‹ Les Canadiens de l'Ouest [microforme]Chapitre 19 sur 49 · MARIE-ANNE-VIGER BEAUVAIS · texte numérisé non relu

MARIE-ANNE-VIGER BEAUVAIS

Quelques colons vinrent partager sa solitude, entre autres Jean-Baptiste Nolin, Joseph Piquet et Laurent Barthe, en 1788, François Campeau, vers 1796,et Jean. Baptiste Dubois en 1803. Il leur fut facile d'acquérir des terrains des Sauvages, car on voit par un acte de vente, en date du treize septembre 1797, conservé dans les archives du comté de Wayne, que Nolin obtint de Quesquoislacamezuescame, Whetamesa, Meslisaquis et Bounancheche, chefs indiens, la propriété d’un terrain de deux acres et demi de front sur quatre-vingt-quatre de profondeur, situé en arrière du fort du Saut, moyennant quatre barils de rhum, de neuf gallons chacuñ, et seize livres de tabac. On trouve au bas de l'acte les noms de Jean- Baptiste Cadot, John Reed et George Kitson, comme témoins.

M. George Yarns déclara dans une déposition devant les commissaires chargés par les autorités américaines, en 1823, de régler la question des titres des propriétés au Saut-Sainte-Marie, qu’il avait vu Cadot, à maintes reprises à ce poste, notamment en 1794, 1796, 1801 et 1812. |

Brisé par l’âge et les fatigues d’une vie active, Cadot donna tous ses biens, en 1796, à ses deux fils, Jean-Baptiste et Michel, à la condition qu'ils prendraient soin de lui durant le reste de ses jours. Voici le texte français de l’acte de donation qui nous a été conservé :

«Saut-Sainte-Marie, 24 mai 1796,

« Fut présent, Jean-Baptiste Cadot, père, lequel attendu ses indispositions et son grand âge, reconnaissant l’amour filial que lui témoignent Jean- Baptiste Cadot et Michel Cadot, ses fils légitimes,

en considération de l'amour paternel qu'il leur porte, a, par ces présentes, fait donation entre-vifs pure, simple, irrévocable, etc., promet garantir de tous troubles, dettes, aliénations, et autres empèchements généralement quelconques — aux dits Jean- Baptiste Cadot et Michel Cadot, ses fils légitimes, présent et acceptant, pour eux leurs hoirs et ayantscause, le terrain attenant d’un côté à Monsieur Jean- Baptiste Nolin et de l’autre au nommé François Campeau, y compris les maisons, hangars, animaux, etc.

«Cette donation*faite moyennant et à la charge que les dits Jean-Baptiste et Michel Cadot, promettent et s’obligent solidairement l’un pour l’autre au dit sieur Jean-Baptiste Cadot, leur père, d’avoir soin de lui pendant sa vie, tant en santé qu’en maladie, par le moïen d’une pension, dans un lieu où ils pourront avoir la consolation de le voir passer agréablement ses jours.

«Fait et passé au Saut-Sainte-Marie, l’an et jour ci-dessus mentionnés, le dit Jean-Baptiste Cadot, père, ne sachant signer, a fait volontairement sa marque ordinaire,

Sa « JEAN-BAPTISTE X Capo. «Témoins : marque.

«J.-BTE. Nouiw, «JOHN JOHNSTON. »

Nous ignorons la date de la mort de Cadot. Suivant Joseph Piquet, qui fut pendant de longues années le compagnon de sa solitude, il serait mort vers 1803, tandis que M. George Yarns prétend dans sa déclaration à la commission américaine, men-

tionnée plus haut, avoir vu Cadot, au Saut-Sainte- Marie, en 1812. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'il s’éteignit à un âge fort avancé.

