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Les Canadiens de l'Ouest [microforme]

Berthiaume & Sabourin, Fermiers des impressions de ‘‘ La Minerve,’ 212, RUE NOTRE-DAME, 212

mess

Enregistré conformément à l’acte du parlement du Canada, en l’année 1878, par M. Josepx l'ASsÉ, au bureau du ministère j de l'agriculture. !

INTRODUCTION

Les Canadiens-Français ont été les pionniers de ce continent.

Les. premiers ils l'ont parcouru en tous sens alors qu'il n’était qu’une immense solitude, encore dans sa primitive et sauvage beauté.

Les preruiers ils ont pénétré dans les régions glacées à: ôle ; les premiers ils ont traversé les Montagnes itocheuses ; les premiers ils ont foulé les sables du désert américain et les plaines fer. tiles qui bordent le golfe du Mexique : leur esprit d’aventures les a portés si loin qu’il n’est peut-être pas un ravin de l'Ouest qui n’ait été visité par ces explorateurs intrépides.

Les premiers parmi les hommes civilisés ils ont donné des noms auxlacs, aux fleuves, aux montagnes et aux différents. lieux qu’ils ont visités, baptisant

VI INTRODUCTION

ainsi une vaste portion du continent ; et ces noms, quoique parfois on leur en ait substitué d’autres, moins appropriés, rappelleront toujours que cette terre d'Amérique fut tout d’abord une terre française.

L'apparition des Canadiens-Français dans l'Ouest remonte à plus de deux siècles. Quelques milliers de colons à peine étaient groupés sur les bords du Saint-Laurent, et déjà notre nom était connu et respecté jusqu'aux confins de la région des grands lacs.

Nos missionnaires, emportés par une sainte ardeur, allaient évangéliser les infidèles, sous la hutte glacée de l’Esquimau, comme sous la loge des habitants primitifs de l'extrême Ouest, plantant le drapeau de la foi à côté de celui des fleurs de lis, et se conciliant l'amitié des peuplades les plus farouches.

Poussés par la passion de la gloire, nos découvreurs agrandissaient le royaume de la Nouvelle-France, en s'emparant de vastes pays — aujourd'hui les plus brillantes étoiles du drapeau américain—et le futur grenier du Canada.

Nos soldats allaient dompter les peuplades qui ne voulaient pas reconnaître le sceptre du Grand Roi, ou bien combattre les Anglais, qui voyaient d’un œil envieux l'étendue des conquêtes de leur ennemi séculaire.

D'un autre côté, nos traiteurs et nos coureurs de bois,—dont Nicolas Perrot, du Lhut et Nicollet sont les types les plus accomplis—attirés dans la solitude par l'amour du gain ou des aventures, profitaient de leur influence sur les indigènes pour raffermir le dévouement de ces derniers à la cause française. Des nobles même portèrent leur épée dans la forêt et y

INTRODUCTION vil

laissèrent des rejetons de leur race. Ainsi, parmi nos Métis de l'extrême nord, nous comptons encore des Le Camarade de Mandeville, des de Saint-Georges, de Laporte, de Saint-Luc, de Chaumont-Racette, de Lépinais, de Charlais, etc., etc. 1.

Les jésuites se sont particulièrement fait remarquer dans cette œuvre de civilisation chrétienne, et l'écrivain américain Bancroft a pu dire avec raison que l’histoire de leurs travaux est liée à l’origine de toutes les villes célèbres de l'Amérique française, et qu’on ne pouvait doubler un cap nouveau ni découvrir une rivière sans que l'expédition n’eût à sa tête un jésuite.

Les P.P.Raimbault etJogues s’aventurèrent jusque sur les bords du lac Supérieur dès 1641 ; le P. Allouez établit la mission de Chegoimegouan ou La Pointe, en 1665, et le célèbre P. Marquette fonda celle du Saut-Sainte-Marie, trois ans plus tard.

En 1673, ce dernier découvrait avec Louis Joliet le fleuve Mississipi, puis La Salle complétait leur tâche hardie en donnant à la France ce beau pays de la Louisiane, qu’elle n'a pas su mieux conserver que ses autres possessions américaines.

Ces immortelles découvertes accomplies, la France, comprenant d’abord l'importance des contrées dont elle venait de s'emparer, jetait les bases de plusieurs forts destinés à former une chaîne de

. communications entre les deux extrémités de ce

nouvel empire, là Louisiane et la Nouvelle-France.

3 Géographie de l’Athabaskaw-Mackenzie et des grands lacs du bassin arctique, par l'abbé E. Petitot, Bulletin de la Société de Géographie, v. X. année 1875, p. 28.

LALL INTRODUGTION

Lo posto do Détroit fut établi, lo premier, on 1685, puis vinrent lo fort do Midmis, le fort Saint-Joseph, Chicago, le fort Crèvecœur sux l'Illinois, lo fort do Chartres sur lo Miss. ‘pi, Lo fort Presqu'ilo, le fort Machault, lo fort do 1, rividro aux Cœufs, lo fort Duquesno sur l'Ohio, Michillimakinac, la baie dos Puants ot quelques autros.

les postes commo tous los autres établissements français, au reste, avaiont été admirabloment choisis au point do vue commercial et militaire, ot sur lours ruines s'élèvent aujourd'hui quelquesunes dos plus florissantos villes des Etats-Unis, entre autres, Saint-Louis, Chicago, Détroit, Pittsburgh et Péoria,

Lo génie de nos explorateurs s'était porté bien plus au nord encore. Dès 1656, Jean Bourdon avait péné. tré au fond de la baie d'Hudson et pris possession de ses rivages au nom de Louis XIV, Cet acte souleva des réclamations de la part des Anglais, qui prétendaient avoir des droits antérieurs sur cette baie, et il s'onsuivit des luttes acharnées, pour la suprématie des deux nations, dans cette contrée reculée du Nouveau-Monde, Ces combats sont mémorables à juste titre, n'auraient-ils à nous rappeler que les deux glorieuses expéditions organisées par d'Iberville—le Jean Bart canadien—contre les Anglais, et qui furent couronnées d'un éclatant succès.

Ces découvertes ne suffisaient pas pourtant à l’am-

à La ville no fut réell \ lac qu'en II, ement fondée par M, de Lnmothe-Cadil

INTRODUCTIOM IX

bition dévorante de nos explorateurs. Il leur tardait de soulever le voile qui enveloppait encore une vaste partie du continent, et d'atteindre les bords de l'Océan Pacifique, paur contempler enfin cette mer de l'Ouest, cette mer Vermeille, qu'ils ne pouvaient entrevoir qu'en imagination, et qui devait leur ouvrir les portes des Indes et de la Chine,

Pierre Gauthier de Varennes, sieur de la Vérendrye, so chargea de cette difficile entreprise, avec quatre de 808 flls, un neveu, M. de la Jemerays, et le P. jésuite Messager, Il leur fallait pénétrer à travers des pays inconnus, habités par des peuplades redoutables, où ils seraient exposés à mille hasards : à périr par la faim, par le froid, daus les rapides des rivières, qu'il leur faudrait descendre dans de frêles pirogues, -sinon par la flèche du Sauvage. N'importe, il y allait de l'intérôt de la France et de leur gloire: c'était assez pour stimuler leur zèle et leur faire braver tous les périls.

