‹ Les Canadiens de l'Ouest [microforme]Chapitre 36 sur 49 · ER · texte numérisé non relu

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Joseph Rainville est d’origine métisse. Son père était un Français bien connu, et sa mère une Siouse ou Dakota, alliée aux principaux guerriers de la bande des Kaposia. Il naquit en pleine solitude, un peu plus bas que Saint-Paul, vers 1779, durant la guerre de la Révolution américaine.

Le vaste territoire qui comprend aujourd'hui le nord de l'Illinois, le Wisconsin, l'Iowa et le Minnesota, n’était pas alors habité par plus de six familles de blancs. Aussi Rainville grandit en véritable enfant du désert, et ses habitudes s’assimilèrent bientôt à celles des indigènes.

1 Les historiens américains écrivent enville.

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Comme cela arrivait souvent, sa mère déserta son mari, et alla demeurer avec un Sioux, sans qu'aucun Sauvage se formalisât de cette nouvelle alliance. Car, si le mariage se brisait difficilement chez quelques nations, le lien conjugal se dissolvait, chez d’autres, suivant le caprice de l’homme ou de la femme. Souvent un Sauvage avait daus sa cabane deux ou trois femmes, qui vivaient ersemble: avec plus ou mcins d'harmonie. Les Sioux ‘aient polygames, et, une femme ne s’obtenait pas parmi cette peuplade, en lui faisant la cour, mais en l’achetant; un cheval, quatre ou cinq fusils, ou six à huit couveftures, en étaient d'ordinaire le prix.

Le père de Raïnville, frappé de son intelligence précoce, l’amena de bonne heure au Canada. Il confia son éducation à un prêtre canadien, doué d’une grande bienveillance, qui lui fit connaître la religion catholique. Il était encore jeune lorsqu'il revint dans l’ancienne solitude des Sioux, où, peu de temps après, il eut à pleurer la mort de son père bien-aimé.

Le traiteur Robert Dickson—dont il a été maintes fois question — demeuraït à cette époque dans le territoire äu Minnesota. Sachant que Rainville était solidement constitué, et habitué à franchir de grandes distances, il l’employa comme coureur de bois. Ce dernier parcourut ainsi toute la région solitaire du Minnesota et du Missouri, et se fit favorablement connaître de toutes les tribus sauvages, disséminées dans ce vaste rayon. 1l avait l'avantage de savoir leurs dialectes divers, et sa mémoire était meublée de leurs belles légendes, où l’originalité le dispute à la richesse des images. Ayant épousé une Siouse, les Indiens le comptaient comme un des

leurs. Son mariage avait été célébré à la Prairiedu-Chien, par un prêtre catholique.

En 1797, Raiïnville passa l'hiver avec Jacques Porlier, près de Sauk-Rapids. Quelque: années plus tard, il servit de trucheman, ainsi que Pierre Rousseau, au lieutenant américain, Zébulon Montgomery Pike, dans son expédition, qui avait pour objet principal d'explorer les sources du Mississipi.

Cet intrépide officier fut tellement satisfait de ses services qu’il le recommanda à la charge d’interprète des Etats-Unis. Dans une lettre au général Wilkinson, datée de Mendota, le neuf septembre 1808, il disait: «Je vous recommande pour ce poste un M. Joseyh Rainville, qui a agi comme interprète pour les Sioux, le printemps dernier, aux Illinois, et qui m'a servi gratuitement en cette qualité dans toutes mes entrevues avec cette tribu. C’est un homme res pecté par les Sauvages, et que je crois honnête. »

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Lors de la guerre de 1812, le colonel Dickson reçut ordre du gouvernement canadien d’armer les tribus du Nord-Ouest contre les Américains. Il crut ue pouvoir mieux faire que de confier le commandement des Sioux à Rainville, qui, plus que tout autre, exerçait sur eux une utile influence. Ce dernier obtint le grade et la solde de capitaine dans l’armée anglaise, et il marcha sur la frontière des Etats-Unis à la tête des Ouaboucha, des Kaposia, et d’autres bandes de la tribu des Sioux. Il prit part, entre autres engagements, au siége du fort Meiss, en 1813.

Raiïnville fit preuve, non-seulement de bravoure,

mais encore de beaucoup d'humanité. Les Sioux ne sont pas faciles à contrôler, et ils sont inclins à la cruauté comme bien peu d’autres tribus. Grâce à son ascendant, Rainville les empêcha presque toujours de se livrer à des actes de barbarie, comme ceux dont se rendirent coupables, par exemple, les Outaouais, les Sauteux, les Potouatomis et les Miamis.