Nous connaissons peu de chose des deux fils de Cadot, Jean-Baptiste et Michel ; nous savons seulement que le premier mourut vers 1818. Tous deux avaient épousé des Sauteuses, et nous voyons par le traité conclu entre les Etats-Unis et les Sauteux, à Fond-du-Lac, le cinq août 1826, qu'une section de terre fut accordée à Saugemanqua, veuve de Jean- Baptiste Cadot, et à chacun de ses enfants : Louison, Sophie, Archangel et Polly; une autre section de terre fut donnée, en vertu du même traité, à Equaysayouay, femme de Michel Cadot, et à chacun de ses enfants qui demeuraient dans les limites des Etats- Unis. Une fille de Michel Cadot épousa un Canadien, du nom de Léon St. Germain, et la terre qui avait autrefois appartenu à Jean-Baptiste Cadot, au Saut- Sainte-Marie, lui fut dornée, mais elle n’en garda la propriété que jusque vers 1806.

Le colonel Thomas L. McKenny nous parle dans ses Sketches of a Tour to the Lakes (1:20), d’un nommé Cadot, qui habitait l’ile Saint-Michel depuis près de vingt-cinq ans: c'était probablement l’un des fils de Jean-Baptiste Cadot.—« Nous fûmes reçus, dit-il, par cet excellent traiteur français avec la plus grande cordialité. Ses maisons nous furent généreusement ouvertes, et tout ce qu’il possédait fut mis à notre disposition. Il a épousé une Indienne, une digne et bonne femme, qui lui a donné plusieurs fils et deux filles. Ses filles sont mariées à des traiteurs. C’est le

seul lieu qui m'ait réjoui le cœur, et qui m’ait rappelé les charmes du foyer et de la vie civilisée, durant un trajet de quatre cents milles, depuis notre départ du Saut.

«Saint-Michel était, il y a cent ans, le siége d’une mission jésuite, et est depuis longtemps occupé comme poste de traite. On trouve à peine une seule trace du lieu où la croix s'élevait, et où l’on essayait d’en expliquer les mystères aux indigènes. Une fois tous les deux ans, environ, un prêtre se rend de Montréal à Fond-du Lac, pour visiter les groupes disséminés des traiteurs et quelques Sauvages.»

M. William Kingston raconte une singulière histoire, dans ses Western Wanderings, au sujet d'un descendant de Jean-Baptiste Cadot.

M. Cailin, exposant de curiosités américaines, conçut, vers 1840, le projet de se rendre à Londres, accompagné d’un certain nombre de Sauteux, afin de pouvoir donner au public l’étrauge spectacle d’une bande de Sauvages, revêtus de leurs costumes primitifs, exécutant la danse du combat, le chant de guerre, et faisant connaître le mode de se servir du tomahäk, d'enlever une chevelure, de torturer ui prisonnier, de fumer le calumet de la paix, etc.

Catlin eut bientôt trouvé les peaux-rouges néces-” saires pour ce genre d'exposition. Il lui manquait, cependant, un chef, qui, par sa haute taille et sa fière apparence, put donner une bonne idée du rang éleyé qu’il occupait dans sa tribu.

En ce temps-là, vivait au Saut un charpentier d’origine française nommé Louis Cadot, dont la

mère, ou la grand’mère, était une Sauvagesse. Il était solidement bâti et sa taille était véritablement impo sante. Cadot parlait non-seulement l'anglais et le fran çais, mais plusieurs dialectes sauvages, car il avait agi plus d’une fois comme interprète lors de la dis tribution des présents du gouvernement aux Sauteux Il pouvait s'exprimer avec beaucoup de facilité, et orner, au besoin, son récit de fleurs et d'images, propres au genre d'éloquence des orateurs indiens.

Cadot n'était pas un Sauvage, mais ne lui était-il pas facile de se faire passer pour tel? Ne parlait-il pas com:1e un “auteux pur sang? N'avaitil pas quelque chose di teint rouge de l’Indien ? N’avait-il pas le port d’un guerrier redoutable? Ne pouvait-il pas se t:: acer et se baricier à la mode des aborigènes, se cou rir de peaux de daim, s'orner la tête de bouquets de plumes d’aigle, qui rendraient la transformation complète ? Sa connaissance de l'anglais ne devait-elle pas, de plus, lui être utile, pour expliquer à ses auditeurs ébahis les mœurs et les habitudes de ses prétendus frères, les enfants de la forèt ?

Catlin crut ne pouvoir mieux trouver comme chef de sa troupe, et il fit à Cadot des propositions, dans ce sens, qui furent acceptées avec empressement. Celui-ci quitta donc le marteau et la scie pour aller remplir le nouveau rôle qui lui était destiné à Londres, en plein Regent Street, avec Catlin et ses sauvages COMpagnons.