Dans deux voyages au Nord-Ouest, M. de la Vérendrye découvrit toute la région entre les Montagnes Rocheuses et les lacs Supérieur et Winnipeg, ainsi que le haut Missouri. En 1748, il avait atteint la grande vallée de la Saskatchouan, qu'il appelle Poskoiac. Ce fut aussi à cette époque que furent découverts les lacs Ouinipigon, Manitoba, Dauphin, Bourbon et Travère, et que furent établis les forts du Grand-Rapide, Du Pas, de Nippéouing et de La Corne 1,

4 Fondagt notre séjour dans la haute Saskatchouan, nous apprimes d’un officier de la baie d'Hudson, que plnsieurs postes de ces districts éloignés occupent l'emplacement d'anciens forts de traite fran ne entre autres celui du lao La Biche et lé fort des Prairies. Il ne paraît pas que les Français aient asus leurs découvertes au-delà du 64e ou du 65e de latitude nord mais on peut considérer comme très-probable que les coureurs

INTRODUCTION

Ces expéditions furent fatales à deux des fils de M. de la Vérendrye, à son neveu et au P. Arnaud ; elles valurent à M. de la Vérendrye lui-même plusieurs graves blessures, l’accablèrent de dettes ainsi que sa famille, sans être suffisamment appréciées par les autorités françaises. De nos jours encore elles sont fort méconnues, et si les noms des découvreurs du Mississipi sont entourés à juste titre de l’auréole de la gloire, on laisse trop dans l’ombre les Varennes

de la Vérendrye, qui méritent tout autant qu'eux

l’admiration de la postérité. On n’a pas même songé à rattacher leur souvenir à quelque poste important de l’Ouest, dans un temps où bien des noms obscurs sont donnés aux localités des contrées, dont ils furent les premiers et hardis explorateurs. Quand saura-t-on réparer cet acte d’ingratitude nationale ?

La France possédait alors presque toute l’Amérique du Nord. Ses domaines couvraient une superficie de plus de trois cent mille lieues carrées, s'étendant d’un océan à l’autre, et de la baie d’Hudson au golfe du Mexique. Ils étaient sillonnés par plusieurs des plus grands fleuves du monde : le Mississipi, le Missouri, l'Ohio, le Saint-Laurent, et baignés par des lacs d’une immense étendue, tels que les lacs Erié, Ontario, Huron, Michigan et Supérieur.

de bois ont franchi cette limite, puisque les premiers officiers de la Compaguie du Nord-Ouest qui pénétrèrent sur les bords du grand lac des Esclaves, trouvèrent le long de la rivière de ce non, qui nest autro que le haut Mackenzie, une famille de Métis francu-dénès, uommée Beaulieu.—Géographie de P Athabas- Rates ACER et des grands lacs du bassin arclique, par l'abbé E. Petitot.

1 M. Picrre Margry a publié une intéressante étude sur les découvertes accomylies par les Varennes de la Vérendrye, Voir la Revue Canadienne, v. IX, p. 362-384.

INTRODUCTION XI

Si l’on ajoute que cette contrée est douée des ressources naturelles les plus diverses, et qu’elle est déjà habitée par une population de plusieurs millions d’âmes, on peut imaginer la perte incalculable que fit notre ancienne mère-patrie en ne prenant pas les moyens de conserver ces quelques arpents de neige, dans lesquels elle aurait pu se tailler un empire d’une inépuisable richesse, une France d'outre-mer, qui eût perpétué ses traditions et imprimé le sceau de son génie sur ce continent.

Quand tout ce pays passa sous le drapeau de l’'Angleterre—après la défense la plus héroïque que puisse offrir un petit peuple écrasé par le nombre— les établissements français de l’Ouest les plus populeux étaient ceux des Illinois.

Un historien américain ? dit que Kaskaskia — Notre-Dame de Cascasquias---comptait, en 1763, deux ou trois mille habitants ; mais nous croyons que ce chiffre est exagéré. Les jésuites avaient là un collége, que Charlevoix visita en 1720. Cahokia— Sainte-Famille de Kaoquia-—était un village important ; les sulpiciens y dirigeaient une mission qu'ils abandonnèrent, l’année suivante, pour retourner en France. Le fort Chartres, Saint-Philippe et la Prairie-du-Rocher contenaient aussi un bon nombre de familles françaises. Tous ces établissements étaient situés sur la rive est du Mississipi, au sud de l'Etat actuel de l'Illinois.

La plupart des colons s'étaient d’abord adonnés activement à la pêche et à la chasse, mais, dans la

Ÿ The Pioneer History of Illinois, by John Reynolds, p. 47.

XI! INTRODUCTION

suite, lorsque le gibier fut moins abondant, ils tour. nèrent leur attention à la culture de leurs champs, qui étaient d’une rare fertilité.

Quoique le gouvernement anglais se fût solennellement engagé à respecter tous. leurs droits et priviléges, beaucoup de familles, ne voulant pas rester sous sa domination, émigrèrent du côté ouest du Mississipi, croyant que cette contrée appartenait encore à la France, qui l'avait malheureusement cédée à l'Espagne par le traité de 1763. Là elles fondèrent successivement Saint-Louis, Saint- Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève, Nouvelle-Madrid et Gasconnade.

Plus de la moitié de la population dut passer ainsi de l’autre côté du fleuve; lorsque le recensement de 1768 fut fait, tous les anciens établissements français étaient dépeuplés. Le fort Chartres, qui comptait trois cents habitants, en 1764, n’en avait plus que quinze, et Saint-Philippe avait vu sa popu- Jation diminuer de cent cinquante âmes à ce même chiffre. Kaskaskia avait neuf cent trois habitants ; Cahokia, trois cents; Prairie-du-Rocher, cent vingtcinq : soit un total de treize cent cinquante-huit Français, restés sujets anglais dans ces cinq villages. Il y avait de plus quatre cent vingt-sept Français à Vincennes et cent vingt-six à Ouatanon, deux établissements situés sur la rivière Ouabache ; et quatrevingt dix au poste de Saint-Joseph, au nord-est du lac Michigan.

Après les colonies des Illinois, celle de Détroit était la plus nombreuse et la plus prospère. Le major Robert Rogers, qui en prit possession en

INTRODUCTION xt

novembre 1760, au nom du gouverñement anglais, dit que les colons français étaient établis sur les deux côtés de la rivière Détroit, dans un espace de huit milles; qu’ils formaient une population d’environ deux mille deux cents âmes, et qu'il fit prêter le serment d’allégéance à cinq cents personnes qui avaient porté les armes 1.

