‹ Les canadiens de FranceChapitre 17 sur 24 · A UNE JEUNE PAILLE · texte numérisé non relu

A UNE JEUNE PAILLE

Amie, allez ce soir au bal en robe blanclie, A vos cheveux unis nouez une pervenche Eclatante d'azur.

Allez jouir ; cueillez cette heure diaphaue. On n'estpas toujours jeune, et la gaieté se fane, I\Iêrae sur un front pur.

Voyez : sur le vallon octobre étend sa brume; L'herbe est noire déjà; le lac, bordé d'écume;

Le jardin, sans bouvreuils.

Plus de genêts en fleurs mêlés parmi les aimes ! La nuit, des vents amers sèment de feuilles jaunes Le givre sur les seuils.

Comme l'année, hélas, la vie a son automne. Alors, tout sous le ciel nous semble monotone ;

La joie aussi fait mal...

Qu'ai-je dit? oubliez ce propos si morose. Dieux! vous êtes encore au printemps! l'heure est rose :

Allez ce soir au bal.

M. Hector Fabre a appelé Garneau (( un versificateur brillant et un ciseleur habile » ; il y a autre chose en lui et précisément l'indéfinissable don qui en fit un poète.

D'un très vieux chêne, il dira :

Hélas ! il avait vu naître et mourir nos pères Et l'ombre qui tombait de ses bras séculaiies C'était l'ombre du passé.

L'œuvre poétique de Garneau, poèmes, odes, pièces de circonstance, est pleine de trouvailles de ce genre : on conviendra que ce n'est pas sans motif que les Canadiens le regardent comme le père de leur littérature. Avant lui, il n'y a que des tentatives ; avec lui commence une nouvelle et féconde période, avec lui et avec Crémazie, un autre poète, dont le mérite est égal.

*( On a souvent remarqué que tous nos poètes sont les

fils de nos montagnes, écrivait en 1882 M. l'abbé Casgrain. Connaissez-vous le nid d'aigle d'où la plus populaire de nos muses modernes a pris son essor? Parmi tant de sites des environs de Québec, qu'on ne cesse d'admirer, il en est un dont les voyageurs rapportent un souvenir ineffaçable : ce coin de montagne est celui qui sert de piédestal à l'une de nos plus belles institutions classiques, le collège de Sainte-Anne.

(( Du haut de son dôme superbe, on ne distingue pas moins d'une vingtaine de paroisses disséminées gracieusement sur les deux rivages du fleuve qui n'a guère moins de cinq lieues de largeur en cet endroit et dont l'immense nappe d'eau parsemée d'îles se perd à l'est et à l'ouest dans les profondeurs de l'horizon. Il n'est peut-être pas de lieu sur tout le parcours du Saint-Laurent où ses rives paraissent aussi grandioses et aussi pittoresques :

(( Les environs immédiats du collège sont aussi gracieux que le panorama dont on y jouit est immense. Les larges ailes de l'édifice s'étendent sur la hauteur entre les massifs d'arbres, comme un aigle géant qui ouvre sa puissante envergure pour prendre son vol, ou qui vient de s'y poser.

(( La cour des élèves a été percée dans la forêt qui lui sert encore de ceinture. Taillée irrégulièrement, selon les caprices du terrain, elle est plantée çà et là déjeunes érables, ornée de kiosques, de berceaux, de jeux, embellie de jardins et de vergers. Le coup d'œil que présente cette retraite durant les beaux jours de l'été, quand elle est toute retentissante des cris des élèves et les chants des

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oiseaux fait naître l'idée de ces oasis enchantées dont revent les poètes.

c( Il y a vingt-cinq ans, par une tiède matinée de juin, à l'heure où les élèves en congé bourdonnaient dans cette cour comme un essaim d'abeilles, un jeune étudiant, dans toute la fleur de l'adolescence, aux cheveux blonds et bouclés, à la taille mince, aux traits délicats, un peu pâle, à l'œil bleu velouté, était assis à l'écart sous un taillis, en compagnie d'une couple de ses camarades. La chevelure au vent, l'air inspiré, il leur lisait, d'une voix vibrante, des passages détachés d'un livre qu'il déposait de temps en temps pour saisir un journal où il leur faisait admirer quelques strophes de vers fraîchement publiées.