L’exposant annonça, à son de trompe, l’arrivée de sa troupe, et cette nouvelle créa beaucoup d’émoi parmi la population de la métropole anglaise. Aussi, des milliers de personnes vinrent contempler l'étrange spectacle qu’on leur offrait.

Louis Cadot remplit son rôle à la perfection, et

personne ne soupçonna la supercherie. Il employa son langage le plus pompeux, ses pius brillantes métaphores, pour peindre les charmes de la vie dans le bois, sans aucun des freins ou des exigences de la civilisation ; pour exalter la puissance d’un chef qui, comme lui, pouvait faire accourir à son appel des milliers de guerriers, prêts à le défendre ; pour raconter les prouesses qu’il avait accomplies, les combais périlleux qu’il avait soutenus, et pour énumérer le nombre de chevelures qui ornaient sa tente.

Parmi le flot de visiteurs que Cadot émerveillait pai ses récits fantastiques, se trouvait une jeune demoiselle, la fille d’un riche et respectable citoyen de Londres. Elle était belle, vertueuse, aimable, connaissait la musique, avait beaucoup lu, surtout les incomparables romans de Fenimore Cooper. Mais elle avait une imagination vive et romanesque, et les récits enthousiastes de Cadot l’impressionnèrent tellement, qu’elle crut au bonheur de cette existence indépendante et aventureuse, qu’il dépeignait sous de si belles couleurs.

Maitrisée peu à peu par la parole ardente de Cadot, la charmante Anglaise devint son auditeur le plus assidu. Jean-Jacques Rousseau soutenant sa fameuse thèse de la supériorité de l’homme sauvage sur l’homme policé, eût probablement produit moins d'effet sur elle que le tableau fantaisisie imaginé par le prétendu peau-rouge.

Cadot s’aperçut de l'influence de ses discours, et il redoubla d’éloquence pour rendre la fascination complète. La chose fut facile. De part et d'autre, on ne tarda pas à échanger des propos amoureux, et bientôt la jeune et brillante demoiselle eut donné son cœur à Cadoi. Elle lui promit mème qu'elle le suivrait

jusqu’au fond des bois, de l’autre côté de l’Atlantique.

Grande fut la désolation de ses parents, lorsque la jolie Londonnienne leur annonça son inviolable attachement au chef sauvage, et son prochain départ pour les forêts de l'Amérique. Mais ni les promesses, ni les menaces ne purent fléchir sa détermination. Elle croyait épouser un chef puissant, commandant à des muliers de sujets, et elle voulait partager les charmes et les dangers d’une pareille existence, si en dehors des conditions ordinaires de la vie. Elle vou. lait de l'étrange, du nouveau : où pourrait-elle en trouver davantage ?

Bientôt il ne fut plus question à Londres, dans un grand nombre de cercles, que du mariage projeté entre le chef sauvage et une charmante demoiselle anglaise. Cette nouvelle valut à M. Catlin des milliers de spectateurs, empressés de voir l’homme rouge qui avait réussi à faire une conquête aussi extraordinaire.

Après avoir épuisé inutilement tous ses moyens d'influence, le père de la malheureuse jeune fille consentit finalement à cette union; puis elle fit voile avec Cadot pour les pays inconnus, où son imagination lui faisait entrevoir tant de merveilles. Son piano, ses livres, plusieurs meubles élégants, beaucoup de riches toilettes la suivirent dans son long voyage de l’autre côté de l'Océan.

Que son désenchantement dût être grand! Que ses rêves de bonheur dürent être cruellement dissipés! Au lieu de 1a mener dans ses prétendus domaines, Cadot la conduisit sur les bords d’un grand lac, où ils passèrent deux longues années dans l'isolement le plus complet. Brisée de douleur, en proie aux plus sombres pensées, la femme de Cadot accepta coura-

geusement la pénible situation qui lui était faite, et elle refusa de retourner dans sa famille. Elle employa les secours que lui envoyèrent ses parents à pourvoir à ses besoins les plus pressants.