Le recensement de 1768 démontre que ces chiffres sont inexacts, car il ne porte la population totale qu’à cinq cent soixante-douze âmes. Bancroft dit posséder une relation manuscrite d’une Canadienne, madame Catherine Tibeau, portant qu’il n’y avait pas plus de soixante familles françaises à Détroit, quand le poste tomba aux mains des Anglais, et que le nombre des hommes ne dépassait pas quatrevingts.

Les établissements de Michillimakinac, de la Baie. Verte et de la Prairie-du-Chien, avaient moins d’habitants. mais ils ont pris par la suite un certain développement.

Après la conquête, l’'émigration franco-canadienne continua de se porter dans le Nord-Ouest. Nonseulement elle alla grossir les anciens postes de traite exploités par les Français, mais, poussant toujours en avant, elle fournit les premiers groupes de colons de la plupart des Etats de l'Ouest ainsi que de la Rivière-Rouge. Elle ne s’arrêta que sur les bords de l'Océan Pacifique, où elle jeta le germe des importants établissements de Vancouver et de l'Orégon.

2 À concise account of No; ir America, p. 168.

xIV “INTRODUCTION

Les . pionniers de la Colombie-Britannique sont aussi des Canadiens-Français. Les premiers ils ont escaladé ses montagnes abruptes, pagayé sur. ses rivières au cours rapide et rempli d’écueils, fait retentir ses échos de nos vieilles chansons, traqué les bêtes fauves de ses bois, et commencé le commerce des fourrures avec ses peuplades sauvages. Les premiers ils y ont élevé des temples au Seigneur, et implanté la véritable civilisation. Le groupe français le plus important se trouve, aujourd’hui, à Vancouver, où il y a un évêque de notre race, une superbe église, un couvent tenu par des religieuses canadiennes et des écoles françaises.

Nous pouvons en dire autant de nes compatriotes du Nord-Ouest canadien, répandus par centaines sur les bords de la Saskatchouan, du Mackenzie, et jusque sous les latitudes les plus glacées On comptait il y a quelques années que la Compagnie de la baie d'Hudson en avait plus d’un millier à son service. Quoique la plupart de ces éclaireurs de la civilisation soient disséminés dans l’intérieur, vivant et trafiquant avec l’indigène, ils commencent cependant à se grouper au fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche !, et à d’autres endroits, qui seront plus tard des centres prospères.

? Le lac La Biche sa un centre de ie deux, hé ne d'environ six cents âmes, parmi me es deux cents Métis français, dont Vorigine maternelle re crise ; trois cents hs

ammennnes EE M RE

}INTRODUCTION . Xv Nos établissements, du Manitoba sont trop bien connus pour qu'il soit nécessaire d’en faire ure longue mention. Leur population d’origine française s'élève à environ six mille âmes, dispersées principalement dans les endroits suivants : Saint- Boniface, Saint-Vital, Saint-Norbert, Sainte-Agathe, Sainte-Anne, Saint-Charles, Saint-François-Xavier, la Baïe-Saint-Paul, Saint-Laurent et Saint-George. Ce groupe français est solidement constitué, et son organisation sociale ne laisse guère à désirer, Ayant à sa tête un prélat éminent par ses vertus et ses lumières, Sa Grâce Mgr Taché, digne continuateur de l’œuvre commencée par Mgr Provencher, et un clergé français dont le zèle religieux s’allie au plus pur patriotisme ; possédant un collége classique et commercial, des couvents et des écoles de plus en plus fréquentés ; un bon système de paroisses ; une part assez large dans l’administration des affaires provinciales ?, la population française du Manitoba, il nous est permis de l’espérer, saura exercer le rôle civilisateur qui incombe de droit aux premiers pionniers de ce beau pays, à ceux qui ont tout fait pour obtenir son autonomie commerciale et politique. ;

+ Pour la première fois depuis l’entrée du Manitoba dans la Confédération canadienne, qui date de 1870, son gouverneur est un Canadien-Français, M. Joseph Cauchon. Il est nommé à ces hautes fonctions pour une période de cinq ans, son terme d’offlce commençant le deux décembre 1877 Dans l'administration locale, l'élément français est représenté par M. Joseph Royal et M. James McKay. M. Royal, publiciste distingué, est l’auteur des lois les plus importantes qui ré nt actuellement

C’est incontestablement le À etre D homme portique du pays. M. Joseph Dubuc est président de l’Assemblée législative : il a

formé partie pendant plusieurs années du gouvernement local. M. Marc A. Girard est l’un des deux représentants du Manitoba au Sénat : il a été premier ministre de la province en 1873. Le surintendant des écoles catholiques est M. Elie Tassé, ci-devant journaliste à Montréal et à Ottawa. fe

XVI INTRODUCTION

Comme elle reçoit depuis quelques années une émigration française assez considérable, recrutée principalement parmi les colonies canadiennes de la Nouvelle-Angleterre, nous pouvons aussi compter que la supériorité numérique des éléments étrangers qai l'entourent n’amoindrira pas trop'son influence politique et sociale.

Quoi qu'il en soit, une partie notable de la population de la nouvelle province est destinée à conserver le cachet français; elle a trop de sève, d'esprit d'union, de force d'expansion, pour être facilement entamée, encore moins absorhée, et ceux qui ont rêvé son anéantissement seront déjoués comme le furent ces autres francophobes, qui voulaient annihiler la race française dans ce pays même qui lui doit son existence.

Les Etats américains qui renferment aujourd’hui les établissements franco-canadiens les plus considérables, sont l'Illinois, le Missouri, le Michigan, le . Wisconsin et le Minnesota.

Par l'accroissement naturel, et surtout par l’adjonction de nombreux émigrants du Canada et de la Louisiane, les groupes français que les colons des Illinois allèrent fonder, en 1764, dans le Missouri, ne s’éleyaient pas à moins de six à huit mille âmes au commencement du siècle. Ils se sont assez bien conservés jusqu'aujourd'hui.

L’Etat de l'Illinois compte une population française compacte, établie principalemsat à Chicago et dans les localités environnantes, entre autres Bour-

bonnais, Manteno, les Petites-Îles, Sainte-Anne, * l'Erable, Moméni, Kankaki.

INTRODUCTION

Il y a environ vingt mille Canadiens dans le Minnesota et autant dans le Michigan. Dans le premier , de ces Etats, ils sont agglomérés en grande partie à Saint-Paul, à la chute Saint-Antoine, au Petit-Canada ?, au Lac-qui-Parle, et à l’Aile-du-Corbeau, Le seul comté de Monroe, au Michigan, rerferme au moins huit mille Canadiens; il y a aussi des établissements remarquables dans les comtés Saint-Clair et Macomb. La population francaise du Wisconsin est non moins nombreuse que celle de ces deux Etats, mais elle y est beaucoup plus éparse, ce qui peut faire craindre son absorption à certains endroits.