Un jour que Rainville était en conférence 'avec Ouaboucha et le célébre chef, Petit Corbeau, un Koposia vint leur demander de se rendre en toute hâte au milieu des tribus réunies, car elles étaient sir le point de manger un Américain. En arrivant au licu désigné, ils furent surpris de voir que les Ouinébagons s'étaient emparés d’un captif amérisaiu, et, qu'après l'avoir fait rôtir et séparé en autant de parties qu’il y avait de nations, ils invitaient le plus brave guerrier de chaque tribu à s’avancer et à manger un morceau du cœur et de la tête.

Rainville et les autres capitaines s’indignèrent à la vue d’une pareille atrocité, digne des cannibales de la Nouvelle-Zélande. Le colonel Dickson ayant demandé au Ouinébagon, auteur de ce crime odieux, qui l'avait poussé à préparer ce festin de chair humaine, il répondit qu’il agissait encore mieux que les Américains, qui brûülaient les maisons des Sauvages, ravissaient leurs femmes et leurs enfants, puis les égorgeaient, Ce Oui ‘ébagon reçut ordre de quitter 1: camp.

Ce fai! réduit à leur juste valeur les assertions de certains historiens, qui prétendent qu’on ne saurait citer contre les Sauvages un seul cas d’anthropophagie. Il n’est pas, du reste, exceptionnel, et on en

voit des exemples assez nombreux dans les relations des premiers missionnaires de ce pays.

Après la guerre, Rainville vint résider au Canada, recevant la demi-solde de capitaine anglais. Il entra ensuite au service de la Compagnie de la baie d'Hudson, dont les postes s’étendaient jusque sur les rivières Mississipi et Minnesota. I! passa l'hiver avec sa famille au milieu des Sioux, et, dans l’été, il visita les postes de la Compagnie, à l’embouchure de la rivière Rouge.

En 1819, les Etats-Unis commencèrent la construction d’un fort au confluent de la rivière Minnesota et du Mississipi. Depuis cette date, Rainville eut des rapports plus étroits avec les Américains. Comme quelques-uns des postes de la Compagnie de la baie d'Hudson étaient situés dans les limites des Etats-Unis, et que des difficultés s’élevaient au sein de cette puissante association, il fonda, en 1822, avec Jean-Baptiste Faribauit et quelques trappeurs écossais, une autre société commerciale : « La Compagnie Columbia de fourrures (Columbia fur Company).» Rainville devint l’âme de la nouvelle organisation. Il dut, en même temps, renoncer à sa demi-solde de capitaine anglais, parce qu’il n’habitait plus le ter. ritoire britannique.

Lorsque le major Stephens Long se rendit au fort Snelling, l’année suivante, il fit connaissance avec Raiïnville, et l’employa comme interprète et guide de l’importante expédition, qui avait pour but d'explorer la rivière Minnesota et la rivière Rouge du Nord. L’historien de cette expédition, le profes-

seur W. H. Keating, minéralogiste remarquable, a écrit uu fort intéressant ouvrage 1 sur les Sioux, et il reconnaît qu’il doit à Rainville la plupart de ses renseignements.

Cette expédition, formée sous les auspices du gouvernement américain, partit du fort Saint-Pierre le sept juillet 1823. Elle se composait du major Long, d’un astronome, d’un minéralogiste, d’un médecin, d’un zoologiste, d’un artiste, de Raiïnville, interprète des Sioux, d’un jeune Canadien, interprète des Algonquins, de vingt-huit aides, d’un officier et de M. Snelling.

M. J. C. Beltrami, italien réfugié aux Etats-Unis, accompagna aussi l'expédition. Il mentionne Rainville en termes très-élogieux dans son intéressant récit de ce voyage 2.

La Compagnie Columbia de fourrures obtint en peu de temps beaucoup Ge succès. Jalouse de ses progrès, la Compagnie américaine des pelleteries réussit à acheter ses propriétés, nuis retint les services de ses coureurs de bois. A la suite de cet arrangemeni, Rainville alla continuer la traite au Lac-qui-Parle ÿ, où il passa le reste de ses jours.

, drrope of an Expedition to the Sources of Saint Péter’s River, in

3 Voir Pi image and Discovery of Mississippi, vol. II, p.- 810, 814, 322, 529, 330, 581, 582 ob 338. pi proces

#. Traiteurs canadiens brevetés parmi les Sioux en 1826 :—

J. Rainville, Lac-qui-Parle.

François Grandin, Traverse-des-Sioux.

