LE CHEVAL ENCHANTE
Un pauvre homme mourut laissant trois fils.
Au retour de l'enterrement, l'aîné parla à ses deux frères et leur dit :
« Nous sommes trop pauvres; partons pour chercher la fortune.
— Non , pas tous les trois , dit le second ; mais pars le premier. Si tu la trouves en chemin, tu reviendras vivre avec nous au village.
— Tu as raison, reprit le premier. Je m'en vais prendre la grande route et j'irai, s'il le faut, jusqu'au bout du monde. Voici un verre plein d'eau : tant que je serai heureux dans ma route, elle restera claire ; mais s'il m'arrive un accident, elle deviendra trouble, et, si je meurs, elle deviendra toute noire. Alors Jacques partira à ma recherche. »
Le jeune homme prit un pain noir dans la huche et, un gros bâton d'épine noire à la main, partit à la recherche de la fortune.
Chaque jour, les deux frères regardaient le verre d'eau
et toujours l'eau était claire. Un matin, Jacques poussa un cri ! l'eau toute trouble semblait presque noire.
« Viens vite, André, cria-t-il; un grand malheur est arrivé à notre frère Antoine. »
André, le cadet, accourut.
(( Vois-tu, frère, vois-tu, il me faut partir à l'instant au secours d'Antoine. Prends cet autre verre d'eau , et observe-le bien chaque jour. S'il m'arrive malheur, tu te hâteras de prendre la grande route et d'aller à notre recherche. )>
Jacques se munit d'un pain noir, prit son bâton de voyage et dit adieu à son frère.
Quinze jours après son départ, l'eau du verre devint toute trouble, aussi trouble que l'eau du premier verre.
c( Jacques est aussi en danger, se dit le cadet resté à la maison. Je pars au secours de mes frères. »
Et il fit comme il avait pensé. Un gros pain noir dans son bissac, le bâton d'épine noire à la main, il prit la grand'route et marcha toujours droit devant lui.
Le premier jour, il rencontra les gens d'une noce, qui accompagnaient les mariés au village voisin.
(( Mettez-vous avec nous, jeune homme, et venez dînei avec les invités, lui dirent-ils.
— Tout de même, je vous remercie. )) André suivit la noce et dîna avec elle.
'( Que voulez-vous que nous vous donnions, en souvenir de ce jour? demandèrent les épousés.
— Oh ! peu de chose , donnez-moi un bon bout de corde.
— Un bout de corde! Vous plaisantez.
— Pas du tout. Je ne veux que cela. »
On alla lui chercher un bout de corde et on le lui donna.
André dit adieu aux gens de la noce et continua son chemin.
Le lendemain, comme il approchait d'un village, il rencontra une seconde noce.
(( Venez avec nous, lui dit-on : un étranger porte bonheur aux nouveaux mariés ; vous nous direz des chansons. »
André suivit la noce et dîna avec elle.
<( Que voulez-vous accepter en souvenir de ce jour? lui demandèrent les épousés.
— Peu de chose : seulement cette serviette trouée.
— Voyons , dites vraiment ce que vous désirez.
— Je l'ai dit, cette serviette trouée.
Fig. 42. — Audré à la recherche de ses frères.
— Alors prenez-la , et puisse-t-elle vous porter bonheur! »
Voilà André en route une fois de plus.
CAXADIE.NS DE l'ItANCE.
Le jour d'après, il rencontra une troisième noce.
« Etranger, venez-vous au village avec nous? Vous prendrez votre part de la fête. »
André les suivit et, le dîner achevé, demanda, comme souvenir, un bout de chandelle d'un sou qu'il avait vu sur la cheminée. On lui offrit de l'argent, mais il persista à ne prendre que le bout de chandelle.
Durant toute une semaine , André ne rencontra personne à qui parler. La nuit venue, il couchait dans les granges abandonnées, cassait une croûte et repartait de grand matin.
Mais, un beau jour, il trouva sur son chemin un vieux cheval gris tout boiteux, qui semblait n'appartenir à personne.