On trouve encore des milliers de Canadiens dans l'Ohio, l’Iowa, le Dakota, le Montana, le Colorado, le Territoire de Washington, le Kansas, l’Arizona, et jusqu’au Nouveau-Mexique.

Bon nombre sont aussi dispersés en Californie, où ils ont été attirés à l’époque où la fièvre de l'or amenait sur les côtes du Pacifique des milliers d’émigrants de toutes les parties du monde: plusieurs toutefois trappaient le castor, dès le commencement du siècle, dans la vallée du Sacramento et à

: Lu \i urnaux citaient dernièrement le nom d’un compatriote, M. Sylvain Nadeav, cultivateur du Petit-Canada, qui a

- ÿbtenu cinquante-huit premiers prix sur soixante et un pro-

duits ex à la foire de l'Etat, tenue à Saint-Paul, au mois

de septembre. M. Nadeau vient d’être élu député à la législature du Minnesota par le comté de Ramsay.

xvtr INTRODUCTION

la baie de San:-Francisco. Quelques-uns y ont obtent la fortune qu'ils poursuivaient, mais la plupart ont vu s’évanouir les rêves dont ils s'étaient bercés À leur départ du Canada. s

Lorsque Wilkes fit son voyage dans l’Orégon, en 1838, il y trouva sept à huit cents Canadiens, qui avaient précédé de plusieurs années l’émigration américaine. Vingt ans plus tard, l'élément français constituait encore la majorité de la population; il est groupé principalement sur les bofds des rivières Ouallamet et Kaoulis et près de la baie de Puget. Plusieurs des paroisses fondées par nos compatriotes sur ces rivages éloignés sont prospères; mentionnons en particulier Nesqually, Saint-François - Xavier, Saint-Louis et Saint-Paul. Une partie de la contrée qu’ils habitent porte le nom de prairies françaises 1.

Somme toute, nous ne croyons pas faire erreur en estimant à environ deux cent mille âmes la population franco-canadienne répandue dans notre Nord- Ouest et dans les Etats américains occidentaux.

+ M. Duflot de Mofras donne les noms des principaux Canadiens établis, en 1842, sur la rivière Ouallamet, avec la date de leur établissement : Michel Laframboise, J.-B. Desportes,* en 1881, Joseph Gervais,” J.-B. Perrault, * Joseph Delfort,* Etienne Luciat, çois-Xavier Lacoste, en 1882; P. Billique,* Joseph Deloze,* J. Arguette, en 1833; Xavier Dudevant,* en 1834; An Longnré, Louis Fournier, Charles Plante, en 1855 ; Charles Rondeau, en 1886 ; André Picard, en 1897 ; Charles Gay, Charles Roy, Louis Fortia. Les neuf Canadiens, dont les noms agi marqués d’une astérique, avaient signé, au mois de mars 1858, une pétition adressée au gouvernement de Washington pour te ra sa protection, et l’inviter à occuper le territoire de

gon.

INTRODUCTION xit

Mais ces Canadiens-Français dispersés en noyaux plus ou moins compacts depuis l'Alaska jusqu'au Mexique, ont-ils bien conservé leur religion, leur langue, leurs mœurs, les principaux traits du caractère national? Nous allons répondre à cette question avec toute l'exactitude que les renseignements recueillis par nous fort soigneusement, nous permettent d'apporter ici.

La condition religieuse des Canadiens de l’Oùest laissait beaucoup à désirer, alors que parcourant d'immenses solitudes, ils menaient une vie errante, sans autre compagnon que l’'indigène, sans frein contre leurs passions,ne rencontrant le prêtre qu’à de rares intervalles. Il faut reconnaître pourtant qu'un grand nombre avaient conservé vivace leur esprit de foi, et que souvent le coureur de bois fut le précurseur du missionnaire en annonçant lui: même la bonne nouvelle aux habitants de la forêt ?.

“Une amélioration s’est opérée au milieu de nos compatriotes dès qu’ils ont commencé à perdre leurs habitudes nomades et à former des établissements. Ils ont alors demandé des missionnaires à grands cris, se cotisant pour soutenir leurs prêtres et élever des temples au Seigneur. Les uns ont donné dans ce pieux dessein de beaux terrains; d’autres des sommes d'argent se chiffrant en plusieurs milliers de piastres; quelques-uns ont aussi construit des chapelles à leurs propres frais.

A défaut de maison de Dieu, on les a vus souvent

1 Le P. de Smedt, qui évangélisa la tribu des Koutanis, en 1842, dit qu’elle avait été instruite sur les principaux points de

la religion par un Canadien qui demeurait au milieu de ces Sauvages.

rh

INTRODUCTION

assister aux exercices de la prière et aux allocutions inspirées du missionnaire sous le dôme de la forêt, ou bien encore au milieu de la plaine déserte, sans autre abri que la voûte des cieux. Mais aujourd’hui l'on peut voir, chaque dimanche, des n.illiers d’entre eux se presser dans des églises magnifiques, en maints endroits de l'Ouest, pour entendre expliquer dans leur langue maternelle les grandes vérités de la foi.

Les groupes français du Missouri et de l'Illinois n’ont, du reste, presque jamais manqué de prêtres Ils furent d’abord desservis par des jésuites et des sulpiciens, puis par des missionnaires domiciliés à la Prairie-du-Rocher, à Kaskaskia et à Cahokia. Un écrivain catholique, M. J. Spalding, nous donne une liste assez complète de ces missionnaires jusqu’à 1829 1. nu

En 1814, Mgr Flaget, évêque de Bardstown, Kentucky, visita ces colonies françaises, et il fut profondément touché de ce qu’il vit, «Pendant la campagne épiscopale que je viens de terminer, écrivait cet intrépide évêque missionnaire, j'ai dû faire plus de trois cents lieues pour visiter dix ou douze miile catholiques, presque tous Français, disséminés sur les bords du Mississipi et du Missouri. J'ai été accueilli par eux comme un ange descendu du ciel. Ils ont rendu tout honneur à mon caractère, Jamais je n'allais d’un village à un, autre sans être accompagné de quinze ou vingt personnes des plus respectables du pays. Les églises étaient toujours ‘pleines lorsque j’annonçais la parole de

À Voir Life of Bishop Joseph Flaget.

ons rêt, ans hui ntre

en quer s de

inois tres , des iés à okia.

onne jus-

own, fut

INTRODUCTION XX

Dieu; je prêchais tous les jours au moins une ou deux fois, et même le dimanche, jusqu'à quatre fois. Le confessional ne désemplissait point; j'y restais bien avant dans la nuit; et très-souvent, dès les trois heures du matin, plusieurs personnes m'attendaient à la porte de ma chambre. Dieu'a béni tout particulièréement mon labeur. Beaucoup de conversions ont eu lieu, et la religion que je croyais bannie de ce pays lointain, a paru y reprendre son empire d'une muaière admirable ! »

En 1838, les Canadiens établis dans l'Orégon reçurent la visite de plusieurs missionnaires, entre autres des célèbres abbés Blanchet et Demers, devenus depuis tous les deux évêques, et ils acceptèrent avec empressement leur bienfaisante direction. Comme l'autorité civile était encore inconnue dans ces régions, ils soumettaient le règlement de leurs affaires temporelles à leurs prêtres, qui instruisaient leurs enfants, réglaient leurs différends, et faisaient le partage de leurs terres.