Cadot se rendit ensuite au Saut-Sainte-Marie, où il alla habiter une pauvre cabane, Sa malheureuse femme n'avait pas toujours été traitée jusque-là avec les égards voulus; mais les bons soins de cette dernière eurent pour effet d’adoucir la rudesse de son caractère. Plus tard elle fit connaissance avec le missionnaire de la localité, et, grâce à ses pieux enseignements, elle embrassa la religion catholique, que professait son mari. Quelques années après, elle s’éteignit doucement, parfaitement résignée, munie de tous les secours de l'Eglise, mais après avoir bu le calice jusqu’à la lie.

Cadot devint inconsolable, paraît-il, et il éleva un tombeau, de ses propres mains, à la mémoire de l’ange de douceur et de vertu, qui avait été lié à son existence par une fatale aventure. De ce jour il devint un tout autre homme. Conscient de ses torts envers sa femme, de l’immensité du sacrifice qu’elle avait fait pour lui, il se livra à la solitude, passant ses nuits à lire, à prier, à méditer, à arroser sa couche de ses larmes.

Lorsque Kingston visita le Saut-Sainte-Marie, au mois de septembre 1853, Cadot continuait ce genre de vie ascétique, pleuranttoniours celle dont il avait brisé l’avenir d’une manière si étrange.

CHARLES RÉAUME

Charles Réaume appartient à une famille respectable et distinguée. [Il est né à Laprairie, en 1752. La chronique donne peu de détails sur ses premières années : on sait seulement qu'il acquit une certaine somme d'instruction, dont il sut tirer part lus tard. À ‘ Cédant comme tant d’autres à l'espoir faire

fortune, Réaume déserta de bonne heure le foyer

natal et prit sa feuille de route pour l'Ouest. Il fit | la traite quelque temps, puis revint à Montréal avec l'intention de s’y fixer d'une manière permanente. Quelques mois après, il y épousa une personne d'un rare mérite, Mile Sanguinet, fille d’un riche marchand. Pour cause, probablement, d’incompati-

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bilité d'humeur, cette union n’eut pas d’heureux résultats. Sur ces entrefaites, la guerre de 1775 éclata avec les Etats-Unis. Réaume fut vivement sollicité de prendre parti pour les Bostonnais—nom sous lequel étaient alors désignés les Américains— mais il resta fidèle à la cause royaliste, que toute sa famille appuyait avec beaucoup d’ardeur.

L'année suivante, Réaume fut chargé d’une mission délicate auprès du gouverneur Carleton, qui avait dû quitter Montréal en toute hâte pour aller se réfugier à Québec. Cette expédition ne lui porta pas chance, car il fut pris par les Américains à une faible distanc: de Québec

M. Simon Sanguinet, son beau-frère, qui a publié un mémoire important sur cette guerre, nous donne les détails suivants, concernant l’infructueuse mission de Réaume: « Le 19 de mars 1776, M. Simon Sanguinet fit partir Charles Réaume, son beaufrère, avec deux autres jeunes gens, pour aller porter les nouvelles au général Guy Carleton; maïs étant rendus dans la paroisse de Saint-Nicolas, près de Québec, ils furent arrêtés, faits prisonniers et renvoyés à Montréal aux fers, où ils restèrent en prison pendant longtemps 1.» ;

Réaume se livra ensuite au commerce; mais comme il n'avait pas la triture des affaires, il lui fallut bientôt déposer son bilan. D'un caractère vaniteux et hautain, il ne voulut pas demeurer dan: es lieux, qui avaient été témoins de ses revers, et il reprit sa course aventureuse vers l'Ouest, abandonnant brusquement ses amis et sa jeune femme, digne assurément d’un meilleur sort.

1 Témoin oculaire de l'invasion du Canada par les Basionnais. Journal de M, Sanguinet. Publié par M. l’abbé Verreau,

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Grâce à la protection de quelques parents établis au Détroit, Réaume parvint à se faire nommer capitaine dans le département des Sauvages, avec une solde de dix shillings sterling par jour. Ses coups de sabre ne lui valurent ni médaille, ni rosette. 1l ne figura qu’à la prise de Vincennes, par le général américain Clarke, au mois de février 1779, où il fut fait prisonnier avec toute la garnison anglaise.