Louis Provençal, » , A

Après avoir vécu plus d’un demi-siècle au milieu des Sioux, sur lesquels il exerçait un contrôle absolu, il n’est pas surprenant qu’à un âge avancé il ait fait preuve d’un esprit de domination. Sachant que la tribu à laquelle il appartenait était insoucieuse du lendemain, et ne s’occupait nullement de son existence future, il usa de son influence pour lui enseigner la culture. Il sema le premier du blé sur les plateaux du haut Mississipi, et il fut aussi le premier à s’adonner à l’élxvage du bétail en grand : ses moutons et autres animaux erraient par centaines dans les prairies du Lac-qui-Parle.

Tant que le- Minnesota existera, on se souvicendra de la bienveillante hospitalité qu'il exerçait envers les voyageurs. En toutes circonstances, il se montra l’ami du Sauvage, du Canadien et du missionnaire. Aussi, les Sauvages ne manquaient pas de lui rendre mille honneurs. Les voyageurs se plaisaient à causer avec lui, car sa conversation était toujours instructive, et il leur communiquait des faits vraiment pleins d'intérêt. Son poste obtint du renom parmi les explorateurs, qui aimaient à venir se reposer sous son toit de leurs pénibles courses.

Son fils fut choisi comme interprète de Jean N. Nicolet, astronome français de renom, qui, après avoir perdu tout ce qu’il possédait en de malheureuses spéculations, se rendit aux Etats-Unis, et alla explorer les sources du Mississipi, au mois de juillet

En 1833-34 :—

Alexis Bailly, Mendota.

Los Provençal, Traverse-des-Sioux.

J.-B. Faribault, Petits Rapides du Minnesota. J ogoph Rainville, Lac-qui-Parle.

Rainville, jr., Little Rock.

Louis Dufauit , Lac Rouge,

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1836. En 1837, le gouvernement américain le chargea d’une nouvelle mission, celle d'aller examiner le territoire du Minnesota, en compagnie de M. John €. Frémont, que ses voyages au-delà des Montagnes Rocheuses devaient plus tard illustrer.

Dans. un rapport au Congrès, Nicolet rendit le tribut suivant d’éloges à Raïinville et à sa famille : «Je dois faire observer que la maison de la famille Raïinville, depuis un bon nombre d'années, a ét4 la seule retraite que les voyageurs ont pu trouver entre Saint-Pierre et les postes anglais, distance de sept cents milles. [L’hospitalité prodiguée par cette respectable famille, la grande influence qu’elle exerce sur les Sauvages de ce pays, pour le maintien de la paix et la protection des voyageurs, devraient recevoir, outre le témoignage de notre gratitude, quelque marque spéciale de reconnaissance de la part des Etats-Unis et de la Compagnie de la baie d'Hudson.»

Featherstonaugh, géologue anglais, passa quelques jours au Lac-qui-Parle, a: commencement du mois d'octobre 1835. Il se plaint d’avoir été reçu assez froijement par Rainville, qui soupçonnaïit en lui et ses compagnons des trafiquants de pelleteries. Mais son hôte lui témoigna plus de cordialité lorsqu’il l’'eût complétement rassuré sur la nature de son expédition, dorit le but était, avant tout, scientifique.

Ce voyageur nous représente Raïnville comme ayant une figure brune, des traits fortement accentués, une épaisse chevelure noire, et une taille moy-

enne : ses manières avaient une tournure passablement française. Sa femme était fort bienveillante. Elle avait un fils âgé de vingt-six ans, deux filles et un domestique. Elle mettait tout le soin possible à aporêter le menu du jour, qui était d'ordinaire fort modeste : de la viande d’ours, des pommes de terre, du sucre d'érable et du thé.

Durant son séjour au Lac-qui-Parle, Featherstonaugh assista à plusieurs danses de Sauvages, entre autres à la grande danse des braves, qui eut lieu en son honneur. Ceux qui y prirent part étaient presque nus. Ils étaient bariolés de couleurs grossières, ou bien noircis de charbon. Quelques-uns portaient des plumes d’aigle dans leurs cheveux. Leur aspect était aussi étrange que grotesque.

La danse fut extrêmement animée et bruyante.

Le directeur, beau-frère de Rainville, était revêtu, pour l’occasion, d’un vieil uniforme anglais. Suivant l'usage antique et solennel, chaque guerrier relata ses exploits, énuméra les chevelures qu’il avait scalpées, exalta la gloire de ses aïeux, et ces récits, accompagné: de gestes fort expressifs et d’une véritable pantoiuime, causaient des transports indescriptibles.