M. Duflot de Mofras, qui passa quelque temps dans le Territoire, vers 1842, raconte que, durant son séjour à Saint-Paul du Ouallamet, il fut témoin d’un exemple touchant de la docilité complète de ces Canadiens. L'un d’eux fut accusé d’avoir volé un cheval et avoua sa faute. Le conseil des pères de famille, présidé par l'abbé Blanchet, le condamna à restituer le cheval à son propriétaire, et de plus à rester trois mois à la porte de l'église pendant les offices. Cet homme s’était soumis docilement à cette épreuve ; dès le sécond dimanche, l'abbé Blanchet, après uue courte allocution, alla le cher-

XXII INTRODUCTION

cher, l'amena dans l’église, et le fit asseoir parmi les autres colons. Il est douteux, observe ce voyageur, que lé châtiment infligé en pareille circonstance par un juge civil eût produit un effet aussi efficace, outre que cette correction toute paternelle avait l’effat de ne laisser subsister aucune flétrissure sur l'individu qu'elle avait atteint ?,

Le P. de Smedt, l’intrépide missionnaire des Mon- Il tagnes Rocheuses, pénétra, au mois de septembre 1845, jusqu'aux sources de la rivière Colombie, et fut fort surpris de trouver en ces lieux écartés un (fl brave Canadien, qui reçut l'apôtre de Dieu avec de respectueuses attentions.

tt Après une marche d’un mois, dit-il, j'arrivai aux sources de la Colombie. Je ne croyais guère y

| rencontrer de quoi exercer le saint ministère. Mais | | . en quel endroit du désert les Canadiens n'ont-ils pas

pénétré ? Le roi qui trône dans ce pays solitaire est un brave habitant de Saint-Martin (Canada), qui depuis vingt-six années à quitté sa patrie. Son palais est construit de treize peaux d’orignal, et, pour me servir de ses propres expressions, il possède assez de chambres pour y loger son pelit train, c’est-à-dire sa femme et ses sept enfants avec tout son modeste avoir ; libre à lui de tenir sa cour (de dresser sa loge) partout où :! veut, sans que personne vienne lui em disputer l: «“: . Son sc 1e, c'est un piége à castor ; 8: 101, c’est sa carabine ; l’un sur le bras, l’autre sur le dos, il visite tour à tour ses nombreux

e Exploration du territoire de l'Orégen, des Californies et de la Mer Vermeille, v. II, p. 218.

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eur, | par utre t de vidu

INTRODUC'IMON XXII

sujets, le castor, la loutre, Le rat musqué, la martre, l'ours, le caribou, l'orignal, le mouton, la chèvre des montagnes, le chevreuil à queue noire, aussi bien que sou parent à queue rouge : tous, si la loi les atteint, lui paient tribut en viande et en peaux. Entouré de tant de grandeurs terresires, paisible possesseur de tous les châteaux de gram:t dont la nature a émbelli Les alentours, seigneur solaire de ces majestueuses montagnes qui élèvent jusu’aux nues leurs cimes glacées, Morigeon n'oublse pas son devoir de chrétien. Tous les jours, soi et matin, on le voit au milieu de sa petite !amille : genoux, réciter pieusement ses prières. Depuis plusieurs années, il désirait ardemment rencontrer wn | rêtre ; dès qu'il sut mon arrivée il accourut en tou. hâte, pour:procurer à s& femme et à ses enfants igne bonheur du baptème. Cette faveur leur fut accordée le jour de la Nativité de la Très-Sainte V erge, ainsi qu'aux enfants de trois familles indienne qui le suivent dans ses différentes migrations Ici encore, le saint sacrifice de la messe fut offert peur la première fois Morigeon s’approcha de la saste table. En mémoire de tant de bienfaits, une gramée croix fut plantée dans une prairie, que nous appe-

lâmes la plaine de la Nativite.

«Je ne puis quitter mon brave Canadien sans faire mention honorable de sa cuisine. Le premier plat qu’il m'offrit fut un ragoüt composé de deux pattes d'ours; un porc-épie enter mis à la broche, fit ensuite son apparition; puis, une grande chaudière fut placée au milieu des convives; chacun en tira le morceau qui lui convint; et certes il y avait de quoi choisir : dépouille de buffalo, chair d’orignal, queues de castor, perdrix, tourterelles, lièvres y

XXIV INTRODUCTION

figuraient à l'envie et donnaient satisfaction à tous les goûts1.»

Pendant de longues années, l'archevêque actuel de Saint-Boniface, Mgr Taché, a été l'un des plus dévoués’ missionnaires du Nord-Ouest, qu'il a parcourùü en tous sens, tout comme les Laflèche, les

Farauüd, les Lacombe ?, les Bourassa, les Thibault et è bien d’autres apôtres de la vérité. Entre autres É incidents de ses courses apostoliques, nous trouvons F

le trait suivant dans une lettre qu'il écrivait de la mission de Saïint-Jean-Baptiste de l’ile à la Crosse, en date du dix-sept juillet 1854 :

……..tJ'administrai, dit-il, le sacrement de confirmation à seize personnes au lac de Notre-Dame-des- Victoires. Parmi ces derniers se trouvait un vieux Canadien, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, que le * Seigneur semblait avoir réservé pour cette grâce tardive. Ce bon vieillard pleurait de joie, tant à cause de son propre bonheur que pour celui de sa nombreuse postérité, qu’il voyait sortir de l’idolätrie. Parti de Montréal, comm” tant d’autres, au

service des traitants, qui vicanent ici acheter les 4 pelleteries des Indiens, Cardinal (c'est le nom du à vieillard) avait fini par épouser une femme sauvage, à dont il à eu un grand nombre d'enfants. Ces derniers L