« C'était un tableau à peindre, que ce groupe déjeunes gens, encadré dans un rideau de ramures vertes, qui secouaient sur leurs têtes, avec la brise, les rayons tamisés du soleil. Des éclairs dans leurs yeux, des éclats de voix, des gestes animés, tout indiquait l'enthousiasme juvénile que lui inspirait ces lectures.

<( Quel était ce livre? Quels étaient ces vers? Ce livre, c'était l'histoire du Canada de Garneau. Ces vers, c'étaient ceux de Crémazie. Ce jeune enthousiaste, c'était celui qui, le premier parmi les Canadiens, devait plus tard aller offrir son front aux lauriers de l'Académie française.

« Garneau! Crémazie! voilà les auteurs de la révolution littéraire que nous avons eue et qui a révélé au delà de l'Océan le Canada intellectuel. »

Nous avons tonu à citer, presque sans coupures, cette

page bien canadienne, oii l'auteur semble vouloir s'entraîner en un patriotique enthousiasme avant de prononcer les noms de ses maîtres. Le lauréat dont il est question c'est, on s'en souvient, M. Fréchette ; dernier venu, il doit céder la place aux ancêtres.

Crémazie! De si harmonieuses syllabes sont comme une prédestination. Pourtant, les débuts de cet excellent poète furent pénibles : on le critiqua avec une dureté spéciale, et un journaliste trouva ce mot demeuré légendaire au Canada : « C'est de la prose où les vers se sont unis. » Mais le jour de la revanche devait arriver.

(( Ce fut la guerre de Crimée, rapporte M. Fréchette, qui lui inspira les premiers chants où son génie se révéla. Tous ces bruits lointains de combats et de gloire le remuaient profondément. Dès l'aube, on le voyait souvent seul, pensif... Il regardait passer, au milieu d'une auréole lumineuse, les éblouissantes cavalcades des états-majors, les drapeaux déchirés et poudreux, les bataillons hérissés de baïonnettes se remuant dans la fumée et dans la mitraille.

Il entendait la fusillade, le canon, les fanfares du clairon, les hurlements de la mêlée...

ce II rentrait chez lui et, sous sa plume, jaillissaient ces strophes puissantes, ces éclatantes métaphores, ces vers magiques qui frappèrent si vivement les jeunes imaginations de l'époque. Crémazie aimait la France avec idolâtrie et ce fut le patriotisme qui le sacra poète... Il chantait notre passé, réveillait nos glorieux souvenirs, et nous

conduisait, pour ainsi dire par la main, à travers ce qu'il appelait dans son langage superbe,

Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux. )>

Mais les plus nobles sentiments ne suffisent pas pour faire de beaux vers et l'inspiration est un guide bien dangereux quand le travail ne vient pas le modérer. M. Fréchette l'a reconnu lui-même après tous les critiques canadiens, ((. le défaut de Crémazie est la négligence. Il ne travaillait pas assez son sujet. De là des faiblesses, des répétitions, une certaine monotonie dans la forme, une trop grande propension à tourner dans le même cercle d'idées. Mais quelles images, quelle ampleur de style, quels coups d'ailes magnifiques! ))

Une des plus belles pièces de Crémazie lui fut inspirée par l'ouverture des relations commerciales, en 1855, entre la France et le Canada. C'est une sorte de cantate composée pour fêter l'arrivée de la corvette française la Capricieuse. Il s'agit d'un vétéran aveugle qui a passé sa vie à attendre le retour des Français. Chaque fois que le canon tonne au large, il s'imagine que c'est le signal de l'arrivée de la flotte que jadis il vit repartir ; chaque fois son fils est obligé de le détromper, mais son vivace espoir ne meurt pas, et il s'éteint en murmurant : « Les Français reviendront, hélas ! et je n'y serai pas. ))

Le poète, alors, prend la parole :

Tu l'as dit, ô vieillard! La France est revenue ! Au sommet de vos murs, voyez-vous dans la nue Son noble pavillon dérouler sa splendeur ?

