‹ Les canadiens de FranceChapitre 19 sur 24 · LE PAYSAN CHEZ LUI · texte numérisé non relu

LE PAYSAN CHEZ LUI

Normands et Bretons. — Intérieur d'une chaumière canadienne. — Le vieux fusil à pierre. — Le bénitier, le buis bénit et l'eau bénite. — Une berceuse canadienne. — Nourriture. — Le thé et le café. — Mets nationaux. — La Gniynolé — Devinettes. — Contes populaires.

Les traditions sont très tenaces cliez le paysan canadien : il sait les chansons, il sait aussi les contes de la vieille France ; il garde ses moeurs avec plus de jalousie que les serviles ce sauvages )^ de Cangnawaga, aux environs de Montréal, qui portent des chapeaux de soie et font instruire leurs filles chez les révérendes sœurs : — habitudes supérieures, après tout, à celles de leurs congénères, dont nous avons visité les misérables réserves. Oui, il faut le lire sous la plume de véridiques écrivains canadiens pour se représenter les filles des squaws jouant du piano. (( Imaginez- vous donc, comme le dit M. Silva Clapin, toutes les Atalas de la fable et du roman pianotant aujourd'hui la Prière cVune Vierge ou les Cloches du Monastère! )) Bizarre destinée de ces peuples déchus, qui ont oublié leur civilisation et ne peuvent, sans ridicule, adopter la nôtre!

\J habitant n'est point si avancé. Il vit à son aise, mais

sans donner dans les nouveautés. Il n'a pas de piano, mais sa huche est pleine et pleins aussi, ses tonneaux. Quand les pommes sont abondantes, il fait sa provision, exporte le reste. C'est encore un grand commerce canadien et, quand la Normandie est en disette de pommes, elle achète parfois, sans s'en douter, des pommes du Canada, fruits de ces pommiers que jadis elle envoya à la colonie naissante.

Il paraît qu'il est encore possible aujourd'hui de distinguer, après deux siècles, l'origine normande ou bretonne de l'habitant. Les Bretons sont établis le long du fleuve et surtout vers son embouchure : une nostalgie de la mer ne leur a pas permis de descendre plus bas, dans l'intérieur, où se sont, au contraire, répandus les Normands. Les premiers sont volontiers pécheurs et navigateurs ; les seconds se livrent exclusivement à la culture et à l'élevage. Les uns comme les autres avaient gardé leur caractère original, là mystique et entêté; ici, fin, ardent au gain, sociable et enclin à l'ostentation : gagner, mais paraître gagner encore plus qu'on ne gagne ; avec cela, un penchant à l'aventure, qui les jette vers le grand inconnu du Nord-Ouest. Il faut ajouter que ces distinctions ne doivent pas être trop tranchées : Normands et Bretons ont été mêlés à bien d'autres familles provinciales, et nous pensons qu'un peu d'imagination est nécessaire pour retrouver au Canada des races si tranchées.

Quoi qu'il en soit, la maison du paysan canadien est à peu près partout la même, basse et couverte en lattes ou bardeaux, toute blanche sous sa peinture à la chaux, avec

des volets verts ou rouges un peu criards. A l'intérieur, une seule pièce, ornée sur les murs de photographies ou de ces pieuses images d'Épinal que les missionnaires ont propagées dans le monde entier, et qui valent mieux, en leur naïveté, que des gravures qui viseraient à l'art et n'y arriveraient pas.

Au centre, comme dans les maisons russes ou suédoises, le poêle, qui, durant l'hiver, ronfle continuellement, finit par rendre l'air presque irrespirable ; mais il faut combattre le froid avant tout. Dans un coin, le lit, et s'éparpillant un peu partout, berceaux et couchettes : après dix ans de ménage, une famille n'a guère moins de dix enfants, comme dans les contes de fées, et beaucoup de ménages, à leurs noces d'argent ou plus tard, ont eu vingt, vingtcinq enfants : fécondité qui en France serait désastreuse et qui, au Canada, est l'avenir de la race et la garantie de sa force à lutter contre l'anglo-saxonne.

On pense bien que, dans des maisonnettes si remplies d'enfants, les berceuses et les chansons de nourrice s'entendent du matin au soir. Ce sont les mêmes qu'en France; les mêmes charmantes sornettes qui nous ont bercé, bercent les petits Canadiens et longtemps avant de connaître la géographie, ils ont entendu parler de Kouen, de Paris et de Versailles, comme dans la populaire berceuse suivante, dont les derniers mots sont comme une marque d'origine :

A cheval, à cli'eval,

Sur la queue d'un original ;

CANADIENS DE FJIAXCE. 30

A Kouen, à Rouen,

Sur la queue d'un petit cheval blanc;

A Paris, à Paris,

Sur la queue d'une petite souris ;

A Versailles, à Versailles,

Sur la queue d'une grande vache caille;

A Québec, à Québec,

Sur la queue d'une belette.