! Annales de la propayation de la foi, v. XVIII, p. 522-928. | 4 ? Le P. Lacombe est l’auteur de plnsieurs ouvrages d’ün grand mérite sur les langues sauvages. Le premier, il a ouvert un Hi chemin, sur un espace d'environ douze cents milles, depuis le Er lac Sainte-Anne (Manitou Lake) jpequ'an fort Garry ; la contrée w’il parcourut était alors infestée de Cris, d’Assiniboines et de auteux. Cette route est suivie aujourd'hui parles caravanes dé la Compagnie de la baie d'Hudson, Depuis quelques années, le P. Lacombe s'occupe activemènt d'un mouvement d'immi- Ro: gration française au Manitoba, qui a déjà eu des résultats très- Eh. satisfaisants,

INTRODUCTION XXV

voient grandir sous leurs yeux leurs arrière-petitsfils, et ces cinq générations, en se contemplant, peuvent -attester que notre climat glacé ne dévore pas ses habitants. Ce vieux Cardinal a éprouvé toutes les misères, toutes les privations qu’un homme peut supporter, et néanmoins, âgé de près d’un siècle, il jouit encore de toutes ses facultés physiqueset intc:. lectuelles; sa mémoire est prodigieuse : il est l'hi:. toire vivante du pays. Ici, la longévité des Canadiens est aussi proverbiale que celle des Français l’est au Canada !.»

François Beaulieu était probablement le plus ancien habitant du Nord-Ouest quand il mourut, au mois de novembre 1872, âgé de près de cen8 ans. Né dans le pays, il n’avait cessé d’y demeurer. Il habitait les bords du grand lac des Esclaves, à l’arri-

"vée des premiers employés du Nord-Ouest, vers 1778.

Il fut aussi l’un des Canadiens ? qui, quinze ans plus tard, accompagnèrent sir Alexandre Mackenzie dans son fameux voyage de découverte aux Montagnes Rocheuses. $

1 Annales de la propagation de la foi, v. XX VII, p. 224.

? Les autres compagnons de Mackenzie étaient Alexandre Mackay, Joseph Landry, Charles Doucet, Baptiste Bisson, François Courtois et Jacques Beauchemin. Joseph Landry et qise " Doucet l'avaient accompagné dans un voyage précédent.

Des Canadiens ont été choisis comme guides non-seulement, par Mackenzie, mais ÿs: presque tous ceux qui ont yoyage daus l'Ouest, dans le Nord-Ouest et jusqu’à l# mer polaire. Ce sont eux qui ont conduit la plupart des expéditions les plus importantes, entreprises dans un but scientitique, militaire ou de découverte. Personne ne connaissait aussi bien que ces voyageurs la géographie de cette vaste contrée. :

#* Sir Alexandre Mackenzie est surtout connu par la découverte du grand fleuve auquel il a donné son nom. «On ne suurait,» dit l’abbé Petitot, tenlever à ce voyageur l'honneur d’avoir découvert ofticiellement le Naotcha ou Mackenzie, de

XXVI INTRODUCTION

Ce vieux chasseur avait plus de soixante-dix ans lorsqu'il fut baptisé, en 1848, par Mgr Taché, alors Père Oblat, et il persévéra depuis dans la pratique de la religion avec une ferveur remarquable. Voici ce qu’en écrivait ce dévoué missionnaire, à la date de 1856 ....« Reposons-nous quelques instants chez le seigneur de la rivière au Sel, le bon vieillard Beaulieu, autrefois la terreur des maitres du pays et aujourd'hui l’enfant soumis de l'Homme de la prière, qu’il reçoit toujours avec empressement et générosité, versant des larmes sur les longues années passées dans l’infidélité et s’efforçant par une vie

admirable de foi‘et de piété de racheter le temps perdu 1.»

Nôus pourrions citer bien des exemples de ce genre, où l'esprit de foi de nos compatriotes se manifeste sous les formes les plus vives et les plus touchantes. Ceux!à pourtant suffiront à démontrer que, si le feu de la vérité religieuse est souvent resté à l’état latent chez eux pendant de longues années, il n’a fallu presque toujours qu’une occasion favorable pour le faire éclater soudainement avec une admirable vivacité.

l'avoir décrit et d'en avoir dressé le plan; toutefois nous ne dévons pas oublier qu’il se trouvait des Métis français dans la rivière des Esclaves,c’est-à-dire dans le haut Mackenzie, dès l’arrivée des premiers explorateurs. D'ailleurs sur tout le parcours du fleuve, les localités ont reçu et portent encore des noms francais, et le Mackenzie est beaucoup plus connu dans le pays sous le nom de Grande-Rivière. Faut-il voir dans ces données une preuve d’explorations faites antérieurement par des coureurs de bois canadiens ? C’est ce qu’il est permis de penser sans rter atteinte toutefois à l'honneur du grand voysgour qui égua son nom au Naotcha et découvrit la route du Pacifique, : — Géographie de V Athabaskaw-Mackenzie.

+ Vingt années de missions dans le Nord-Ouest, p. T4,

INTRODUCTION XXVII

Les Canadiens-Français de l'Ouest ont-ils bien conservé leur langue et leurs habitudes nationales ?

Dans les établissements les plus exposés, ils n’ont pas toujours résisté à l'absorption étrangère ; mais la plupart ont su conserver, comme un trésor précieux, le signe le plus caractéristique de leur origine, la langue française. Les témoignages de maints voyageurs que nous pourrions invoquer ne laissent aucun doute à ce sujet.

Volney, auteur du Tableau du climat et du sol des Etats-Unis, dit que les Canadiens-Français établis, au nombre de quatre-vingt-dix, au poste Vincennes, sur la rivière Ouabache, ne savaient point l’anglais, à la réserve de trois ou quatre, malgré leur contact avec les colons américains. Il reconnait que le langage de ces Français n’est pas un patois, comme on le lui avait dit, «mais un français passable, mêlé de beaucoup de termes et de locutions de soldat. Cela devait être ainsi, tous ces postes ayant été primitivement fondés ou habités en majeure partie par des troupes ; le régiment de Carignan a fait souche au Canada. .…. . Voisiner et causer sont pour des Français, un besoin d'habitude impérieux, l'on ne saurait citer, sur toute la frontière de la Louisiane et du Canada, un seul colon de cette nation, établi hors de la frontière et de la vue d’un autre : en plusieurs endroits, ayant demandé à quelle distance était le colon le plus écarté : «IL est «dans le désert, me répondait-on, avec les ours, à une «lieue de toute habitation, sans avoir personne avec « qui causer. » |

A la date de la visite de Volney, au mois d'août

XXvIII INTRODUCTION

1796, Vincennes comptait environ cinquante maisons, et se trouvait en plein désert, à soixante lieues du poste le plus rapproché.