Et voici qu'un spectre apparaît sur Jes murailles : c'est le vieux soldat que le canon français a réveillé dans sa tombe ; il n'est pas seul :

Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre

Abandonnent aussi leur couche funéraire,

Pour voir réaliser leurs rêves les plus beaux.

Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,

Se mêler au doux bruit de l'onde fugitive

Un long chant de bonheur, qui sortait des tombeaux.

Crémazie incarna la rénovation des aspirations de ses compatriotes vers la France qui devaient trouver, vingt ausjjjusjard eaJ^Uricliette, un interprète^ moins fougueux, mais il nous semble plus£loquen^.-

^es vers de l'auteur des Fleurs boréales ont une fermeté qui manque d'ordinaire à la poésie canadienne, et l'on a le plaisir, en le lisant, de sentir un artiste respectueux de la forme, qui ne laisse son œuvre voir le jour qu'autant qu'il la juge arrivée au point de perfection dont il est capable. Voici, par exemple, deux strophes vraiment irréprochables, sauf une rime malheureuse ;

Oui, deux siècles ont fui. La solitude vierge N'est plus là. Du progrès le flot montant submerge Les vestiges derniers d'un passé qui finit. Où le désert donnait grandit la métropole Et le fleuve asservi courbe sa large épaule Sous l'arche aux piliers de granit.

Plus de forêts sans fin : la vapeur les sillonne ! L'astre des jours nouveaux sur tous les points rayonne. L'enfant de la nature est évangélisé ;

Le soc du laboureur fertilise la plaine, Et le surplus doré de sa gerbe trop pleine Nourrit le vieux monde épuisé.

On comprend que l'Académie française ait distingué cette poésie : elle est vraiment académique.

C'était une œuvre digne de tenter un poète, que de raconter en vers les héroïques épisodes semés par les Français au Canada durant presque un siècle de luttes incessantes contre les Anglais. C'était une œuvre digne surtout d'un poète canadien, et M. Fréchette, qui l'entreprit, pouvait seul la mener à bien. L'analyse d'un de ces récits et quelques citations intéresseront vivement ; de plus, rien ne donnera une plus nette idée du réel talent de ce poète, plus connu, en France, d'ailleurs, qu'aucun autre de ses com- ; patriotes : Le Drapeau fantôme!

Nous sommes loin, bien loin... Ces bruits sourds et confus

Que le vent nous apporte à traA'ers les grands fûts

Qui percent les fourrés ou bordent la prairie,

Ce sont les grondements du saut Sainte-Marie.

Là dans les lointains bleus qui bordent l'horizon,

Où paissaient autrefois l'élan et le bison,

Par delà la forêt et la chute qui gronde

Se balancent les flots du plus grand lac du monde.

C'est au temps que fut signé le traité de Paris.

Honte qu'à tout jamais répudîra l'histoire, —

... Nous étions devenus Anglais comme en un rêve!

Partout le drapeau français s'était replié, partout sauf en un seul point, au fort Sauvage, où commandait un brave nommé Cadot. Survient un envoyé des Anglais.

Cadot se moque de ses réclamations, puis se fâche, tout en questionnant, et lorsque l'officier lui réplique que le roi a cédé le Canada aux Anglais :

Le roi de France aurait vendu le Canada !

Eh bien, l'on ne vend pas les Français qu'il renferme,

Si vous croyez pouvoir nous prendre, allez-y ferme !

Car tant que je serai vivant, et le plus fort,

Mon drapeau flottera sur le donjon du fort.

Allez!...

Fig. 35. — Le défeaseur du fort Sauvage.

Le siège commença, un siège en règle, qui dura six mois.

Au dégel, du renfort arriva. Cent grenadiers montent à l'assaut de la citadelle défendue par dix hommes. Dans ces conditions, « la victoire fut rude ».

Mais Cadot, héroïque en sa rébellion,

Du haut de ses remparts lutta comme un lion

Et les troupes du roi reculèrent hachées.

Ce fut l'investissement. Ce que les canons ne pouvaient faire ni l'intrépidité des grenadiers, la famine le ferait. Mais non, les Français ont des vivres, et, s'il le fallait, ne seraient-ils pas assez fous pour tenter une sortie? Vient l'automne : les Anglais, lassés, déguerpissent.