(( Tiens! un cheval que le bon Dieu m'envoie! pensat-il. La bête ne se vendrait pas bien cher au marché, mais qu'importe ! Elle sera toujours assez forte pour me porter, et si elle ne peut trotter, eh bien, elle marchera. »
André s'approcha da vieux cheval, le caressa, s'apprêta à l'enfourcher :
f( Tu veux bien me porter?
— Certainement, répondit le cheval. Tu es à la recherche de tes frères, à ce que j'ai ouï dire. Suis mes conseils de point en point, et tu les retrouveras.
— Mais qui es-tu donc? Je ne savais pas que les chevaux parlaient.
— Pour le moment, je ne puis te dire qui je suis; tu le sauras plus tard. Apprends seulement que je suis un cheval enchanté. Si tu ne veux pas que pareille chose
t'arrive, il te faut beaucoup de prudence et de malice. D'abord, je dois t'avertir que tout à l'heure tu arriveras devant le palais qu'habitent les méchantes fées. Elles t'engageront à manger et à boire avec elles ; mais n'accepte rien, il t'en arriverait malheur. ))
Le jeune homme remercia le cheval et, après l'avoir enfourché, poursuivit son chemin. Il arriva devant un château magnifique, couvert en tuiles d'or. Des fées, toutes plus belles les unes que les autres, parurent aussitôt et l'engagèrent à entrer et à se reposer.
« Tu peux accepter leur invitation, dit tout bas le cheval à son maître. »
André mit pied à terre et suivit les fées.
(Ç Tu vas dîner avec nous, dirent-elles.
— Vous êtes bien aimables, mais je viens de dîner et je n'ai pas faim.
— Tu accepteras bien un verre de ce bon vin !
— • Pas davantage ; car en passant près d'une fontaine, dans la forêt voisine, j'ai bu à ma soif »
Les fées virent bien que quelqu'un avait prévenu le jeune homme. Alors, furieuses, elles se jetèrent sur lui et sortirent pour le pendre devant la grille du château. Là, les méchantes fées s'aperçurent qu'elles n'avaient pas de corde. Comment faire? pensaient-elles. Tout à coup l'une d'elles vit un bout de corde sortant de la poche d'André, et ses compagnes eurent bientôt fait de pendre à un grand arbre le malheureux jeune homme. Puis, elles rentrèrent au château, fort joyeuses de s'être débarrassées d'André. A peine étaient-elles parties que la corde se mit à s'allon-
ger, à s'allonger tant et si bien qu'elle déposa sans aucun mal le pendu sur le sol.
(( Vite, coupe la corde, dit le cheval gris à son cavalier. Tu es bien heureux d'avoir de la corde magique ; sans cela, je n'aurais rien pu pour toi. »
André coupa la corde et demanda ce qu'il fallait faire.
(L Tu vois le jardin des fées. Dans le jardin est un parterre, dans le parterre un arbre ; sur l'arbre, il y a trois branches ; sur une des branches, trois jjommes d'or. Vole au jardin et emporte les trois pommes merveilleuses. Hâtetoi, car si les fées te voyaient tu serais perdu. »
André courut au jardin, trouva le parterre, dans le parterre vit un arbre, et sur cet arbre trois branches et à l'une des trois branches les trois pommes d'or. Il les cueillit et s'en revint près du cheval.
« C'est bien, dit le cheval. Commence par détruire le château de ces méchantes fées.
— Comment? demanda André.
— Prends une de ces pommes d'or et jette-là sur les tuiles d'or du toit. »
André obéit et aussitôt le palais des fées s'engloutit avec ses habitants.
Quelques-unes des fées, cependant, qui revenaient du bois d'à côté ne périrent pas et, voyant un cheval et son cavalier s'enfuir dans le lointain, se lancèrent à leur poursuite. Les fées allaient vite, bien plus vite que le cheval boiteux, et André allait être rejoint, quand un grand lac se présenta devant les fugitifs.
c( Nous sommes perdus ! s'écria le jeune homme.