Un voyageur français, M. Reclus, qui visita en 1859 les anciens étäblissements français de Cahokia, Kaskaskia, Saint-Charles, Gasconnade et Sainte- Geneviève, nous apprend «que leurs habitants s'adonnent à la culture, particulièrement à celle de la vigne et des vergers, qui est leur spécialité, vivant entre eux, ayant conservé leur langage et leurs mœurs, mais ayant vu se substituer peu à peu à leur ancienne et proverbiale gaieté, héritage des Canadiens, ane physionomie un peu mélancolique ; semblables dans ce pays dont ils sont pourtant les habitants origipaires à une population exilée qui regrette sa patrie.»

M. Ernest Duvergier de Hauranne fut très-étonné de trouver dans le Minnesota, en 1864, une nombreuse population française bien conservée: « Ce pays, dit-il,est plein de Français. L'ancienne colonie a laissé ici un petit noyau suffisant pour attirer des recrues. Quelques-uns viennent de la mère-patrie, la plupart ont émigré du Canada par les grands lacs. Quand je ne les aurais pas reconnus à leur langage, leurs plaisanteries, leurs danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les auraient désignés. D'ailleurs tous les anciens noms de la vallée du Mississipi portent la trace de cette origine. On trouve dans le Minne-

1 Tous les noms de grep si de positions, dans le Missouri, tel ue Montbrun, la Gasconnade, la Bonne-Femme, la Prune,

arbonnière, la Béniîte, sont français. Le mot de prairie it devenu anglais pour les habitants des Etats-Unis, comme savana était devenu français pour les colons des Antilles, — Voyages en Amérique, par J. McCarthy, v. I, p. 258.

NTRODUCTION Xxix sota, Saint-Cloud, Saint-Paul, Saint-Antoine, Sainte- Croix, le lac Pépin, plus bas, dans le Wisconsin, La Crosse, Trempeleau, Prairie-du-Chien, et tant d’autres. Ces lieux, qui sont devenus des villes, n’étaient au temps de la domination française que des postes militaires ou des comptoirs isolés; le bassin des deux fleuves comptait à peine quelques milliers de colons. Mais le nom français y reste attaché comme un indestructible souvenir!. »

Les Canadiens du Minnesota ont même réussi à faire publier, à différentes reprises, plusieurs documents officiels en français. Mais ils n’obtiennent cet acte de justice qu'aux époques où les partis politiques ont intérêt à se concilier leurs bonnes grâces, car nulle part ailleurs on ne tend plus vers l’unification de langage qu'aux Etats-Unis, où la langue anglaise règne presque partout en souveraine. Cette justice partielle, rendue à la langue européenne, la première parlée dans ces régions, est due én bonne partie à l’intelligente initiative de M. Z/ Démeulles, d’Osséo, lequel fut pendant plusieurs années l’un des membres de la législature du Minnesota.

M. Louis Simonin fait l'éloge des Canadiens accourus à la recherche de lor dans l’Eldorado américain : « Venus à pied en Californie à travers lés plaines de l’Amérique du Nord, les Canadiens exercent principalement, dans le comté de Mariposa, le métier de bücheron et de charbonnier. La plupart ne parlent que le français, la langue de leurs aïeux, et s’en font gloire. Ce sont de courageux et infatigables voyageurs, doux, honnêtes et fidèles à

+ Huit mois en Amérique, 1864-65, v. I, p. 240.

xx INTRODUCTION

leur parole. Ceux d’entre eux qui s’occüpent sut les placers ne sont guère heureux dans leurs recherches ; ils gagnent à peine de quoi vivre au lavage de l'or 1.» |

Ce même écrivain qui alla faire l'examen des mines de Marquette, Michigan, il y a quelques années, remarqua la même persistance à parler leur langue maternelle chez nos compatriotes de l'endroit : «Les Canadiens-Français, dit-il, tous hommes des bois, et de père en fils, familiers avec la manœuvre de la hache, sont employés à des travaux qu'ils exécutent mieux que personne. Quelques-uns ne savent pas parler l’anglais, saisissant exemple de l’attachement du Français pour sa langue maternelle, et de l'éloignement qu'il a toujours professé pour les choses des pays étrangers 2. »

Ecoutons maintenant M. William R. Smith, l’historien du Wisconsin : « Malgré tous les changements que cette contrée a subis, la langue française est encore parlée par une partie de la population. Quoique le dialecte canadien prévale parmi les colons français, cependant, il ne manque pas d’endroits, dans le Wisconsin, où l’on peut entendre le pur langage parisien, et où l’on a conservé l’ancienne courtoisie française. Pour s’en convaincre, il suffit de visiter les alentours de la Baïe-Verte et de la Prairie-du-Chien 5.» :

M. Smith est évidemment imbu de l’idée que les Canadiens en général parlent un patois; c’est une

* Voyage en Californie.

* Le Monde Américain, p. 228, ® History of Wisconsin, v. I, p. 112,

INTRODUCTION xxxt

fausse opinion, tant répandue parmi ses compatriotes, que nous ne lui reprocherons pas trop son ignorance sur ce point.

Un autre écrivain du Wisconsin raconte qu'il y a environ trente ans un voyageur français distingué fut surpris d'entendre un citoyen natif de cet Etat parler le français avec une pureté et une élégance qui le charmèrent ?,

Mais le plus beaü trait de cet invincible attache. ment à la langue française, nous allons le trouver là où nous n’oserions peut-être pas le soupçonner— sur les bords lointains de la rivière Ouallamet, dans l’Orégon, à plusieurs centaines de lieues du Canada ; il est consigné dans une intéressante relation de voyage, écrite par M. Duflot de Mofras, il y a plus de trente-cinq ans.

«Nous avons remarqué, dit-il, non sans plaisir, l'empressement que mettaient les Français du Canada à venir quelquefois de plusieurs lieues pour voir un « Français de France,» comme ils nous appellent. L'un nous disait que sa famille était venue de Normandie au Canada avec le marquis de Beauharnais, l'autre que son père avait servi au régiment de la Reine ; ils nous faisaient mille questions sur la France, et nous exprimaient vivement le désir de se réunir à elles, et, en attendant, de la savoir forte et heureuse. Quand nous nous arrêtions dans leurs fermes, nous étions sûrs d’y trouver la plus franche hospitalité ; ils nous prêtaient leurs meilleurs chevaux et nous servaient de guides dans nos explorations...

} Address delivered before the State Historical Éocen U Wisconsin, at Madison, january 21, 1851, by M. L. Martin, p.1 à

txxit INTRODUCTION

Bien que la grande majorité des colons aient épousé ‘ des femmes indiennes, la langue française est la seule en usage dans la colonie. Les rapides, les cascades, les mauvais pas portent tous des noms français : la Porte de l'Enfer, la Course de Satan, le Passage du Diable, les Cornes du Démon, et autres gentillesses puisées dans le vocabulaire français.