Battus, manquant de tout et craignant pour leur peau, Ils avaient laissé là Cadet et son drapeau, Et regagnaient Québec par la route du fleuve.

Glorieuse et triste victoire : le commandant n'a plus que deux hommes valides.

Mais c'étaient comme lui deux paroissiens solides

Qui n'avaient pas souvent, comme on dit, froid aux yeux,

Devant le vieux drapeau dont le pli glorieux

Sur le fond vert des bois, comme un vol de mouette,

Faisait toujours trembler sa blanche silhouette.

Les trois braves, qui sont trois chrétiens, s'agenouillent et dans un Notre Père mettant toute leur foi, jurent de mourir au pied du vieux drapeau.

Cependant, le gouverneur du Canada prit l'aventure en riant, haussa les épaules, défendit qu'on s'occupât plus longtemps de Cadot. Et non seulement les mois, mais les années passent. Les trois soldats vieillissent : l'un meurt, puis l'autre ; Cadcrt demeure seul. Vingt ans sont écoulés : Cadot n'es,t plus qu'une ombre, mais son courage n'a pas failli : il vit de sa chasse, reçoit parfois la visite d'une troupe d'Indiens, songe à la France, regarde son drapeau et attend.

Un jour, trois chasseurs qui connaissaient Cadot passent

et ne voient pas flotter comme d'habitude le drapeau au haut du mât. Inquiets,

Ils entrèrent au fort. Un lugubre silence Régnait partout. Soudain dans un obscur réduit, Où le pressentiment d'un malheur les conduit, Les trois chasseurs se voient en face d'un cada\Te ;

rig. 3G. — Jloi-t de Cadot.

C'était Cadot rigide, et — spectacle qui navre — , N'ayant que son drapeau pour dernier vêtement. Le héros était mort drapé dans son serment.

Le Fort n'est plus debout. Pourtant sur ses ruines Le voyageur prétend qu'à travers les bruines Et les brouillards d'hiver on voit encor souvent Le vieux drapeau français qui flotte au gré du vent.

M. Frécliette a écrit tout un volume sur ce ton liéroïque et famiHer, et il a eu le bon goût de ne pas jépudiermiel-

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ques jolies expressions canadiennes, qui relèvent encore le coloris de son œuvre.

Après ces trois poètes, que les Français de là-bas considèrent comme des maîtres, il serait négligent de ne pas écrire quelques autres noms.

Ils sont nombreux les poètes de la Nouvelle-France, ceux qui cherchent comme ceux qui ont trouvé un auditoire. L'un des plus connus est M. Lemay, et l'un des plus aimés pour avoir popularisé dans le Canada français VEvmigéline de Longfellow. Les Canadiens ont une tendresse particuHère pour ce poème qui raconte un des plus cruels et des plus touchants épisodes de leur histoire, — et de la nôtre. M. Lemay en donne une traduction, dont le charme approche du charme même des vers anglais.

En vers comme en prose, M. Benjamin Suite a beaucoup écrit, et très remarquées furent, à leur apparition. Les Laurentiennes , où la Chanson de Tile fut bientôt lue par tous les Français de là-bas.

Populaires de Québec aux grands lacs, sont les Fables et les Contes de M. Stevens, un Canadien d'origine belge, le Bon pauvre de M. Garneau fils, La Découverte du Canada ) poème de M. Fiset, les Rimes de M. Elzéar Labelle, les vers humoristiques de M. Cassegrain, Les Martyrs de la foi au Canada, de M. Prud'homme, poème plein d'imagination et où abondent les épisodes tragiques ou charmants, les Miettes poétiques de M. l'abbé Casgrain.

La littérature canadienne est jeune ; on lui peut faire crédit. Il ne lui manque, pour s'imposer, qu'un peu de hardiesse ; quant au choix des sujets, il est jDresque indif-

férent; on peut, qu'ils soient vieux, qu'ils soient nouveaux, connus ou inconnus , en tirer des cliefs-d'oeuvre. Qui sait ? demain, peut-être, notre littérature d'outre-nier aura cette consécration.

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