle boide. Une large et profonde ornière s'appelle un cahot; c'est
Fig. 32. — Mouscigueur Labelle.
la cause prise pour l'effet, mais pourquoi pas? Patinoir est bon et français; shating-ring ^ sur des lèvres latines, est ridicule. Que les jeunes filles qui s'élancent sur la glace, chaussent le patin et se couvrent la tête d'un nuage ou d'un nuhé de fine laine, on n'y saurait trouver à dire, non plus qu'à les entendre parler glissade et glissette : tous ces mots sont jolis.
Meublier vaut bien ébéniste; carré, char, lisse, valent mieux que square^ icagon, rail; et char urbain ou chemin de fer urbain remplacent heureusement, à Québec, ce mot tramicay que personne ne sait prononcer. Tandis que nous avons subi assez servilement les mots techniques créés par les Anglais pour les applications de la vapeur^ les Canadiens ont prouvé que la langue française était assez souple pour se prêter même à dire d'un seul mot enregistrement des bagages : cliéquage, cJiéquer.
Il y a d'autres termes, plutôt poétiques que techniques, pour lesquels tout bon Canadien professe une vive tendresse. Il aime à dire : à la brunante, pour à la brune ; la noirceur, pour l'obscurité de la nuit ; revollin,Y)o\ir embrun ; cailler, comme le lait sans doute, pour se laisser aller au sommeil, — bien singulière métaphore; s'endormir, pour avoir sommeil ; brumasser^ pour bruiner, mais brumasser est fort employé par les marins ; parolie, 'çoux parlotte , mot parisien assez récent et qui a son analogue dans 'palabre, mot espagnol francisé et usité dans toute l'Afrique occidentale. Enfin, on fait grand usage au Canada des formes péjoratives, par exemple des verbes poussailler, colletailler , mouillasser, bourrasser ; cisailler un cheval
sigiiilie tirer alternativement et rapidement les guides; c'est un mot français qui a, chez nous, deux acceptions techniques, mais qui ne supporterait pas celle que lui attribuent les Canadiens.
Ils ont des mots plus utiles, pour ainsi dire indispensables, comme centin^ qui désigne la centième partie d'une piastre, comme centime, la centième partie du franc; sauter les rapides ; partager^ qui s'emploie lorsqu'un fleuve étant embarrassé par des rapides que l'on ne peut franchir, ou sauter, on est obligé de prendre terre et de porter les canots le long de la rive jusqu'à ce que le courant redevienne assez profond; grand brûlé ^i petit hrûlé, parties plus ou moins étendues d'une forêt que le feu a détruite. Toute une série de termes qui semblent d'un usage bien abusif, s'expliquent, lorsque l'on connaît l'histoire du Canada :fort est synonyme de village, parce que, primitivement, les villages étaient fortifiés contre les Indiens ou contre les Anglais; être à la haclie^ n'avoir plus que sa hache pour vivre, que le métier, libre pour tous, de bûcheron, dans les immenses forêts à peine entamées, malgré deux siècles d'exploitation; les subdivisions d'une paroisse ont gardé le nom de concessions.
On ne peut reprocher aux Canadiens : barrer et débarrer pour fermer à clef, ouvrir avec une clef; souter un chien, l'exciter en lui criant sauté! menoirs, pour timons ; onaouaron, mot huron qui imite le cri de la grosse grenouille commune au Canada ; tinton, appel suprême que fait la cloche par petits coups répétés avant les offices (1).
(1 ) N. Legeudie, dans les Mémoires de lu Société royale du Canada. 1884-
Non, aucun de ces mots ne nous choque, et même il y aurait bien de la mauvaise grâce de notre part à affecter le purisme ; non seulement, à cette heure, le français parlé est corrompu par l'invasion de l'argot, de tous les argots, mais la langue littéraire n'a pas échappé à l'infection. Après tout, les Canadiens écrivent peut-être encore plus purement que tel de nos écrivains parmi ceux qui se piquent de bien écrire.
Ni le provincialisme, ni l'archaïsme ne constitue un vrai danger pour la langue française au Canada, mais, ainsi que nous l'avons énoncé plus haut, elle nous semble atteinte d'un mal beaucoup plus grave : l'infiltration des mots anglais dans son vocabulaire.
Lisez cette phrase, citée dans une brochure de M. Maximilien Ribaud qui traite précisément du sujet qui nous occupe : ce jargon prétend traduire un texte de Blockstone, dans son commentaire des lois anglaises : (( Les douze juges d'Angleterre sont seulement attendants à la chambre des lords , et au commencement de chaque parlement, ils reçoivent un writ de summons pour y assister. »
L'abbé Maguire, un Français né aux Etats-Unis, s'est élevé, avec bien d'autres, contre cette manie d'employer le mot anglais, sans nulle nécessité. <( Telle dame ne peut manger sa soupe qu'au harki/ (1) ; tel monsieur vous prie de lui passer un tumhler (2), pour boire du brandy (3) avec de l'eau; celui-ci vous demande, sans perdre son sérieux,
(1) Orge.