Le paysan n'est guère chasseur, mais il conserve, comme un souvenir (iu vieux temps, le fusil avec lequel son aïeul a fait le coup de feu contre l'Anglais. Ces temps reviendront-ils? On ne le voit pas, et s'ils revenaient, le vieux c( fusil français », mais à pierre, ne servirait plus à grand' chose. Le rouet et le métier à tisser jouent un rôle plus important, encore qu'amoindri, comme nous l'avons déjà vu; c'est une grande ressource dans les longues soirées d'hiver. Souvent, en place de l'armoire, un grand coffre ou bahut, comme les ancêtres. En un endroit très apparent, le crucifix, le bénitier et le rameau bénit : les menues pratiques religieuses sont très vivaces au Canada; l'eau bénite, notamment, est regardée comme douée de beaucoup de vertus, entre autres de celle d'éloigner la foudre : mais c'est là une croyance universellement répandue dans les pays de foi catholique.

Levé de bonne heure, dès quatre heures en été, le paysan, sans travailler plus qu'en France où il mène relativement une vie de loisirs, a cependant une vie assez active, surtout à l'époque des grands travaux agricoles. Il mange du lard, des pommes de terre, des pois, du pain de sarrazin, boit du thé ou du café, le plus souvent.

Pour l'habitant, aussi bien que pour le citadin, c'est

l'hiver qui est la saison des plaisirs : on ne peut guère

__ alors faire autre chose que de

^X battre le grain ou tisser les

Fig. 40. — Sur la glace.

étoffes, et ces besognes laissent bien des loisirs pendant cinq mois.

« On se réunit en bandes nombreuses, et voilà que les traîneaux glissent comme lèvent, emportés par de petits chevaux tout feu, dont les naseaux fument, et qu'excite encore le tintinnabulum des clochettes de leurs attelages. On va, on va ainsi, des milles durant, d'une maison à une autre, à travers la campagne toute blanche, sur la surface

gelée des rivières, le long des forets de sapins qui se dressent fantastiques sous la flambée d'étincelles de leurs aiguilles gelées, dans leur orfèvrerie de givre ». Parfois, dans la furie de la course, quelque vieux refrain éclate et naturellement la claire fontaine, chanson si populaire qu'elle est devenue comme le chaut national du Canada. Dans les maisons, où les femmes et les filles se tiennent prêtes à recevoir les visiteurs, les tables sont bien servies et ^ont loin de leur aspect frugal ordinaire : entre autres mets nationaux, on y aperçoit les tourtières, sorte de pâtés de jambon, les heignes qui doivent avoir une étroite parenté avec les beignets : les croqidgnoles, autre friandise du même genre. On boit encore du thé, mais après le thé vient le icishey, dont parfois on abuse.

Une heure, deux heures s'écoulent ainsi en festivités, puis on se lève de table pour aller recommencer ailleurs. Cela n'a rien de commun avec les réunions familiales dont nous parlions au précédent chapitre : il s'agit là d'un carnaval.

Au premier jour de l'an, dans quelques paroisses, on court la guignoUe. Cette coutume , que nous avons vue pratiquée jadis en Normandie, se perd au Canada aussi bien qu'en France : elle consiste à aller, durant la nuit, quêter en nature pour les pauvres, avec accompagnement de musique, de chants et des couplets suivants :

La guignolée, la guignaloclie, ]\lettez du lard dedans ma poche!

Si vous voulez rien nous donner, Dites-nous-le.

Nous vous prendrons la fille aînée,

Si vous vourez.

Nous lui ferons faire bonne chère, Nous lui ferons cliauiïer les pieds !

Les quêteurs sont généralement bien reçus : on l'es fait souper avant de leur donner la part des pauvres.

Mais, passer une veillée , en passer dix, ce n'est pas les passer toutes. Souvent, dans les maisons où il y a des enfants, c'est dire en toutes, on s'amuse à des chansons, à des devinettes, à des contes. Aux environs de Québec, comme aux environs de Chartres ou de Rouen, quelque garçon déjà grandelet et fier d'aller à l'école pose à son jeune frère cette question captieuse : a Pourquoi met-on sur les clochers des coqs et non des poules? » Grande perplexité! Pourquoi, en effet? Que ceux qui ne le savent plus consultent le premier enfant qu'ils verront revenir de l'école.

Le conte fleurit au Canada , le vieux ~. ^ ^^^ ->&

conte qui, depuis des '-

siècles, amuse ceux qui n'ont que cette littérature et qui n'ont pas la plus mauvaise. Ce côté des mœurs canadiennes est assez peu connu :

on a négligé de recueillir les contes Flg. 41. - Le traîneau.

comme on a recueilli les chansons. Néanmoins, nous en connaissons quelques-uns , grâce à M. Carnoy à qui nul conte n'échappe. Nous connaissons le Cheval enchanté, les Trois Fées voleuses, les Trois Chars, les Figues merveilleuses, et quelques autres encore. Celui du Cheval enchanté, bien extraordinaire et compliqué de toutes sortes d'aventures merveilleuses, doit avoir un grand succès, être bien souvent répété. Il n'est pas simple, disons-nous, il semble même que plusieurs fragments de contes se soient soudés sous ce titre : on serait aussi assez étonné d'y voir figurer un souvenir des pommes des Hespérides, s'il n'était bien convenu qu'en fait de contes, principalement, il ne faut s'étonner de rien. Il a été conté, en 1883, par M. Adolphe Vantras , originaire du Canada (1).

(1) ie Cheval enchanté fait partie des Contes français recueillis jmr M. Eenry S'anio^; Paris, 1885, in-18.

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