«Dans une visiteque novs fimesavec legouverneur Simpson au Ouallamet, nous ne pûmes nous empê-

*, cher de remarquer la pénible impression qu’éprou-

‘ vaient les Canadiens en se voyant gouvernés par une personne d’une race et d’une religion différente de la leur, et qui ne parlait même pas leur langue. Plusieurs fermiers, en effet, répondirent à sir George, qui leur disait en anglais: Bonjour, mes amis, comment vous portez-vous ?—Nous ne parlons pas anglais, nous autres, nous sommes tous Français ici.

« Les Canadiens, au reste, sont habitués à ne consi. dérer comme véritablement supérieur que ce qui vient de France; ils laissent percer cette prévention favorable dans les moindres choses. (C’est ainsi qu'ils appellent la plus belle race de canards domestiques, des canards de France; les souliers de cuir anglais, des souliers français, des livres sterling, des louis ; l’Europe, la France, et tous les blancs, des Français. Les Indiens eux-mêmes poussent si loin cette ancienne croyance, qu'un vieux guide, un Métis iroquois, auquel l’on demandait où avait été confectionné un fort beau fusil qu'il portait sur l'épaule, répondit qu’il venait de la vieille France de Londres ?.»

«Plusieurs fois», dit encore le même narrateur, «en parcourant la rivière Colombie, notre cœur a battu: en entendant, même au milieu du vent et de la pluie,

> Exploration du territoire de l'Orégon, etc., v. II, p. 215-214.

"RODUCTION XXXIII

entonner des airs qui nous rappelaient la patrie, en retrouvant sur ces rivages éloignés, chez ces fils de la Nouvelle-France, le courage et la gaieté de notre ancien caractère national :.»

On ne saurait citer rien de plus touchant, rien qui puisse flatter plus agréablement notre amour-propre national.

Le voyageur qui parcourt nos solitudes du Nord- Ouest est tout surpris d’y entendre notre langue, que Canadiens et Métis français ont portée jusqu'aux rivages arctiques. Henry disait 2, il y a un siècle, que les traiteurs anglais parlent d’érdinaire le français dans le Nord-Ouest, et cela est encore vrai pour un grand nombre.. Le français est aussi la langue du missionnairo et celle que les Sauvages connaissent le mieux. Si les Anglais ont eu le mauvais goût de substituer bien des noms nouveaux aux anciens noms français des localités, nos voyageurs montrent leur singulier respect pour leur origine en s’obstinant à conserver ces mêmes anciens noms, n’en déplaise à la géographie moderne.

Plus d’une de nos colonies franco-canadiennes possède des « Sociétés Saint-Jean-Baptiste, » qui sont à la fois des associations nationales et de bienfaisance. Tous les ans, elles chôment avec un enthousiasme indicible la fête de la grande famille française du Canada, célébrée avec tant de pompe, à pareille époque, sur les bords du Saint-Laurent.

Ibid, p.188. Voir aussi Voyages en Californie et dans l’'Orégon, pe M. de Snint-Amant, envoyé du gouvernement français, en

3 Travels and Adventures in Canada and the Indian Territories between 1760 and 1710, p. 329. :

XXXIV INTRODUCTION

Tous les ans, le vingt-quatre juin, des milliers de cœurs battent là-bas à l'unisson des nôtres, et de mandent au patron de notre pays de conserver toujours pleins de sève et de vitalité l'arbre de notre nationalité et ses rejetons qui croissent çà et là sur les bords des rivières de l'Ouest, jusqu’au-delà des Montagnes Rocheuses.

Nos compatriotes de l'Ouest exercent assez d'in. fluence politique dans certains Etats et Territoires pour pouvoir.élire quelques-uns des leurs dans les assemblées législatives.

Le premier lieuterant-gouverneur de l'Illinois a été un Canadien, le colonel Pierre Ménard, et le dernier sénateur du Missouri au Congrès de Washington, M. Louis-Vital Baugy, mort tout récemment, avait du sang français dans les veines. M. Crépeau qui fut gouverneur du Michigan, il y a quelques années, é it aussi de descendance franco-canadienne.

La législature du Minnesota a compté jusqu’à trois députés canadiens, et notre race a été aussi représentée plusieurs fois dans la Louisiane 1, 1: Mis-

: M. E.-E. Malhiot a joué un rôle politique marquant dans la Louisiane, où il avait émigré après la révolution canadienne de 1837. Ils'y distingus et comme avocat et comme politique ; en 1836, un district de l'Etat l’élut sénateur en son absence. Après avoir réalisé une fortune au barreau, il se livra à la culture, du sol mais éprouva de grandes pertes sur ses plantations, lors de la gnerre de Sécession. Ayant appris, plns tard, que beaucoup de Canadiens de sa paroisse natale, Saint- Pierre-les-Becquets, voulaient émigrer aux Etats-Unis, il conçut le projet de fonder une colonie française agricole dans l'Illinois. En 1566, il acheta d'immenses prairies très-fertiles, et une cinqaantaine de familles vinrent Éientôt commencer un étasement sous sa direction ; il construisit une chapelle et obtint les services d'un prêtre canadien. M. Malhiot travaillait avec beaucoup d'activité à assurer un avenir prospère à sa jeune colonie de L'Assomption, quand la mort vint le surprendre inoinément, au mois d'août 1875, à l’Âgo de soixante et un ans. Il aisse une épouse ét deux fils qui promettent de porter dignement s0n nom.

INTRODUCTION IEXV

gouri, l'flinois, le Michigan, le Wiscons: n, l’Indiana, le Montana et le Texas.

L'influence française serait encore plus sensible dans ces Etats si un grand nombre de Canadiens, dans l'espoir louable de revenir tôt ou tard au pays natal, ne refusaient de prêter le serment de naturalisation, qui peut seul leur permettre de se mêler activement de la chose publique.

On a écrit relativement peu de chose jusqu’à présent sur les Canadiens de l'Ouest. Il ne manque pas d'ouvrages très-intéressants sur les premières explorations dans cette vaste contrée, sur les grandes découvertes des Marquette, des Joliet et des La Salle; les mœurs et les habitudes de nos fameux voyageurs ont bien aussi exercé l'imagination de plusieurs romanciers — Cooper, Washington Irving, Jules Verne, Gustave Aymard entre autres; mais c?s écrivains, auxquels nous pouvons souvent reprocher des inexactitudes et même des injustices, n’ont guère dépassé ce cadre. Comme toujours les renommées les plus retentissantes ont absorbé l'attention publique au détriment d’autres personnalités, qui, pour être moins vantées n’en sont pas, pour cela, moins importantes.

Au reste, le silence qui enveloppe tant de faits dignes de mention, tant d'actes émouvants, héroïiques même, est assez facile à expliquer. Pour ne parler que de nos chasseurs et coureurs de bois, justement renommés, leurs exploits n’ont eu en général d'autre témoin que la nature sauvage qui les environnait. Ignorant l’art d'écrire leurssouvenirs, lorsqu'ils ont pu revoir leurs foyers, après avoir échappé à

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