(2) Grand verre à boire.
(.3) Eau-de-vie.
CAXADIEXS DE FRANCE. 24
si ces patates (1) sont cuites au steam (2); celui-là, si vous avez oublié de payer (3) une visite à madame une telle... Qui ne voit la barbarie, l'impertinence d'un tel langage? » Comme on l'a remarqué, le plus difficile pour un Canadien est de se garer contre l'emploi abusif des jnots qui existent dans les deux langues avec des significations différentes : « Tel avocat est à son office. Tel orateur a f/(.^7/i;7'6 un discours, en adressantwue, large audience, M. X. a été appelé k la chaire, etc. (4).
Les Canadiens ne sauraient nous répondre que, nous aussi, nous employons beaucoup de mots anglais, ni citer, en opposition à ces passages typiques , des pages pleines de mots tels que sport, ticket, cluh,ioagon, rail. Nous devrions, certainement, et nous pourrions écrire jeu, billet, cercle, voiture et, comme les Canadiens, lisse; mais ces intrusions , du moins , n'attaquent pas la syntaxe. Toutes les langues, en tous les temps, furent pénétrées par les langues voisines, mais aucune, sous peine de mort, ne doit laisser attaquer la syntaxe , son ossature. Il y a plus : tout Canadien français marche entre deux Canadiens anglais ; pour peu qu'il cède, il sera battu. Ce qui, chez nous, n'est qu'un ridicule, devient, au Canada, un très grave péril, car la langue absorbée , la nationalité le serait bientôt, la religion suivrait, et adieu le Canada Français !
C'est une sorte de croisade qu'ont entrepris plusieurs
(1) Corruption de l'anglais po^a/oe^, pommes de terre, dont patate n'est le synonyme qu'au Canada.
(2) Vapeur.
(."i) Topaya i-/i'(7^ expression anglaise : faire une visite.
(4) Toutes ces expressions sont de lexcellent anglais francisé.
écrivains canadiens contre cette pernicieuse anglomanie, et nous nous y joignons volontiers. « Pourquoi, se demande M. Réveillaud, dire side-hoard, iea-hoard,tea-pot, quand vous avez à votre disposition les mots huffet, plateau, théière, qui sont à la fois très français et très euphoniques? Pourquoi parler du story, quand nous avons étage, de state-room, quand nous avons salon ? Stool vautil mieux que tabouret, ^i préférerons-nous slippers k pantoufles^ Dans une satire publiée jadis dans V Aurore, périodique canadien, ce défaut était vertement relevé par un versificateur de bonne volonté, qui frappait juste :
La paresse nous fait négliger notre langue. Combien peu, débitant la plus courte harangue, Savent bien conserver l'ordre et le sens des mots, Commencer et finir chaque phrase à propos ! Très souvent, à côté d'une jihrase française. Nous plaçons sans façon une tournure anglaise. Presentment, indictment, empea chinent, foreman, Shérifs writ, verdict, bill, roastheef, loarrant, watchman.
Nous écorchons l'oreille avec ces mots barbares.
Parfois un Canadien d'aujourd'hui, pris dans la moyenne classe, par exemple un commerçant, ne sait ni le français ni l'anglais. Un journaliste canadien avoua à l'auteur de ces pages que tel était son cas : les deux idiomes lui étaient familiers, mais comme sont familières des langues étrangères.
Hâtons-nous de dire que ce sont là des anomalies, des curiosités nées de l'état social , si particulier, d'un peuple divisé en deux races parallèles. Nous le verrons, il y a , au
Canada, des poètes, des orateurs, des romanciers, des historiens qui écrivent le plus agréable et le plus légitime français.
La prononciation en usage au Canada diffère sur quelques points de la bonne, c'est-à-dire de celle qui est en usage aujourd'hui en France parmi les gens qui prononcent bien.
J'allais, je venais^ c'est-à-dire la diphtongue ais devient à Québec comme as .'je venas. Souvent oi sonne comme oë ou oiiaiet boite ou coiffe devient boëte et coëffe, ce qui n'est pas sans une certaine grâce un peu ancienne. Etroit Qi froid devient étret Qifred, ou plutôt sont restés ce qu'ils étaient jadis, au temps où ils rimaient avec secret; oiseau est resté ouéseau tifoi,foué; tandis que bois, poids, mois ne diffèrent en rien de la prononciation parisienne. En plusieurs mots , la diphtongue eu a gardé le son simple u, et l'on dit honliure avec autant de nécessité que nous disons gajure; enfin, les mots en un, chacun^ aucun deviennent cliaqidn, auquin, etc.
Voilà de quoi faire sourire sans doute un Parisien nouveau débarqué à Québec; mais quand on a entendu, à quelques pas de l'Institut, du Théâtre-Français ou du Conservatoire ^^xoxiowç^^x juillette , aoûte, fisse, Marotte,^o\XY juillet, août, fils, Marot, etc., on devient bien indulgent pour les articulations canadiennes!