Pour échapper aux rigueurs de l’emprisonnement, notre malheureux militaire prit le serment de neutralité, qu’il se garda bien d’enfreindre, et, une fois mis en liberté, il ne fut pas lent à retourner au Détroit.

Vers 1790 ou 1791, Réaume se fixa à la Baie-Verte, où il r’y avait peut-être pas encore vingt feux. Dans l'automne de 1792, il alla, en compagnie de M. Jacques Porlirr, faire la traite à son compte sur les bords de :. rivière Sainte-Croix 1.

Une solitude aussi profonde devait offrir bien peu de charmes à ceux qui avaient le courage de l’habiter pendant de longs mois. Pour mieux en dissiper les ennuis, Réaume invitait parfois quelques-uns de ses camarades du désert à venir égayer ses modestes repas et à les arroser de copieuses libations. Ceux-ci ne manquaient pas de se rendre avec empressement à cet appel. Les traiteurs profitaient de ces Joyeuses réunions pour raconter les dernières aven-

? La rivière Sainte-Croix fut ainsi appelée +nnt 1700, pour rappeler le souvenir d'un Français de ce nom, : : ‘t naufrage à son embouc:4:+, Elle est désignée sous le nur: de riviere du Tombeau, di: 1n6 carte qui accompagne une édition desVoya-

es du P. Hen»epin, de 169$, et sous celui de rivière Magdeleine, 8 la carte &e Coronellis, publiée à Paris dix ans auparavant.

tures, les derniera épisodes, les dernières chasses, plus on woins périlleuses, dont la forêt avait été témoin.

Un jour, t'éaume iuvi‘e à diner Jacques Porlier, Laurent Fily ct quelques autres. Ceux-ci se rendent à l'heure voulue chez ieur hôte, qui avait préparé lé menu avec tout le soin possible,

Les convives commençaient le repas avec entrain quand tout-à-coup u'. Mé is, Amable Chevalier, fait irruption daus la saile à dîner, observant, sans autres sréliminaires, 19 le service était incomplet, vu qu'il u’y avait pas de plat pour lui.

Oui, il y en a assez, répondit Réaume.

Le dernier mot n’était pas prononcé que le Métis arrache la casquette de Réaume, la met sur la table, et l’emplit à pleines mains d’un certain mets sauvage —appelepe-oue-tagah, —venaison préparée à l'huile, qui n’était pas précisément à l’état solide.

Ce fut l'affaire d’un instant. Réaume n’était pas homme à subir froidement une insulte aussi grossière ; il saisit à son tour la venaison et la lance à la figure de Chevalier. Une lutte s’en suivit, et les convives firent difficilement lâcher prise aux combattants. L'intrus fut éconduit prestement, et le repas, entre-coupé par cette scène vive, se termina au milieu d’une bruyante gaieté.

Réaume se plaisait à dire que sa femme qui habitait Montréal viendrait demeurer «le printemps suivant» à la Baie-Verte. Il répétait la chose si fréquemment d'année en année, que les Sauvages finirent par se moquer de lui. Ayant fait rencontre un iour d'un Ménomoni — dont le nom sisuiñe «cel qui vientr—il lui demanda «ii ente.cait 56 m. “bientôt, vu qu’il avançai! :1 âge.

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—Oh ! non, dit le Sauvage, vous avez déclaré que Mme Réaumeé arriverait le printemps prochain, et je ne veux pas en épouser d'autre qu’elle.

Réaume ne trouva pas cette boutade plaisante, et il y riposta par une kyrielle de s ..…., quiamusèrent beaucoup les Sauvages, car le juron est banni de leur langue.

Au printemps de 1793, Réaume se rendit à la Baie-Verte et de là à Michillimakinac, où il obtint des marchandises à crédit pour une valeur de six à sept cents piastres. Il les fit transporter à la Baie, puis se bâtit une cabane grossière pour commencer de nouveau ses opérations mercantiles. Il écoula facilement ses marchandises, mais il gaspilla le produit de vente. Ses fournisseurs refusèrent de lui faire de nouvelles avances, et sa carrière commerciale se termina par une seconde déconfiture.