— Pas encore, dit le cheval. Jette une de tes pommes d'or dans le lac et les fées ne nous rejoindront pas. »
Dès que la pomme d'or eut touché la surface de l'eau, le lac disparut et fut remplacé par une plaine toute couverte de moissons. Mais lorsque le cheval boiteux l'eut traversée, le lac se reforma aussi rapidement qu'il avait disparu. Les fées qui accouraient, lancées de toutes leurs forces, se noyèrent toutes, à l'exception d'une seule, qui les suivait d'assez loin.
Le lendemain matin, le jeune homme arriva devant le château du roi du pays. A la porte, une charmante fille était enterrée dans le sable, et sa tête seule se montrait au dessus du sol.
« Par quel charme, demanda André, ctes-vous condamnée à rester ainsi?
— C'est la reine des fées qui m'a enchantée et quoi qu'ait pu faire le roi mon père, jamais on n'a pu me délivrer.
— Mais elle est morte cette fée, je la fis mourir hier.
— Dites- vous vrai? Alors, vous êtes mon sauveur, car demain je pourrai sortir de ma fosse. »
Le jeune homme alla se coucher dans la forêt voisine et revint, le lendemain, à la porte du château. La jeune fille était à moitié sortie de son trou.
(( Revenez demain, lui dit la princesse, je serai libre, et vous direz au roi, mon père, que vous avez conjuré le sort des fées. Comme il a promis de me marier à mon libérateur, vous obtiendrez ma main. »
Encore une fois, André coucha dans la forêt. Le jour
suivant, à son retour, la princesse avait disparu, et la fée qui, seule, ne s'était pas noyée dans le lac, l'avait conduite au roi, son père, et lui avait dit que c'était elle-même qui l'avait délivrée.
« Puisque vous êtes une femme, vous vivrez au château et vous y serez la seule maîtresse après moi. »
La fée en profita pour dire aux gardes d'empêcher André d'entrer dans le palais. Quand le jeune homme se présenta, on le chassa honteusement, en le traitant de fourbe et de menteur.
(( Que vais-je faire maintenant? demanda-t-il à son vieux cheval boiteux.
— Il te reste une pomme d'or, répondit le cheval. Lance-la sur ce grand figuier. »
André obéit et, de la cime de l'arbre, une hache d'or tomba.
c( C'est bien. Maintenant prends cette hache et coupemoi la tête d'un seul coup.
— Mais...
— Point de mais! Coupe-moi la tête. »
Le jeune homme prit la hache et coupa la tête du vieux cheval. A l'instant, le cheval disparut et, à sa place, Jacques et Antoine se montrèrent. Les trois frères s'embrasr sèrent et les aînés racontèrent à André comment les fées les avaient enchantés et changés en cheval.
« Maintenant, dirent-ils, allons au château du roi.
— Que voulez-vous? demandèrent les gardes.
— Parler au roi, dont nous avons sauvé la fille.
— Ah! encore ces imposteurs! s'écria le roi, qui pas-
sait. Gardes, qu'on les jette dans la cave des lions affamés, )^
Les gardes prirent les trois frères et les enfermèrent dans un grand souterrain avec des lions, des ours, des tigres et des serpents, mais les féroces animaux se reculèrent pour faire place aux nouveaux arrivants, au lieu de se jeter sur eux.
Comme la cave était fort obscure, André prit la chandelle que les mariés lui avaient donnée autrefois et l'alluma. Puis il tira sa serviette, et aussitôt un dîner splendide se trouva servi et des tas de viande vinrent se placer devant chacun des animaux.
Pendant deux ans, betes et gens firent bon ménage; la chandelle ne s'usait point et, à l'heure des repas, la serviette merveilleuse fournissait à chacun les mets les plus recherchés.
Au bout de ce temps, on amena un prisonnier dans le souterrain. Les gardes furent bien étonnés de trouver vivants les trois frères qu'on y avait enfermés autrefois. Le roi fut prévenu et il parla de ce prodige à sa fille.
La princesse lui raconta tout ce qui s'était passé ; la fée fut jetée aux bètes féroces et dévorée à l'instant. Quinze jours après, André se mariait avec la fille du roi.
Comme il avait fini par rencontrer la fortune, ses deux frères ne se mirent plus en peine de courir après et épousèrent des princesses, amies de leur belle-sœur.
Ils vécurent tous heureux et eurent de nombreux enfants.