Un Canadien, commis de Rainville, raconta que son maître entretenait une compagnie de cinquante Sauvages, d’une force et d’une bravoure reconnues, dans une cabane faite de peaux. Il les appelait ses braves. Il leur confait ses expéditions les plus difficiles, les dépêchant parfois à des postes éloignés.

Rainville était d’un caractère fort mobile suivant Featherstonaugh. Ses intimes le croyaient favorable aux Anglais, quoiqu'il professât beaucoup de dévouement pour le gouvernement américain,

ce qui ne l’empêcha pas d’être mis sous la surveillance de la garnison au fort Snelling. Les Sauteux, qui avaient massacré son frère quelque temps auparavant, lui étaient particulièrement hostiles. Comme il avait beaucoup d’ennemis, cette bande de guerriers, toujours armés jusqu'aux dents, lui servait d’escorte personnelle.

Un Dr Williamson était établi dans la bourgade avec sa femme et un Américain du nom de Huggins. Il cumulait les fonctions de missionnaire méthodiste et de médecin. Son apostolat n'était guère fructueux. Huggins, un fanatique, attribuait cet insuccès à Rainville,qui «prétendant être un papiste, n'avait pas plus de religion qu’un paquet de peaux de rats musqués. »

Avant d’habiter une modeste maison à environ un mille du village, le Dr Williamson occupa une partie de la résidence de Rainville. Or, les exercices religieux qu’il présidait étaient sans cesse troublés par les cris et les éclats de rire des «braves» qui demeuraient tout près. Lorsque l’ascétique Huggins commençait à psalmodier, les Sauvages faisaient un brouhaha qui couvrait sa voix, et quoiqu'il haussât le ton, il était souvent obligé de se taire, de guerre lasse. L'irritable Américain pestait alors contre les Peaux-Rouges, qui, selon lui, n'étaient autres que les Philistins de l’Ecriture Sainte.

Raïnville fut souvent employé comme interprète par les missionnaires, et il a traduit dans le dialecte sioux des extraits considérables de l’Ancien Testament, des catéchismes et d’autres livres religieux qui

ont 6t6 publiés. Un correspondant du Missionary Herald, de Boston, parlait en termes élogieux de son talent tout particulier pour la traduction: « M. Rainville était un homme remarquable, et doué d'une grande énergie. Son esprit d'observation et sa mémoire, comme son talent de rendre en termes expressifs des discours simples, était extraordinaire. Bien qu’il pût lire un peu durant les dernières années, il prenait rarement un livre dans ses mains, préférant traduire sur simple audition. J'ai eu souvent l’occasion de remarquer qu'après avoir entendu un long verset des Saintes-Ecritures, il le traduisait immédiatement du français en sioux, deux langues profondément différentes. Il avait aussi un talent particulier pour saisir la pensée d’un orateur même lorsque certaines de ses expressions n'avaient pas d’équivalent dans le langage de ceux auxquels il s’adressait. Il avait toutes les véritables qualités d’un, interprète, et on admettait en général qu'il n’avait pas d’égal. »

La grande ambition de Rainville, dit Wm H.

Keating, sembie avoir été d'acquérir de l’ascendant sur les Sauvages. 1] savait qu’il ne pouvait atteindre ce résultat que par beaucoup d’audace et de persévé- -ance. Nous tenons de la meilleure autorité qu’il n’a jamais abandonné szcure de ses prétentions, et qu’il a toujours su accomplir ce qu'il avait entrepris. Quels que soient les reproches qu’on puisse lui adresser, nous n’avons jamais connu un interprète aussi fidèle, aussi intelligent, et aussi véridique ?. ‘

Rainville mourut au mois de mars 1846, après quelques jours de maladie, laissant plusieurs enfants,

à FN sal of an Expedition to the Sources of Saint Peter’s River, Ne À

dont quelques-uns vivent encore. Les citoyens du Minnesota, reconnaissants, ont donné son nom à l’un des comtés de l'Etat, et l'historien Neill dit qu’il fut jusqu’en 1836 probablement l’homme le plus impor tant du pays.

Quoique bien des années se soient écoulées depuis la mort de Rainville, écrit le docteur Williamson 1, à qui nous devons la plupart de nos renseignements, son souvenir est encore vivace dans l'esprit des anciens colons. Si les habitants du Kentucky—dit cet écrivain—se plaisent à rappeler la mémoire de Daniel Boone, le premier pionnier de l'Etat, que ceux du Minnesota n’oublient pas Joseph Raïnville, le bois. brélé!

4 Voir Jfstors of Minnesota from the Frenci lorations to the present time, by Pr Duffeld Neill, p. pr Yaninl

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