Jean s’en alla comme il était venu, Mangeant le fond avec le revenu.

Réaume n'était pas fait évidemment pour thésuuriser. Voyons s’il était plus en état de rernplir les fonctions de juge, qui allaient lui être confiées.

Plusieurs de ses biographes disent que Réaume agissait comme juge de temps immémorial. Il paraît cependant qu'il reçut sa commission des autorités anglaises du Détroit, avant la reddition de ce poste aux troupes américaines, en 1796. Plus tard, la région du Wisconsin fut annexée au territoire de l’Indiana, et, grâce à la recommandation d'un M. Rondel, de lIllinois, le gouverneur Harrison le confirma

dans ses fonctions, quelques années avant la guerre de 1812.

Réaume devint en conséquence le personnage le plus important de la Baïe-Verte. En peu de temps son autorité fut illimitée, et personne ne s’avisa de la lui contester. Comme il y avait plus d’un dexisiècle que cette localité n’avait pas été visitée par les missionnaires, les mariages s'étaient faits, jusque-là, par contrat et devant témoins; des arbitres réglaient les différends, et les criminels étaient envoyés au Canada pour y subir leur procès.

Réaume se chargea de toute cette besogne, et tâcha de remédier aux inconvénients de cette situation anormale. Tous les procès étaient institués devant son tribunal ; il redressait les torts, mettait au violon les mauvais sujets, ou les récidivistes, présidait aux mariages—sans, toutefois, jamais perdre de vue ses honoraires non tarifés. On a constaté qu'il tenait des registres, où les mariages de ses justiciables étaient soigneusements inscrits.

Muni de deux commissions, Réaume agissait en vertu de l’une ou de l’autre, suivant son. bon plaisir. Si quelque question épineuse surgissait, il mettait en vigueur les usages des traiteurs ou la Coutume de Paris, qui a longtemps régi le Nord-Ouest.

La première cour du comté de Brown, qui comprenait la Baie-Verte dans son rayon, fut établie le vingt-sept octobre 1818 ; mais les plaideurs aimaient mieux se soumettre sans réserve aux décisions du juge Réaume, que d’en interjeter appel.

De fait, le tribunal de notre magistrat étaitsuprème, et,entre autrespoints de ressemblance avec le Dandin des Plaideurs, il pouvait se flatter d’être comme lui,

Sssosses liens e Un juge sans appel Et juge du civil comme du criminel

CHARLES RÉAUME 129

Réaume n'avait ni la science des formes, ni celle des lois. Sur les rayons de sa bibliothèque ne s’étalaient pas ces interminables répertoires de jurisprudence, ni ces volumineux précédents, chargés de la poussière de plusieurs âges, criblés de contradictions, sur lesquels vieillit l’homme de loi anglais, et où l’écart est aussi facile que dans le fameux labyrinthe mythologique.

Rien de tout ce docte chaos. Un volume dépareillé de Blackstone formnait toute sa richesse légale. Et Réaume était loin de toujours parler par la bouche de cet oracle. Il avait foi dans l’axiome latin: rectum enim est sui judex—l’esprit juste contient en luimême sa règle et son compas.

Cela n'empèchait pas qu’il résolvait les affaires les plus difficiles, les plus compliquées, sans hésitation, avec un aplomb et une sagesse. un peu plus discutable que celle de Salomon. On l'accuse d’agoir été partial et de n’avoir jamais jugé contre les traiteurs qui pouvaiei‘ :cutenir les frais d’ur appel ; de cette façon, leurs pe::'res employés étaient soumis à la loi du plus fort. Toutefois, son administration ne fut pas marquée par une trop grande sévérité. Il ét’'t loin de ressemblerau célèbreJeffreys,—connu en A. ‘terre sous le nom de juge sanguinaire (bloody judge)—-qui ne jubilait jamais autant que lorsqu'il avait condamné un de ses semblables à la potence. Car, Réaume n’exerça jamais la prérogative de la peine capitale.

On à 1 quelques anecdotes sur son compte, qui ne font pas plus honneur à son jugement qu’à son esprit d'équité. Si bizarres qu’elles soient en général, elles contribueront à nous faire connaître ie mode d'administration de la justice au Nord-Ouest en ces temps primitifs.

M. James W Biddle 1 dit que durant son séjour à la Baie-Verte, un voyageur fut accusé d’avoir commis un acte de violence sur une fille métisse. La preuve était accablante contre le prévenu. Tant d'iniquité souleva la colère du bon juge, qui condamna le coupable à acheter, deux robes à la plaignante, puis à faire de l’horticulture dans son propre jardin durant trois semaines, — l'huissier devant payer les frais...

Une autre fois, un ami de M. Biddle eut une querelle avec un chicaneur de la localité. Celui-ci institua une 1ction contre lui, et Réaume lui envoya une sommation de comparaître devant son tribunal. En guise du papier timbré voulu par notre procédure moderne, l'huissier exhiba le coutelas aigu du juge, qui depuis longtemps servait à cette fin.

Au jour fixé pour la cause, le défendeur qui connaissait le ‘ble du juge, se rendit à un magasin voisin Le y acheter un ar'icle de bas prix. Lorsqu’il arriva devant Réaum celui-ci lui dit brusquement :

—Vous pouvez vous en aller. Allez-vous-en, car j'ai rendu jugement contre vous.

—Bonjour, M. le juge, dit le défendeur.

—Bonjour, répondit-il. Tai rendu jugement contre vous. . |

—En passant près du magasin de Burgan, dit le : défendeur, j'y ai vu cette petite cafetière, et je l'ai achetée dans le dessein de vous la présenter. Me ferez-vous le plaisir d'accepter, M. le juge ?

—Oh ! oui, je vous remercie beaucoup, je vous suis bien obligé.

4 Recollections of Green Bay in 1816-17.

CHARLES RÉAUME 131

—Mais, M. le juge, je ne dois rien à cet homme.

—Vraiment, vous ne lui devez rien ?

— Non, je l'ai réellement surpayé.

—La canaille ! riposta le juge. Je renverse ma décision, et il paiera les frais !

L'anecdote suivante est empruntie à l'ouvrage de Mme Kinzie: Waubin, qui est semé de traits curieux sur les commencements du Nord-Ouest.

Deux hommes comparaissent un jour devant Réaume. Le juge écoute patiemment la plainte bien accentuée de l’un, et la défense non moins énergique de l’autre. Après l’interrogatoire des témoins, il se lève avec dignité et prononce la sentence suivante: Vous êtes tous les deux dans le tort: vous, Boisvert, le demandeur,vous m’apporterez une charge de foin, et vous Crèle, le défendeur, vous m'apporterez une charge de bois. La cause est réglée.

C'est La Fontaine qui a dit:

On fait tant, à la fin, que l’huitre est pour le juge, Les écailles pour les plaideurs,

Laissons maintenant la parole à M. Henry S.

Baird ?, de la Baïe-Verte :

Un jour, dit-il, l’un de mes amis est assigné devant le juge Réaume. La cause devait être plaidée à deux heures de l’après-midi. Le défendeur oublie l'heure indiquée, et quatre heures sonnaiïent lorsqu'il s’aperçoit de son retard. Il se rend toutefois à l'audience, après avoir eu la précaution de placer une bouteille de bon rhum dans l’une des poches de son habit.

Le défendeur ne tarde pas à constater que la cause a été jugée contre lui, parce qu’il a manqué de

1 Recollections of the early History of Northern Wisconsin.

respect au tribunal en ne comparaissant pas à l'heure voulue, Le demandeur jubile, et Réaume se renfrogne avec un air de dignité froissée.

Après avoir vainement demandé ne nouvelle audition des témoins, le défendeur s'approche de la porte d’une chambre voisine et invite Réaume à l'y suivre. Il remplit aussitôt deux verres du précieux liquide, et, à cet aspect, la figure impassible du juge s’illumine soudain. Sans trop d’instances, Réaume approche de ses lèvres le breuvage séduisant, et en absorbe une dose assez copieuse pour noyer son ressentiment.

Il ne disait pas comme Dandin :

scies es se Ça, messieurs, point d'intrigue.

Fermons l’œil aux présents et l'oreille à la brigue.

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