CE QU'ON PERD A ËMIGRER
L'autre jour, me trouvant à la convention générale des Canadiens-français des Etats-Unis à Chicago, je causais avec un prêtre qui vit depuis près de vingt ans au milieu de nos compatriotes émigrés, et qui a été mêlé a tous les mouvements pour l'amélioration de leur sort. Nous étions tombés d'accord sur ce point: que l'émigration aux Etats-Unis était un grand malheur pour la province de Québec, et d'autant plus regrettable que ceux qui émigrent ne réalisent presque jamais les rêves de fortune qu'ils ont faits. " Cependant," ajouta mon interlocuteur, " l'émigration est encore entretenue par des rapports exagérés de la prospérité des Etats-Unis, par des lettres dictées par une innocente vanité et qui ont malheureusement pour effet de faire croire à ceux qui sont restés au pays, que tous les Canadiens des Etats-Unis sont riches."
— •' Eh bien ! " dis-je, " vous qui savez parfaitement que cela n'est pas vrai, et qui pouvez parler avec autorité, pourquoi n'écrivez-vous pas pour mettre les Canadiens en garde contre ces fausses représentations."
— "Ah ! me répondit M. l'abbé, les prêtres ont écrit et parlé contre l'émigration il y a quelques années : on leur a attribué toutes sortes de motifs, et l'émigration a continué."
Je ne partage pas cette sorte de pessimisme.
Pour ma part je crois que c'est aujourd'hui le devoir de tous ceux qui connaissent la condition de nos compatriotes émigrés d'élever la voix pour exposer la vérité et pour enrayer cette fièvre des voyages, dans lesquels les nôtres perdent une si grancrë partie de leur temps, de leur force et de leur argent. Dès mon retour au Canada je veux dire ce que je sais sur le sujet.
Je crois avoir qualité pour aborder la question. Non-seulement j'ai été élevé au milieu de nos compatriotes des Etats-Unis ; mais je suis retourné par deux fois pour m'établir au milieu d'eux. Plus d'une fois j'aurai à rendre hommage aux vertus des Canadiens émigrés. Mais les observations que j'ai faites personnellement et les renseignements que j'ai puisés aux sources officielles, en me permettant de distinguer entre ce qui est général et ce qui est exceptionnel, m'obligent de contredire la plupart des notions populaires sur l'émigration et les émigrés.
l'émigration autrefois et aujourd'hvi.
Et tout d'abord, je veux rétablir l'exacte vérité au sujet de l'étendue même de l'émigration. Aujourd'hui on entend dire " tout le monde s'en va," le lendemain on le répète soi-même et on s'en fait un prétexte pour émigrer à son tour. Comme si l'émigration était une chose nouvelle, à laquelle le pays ne pourra pas survivre ! Certes l'émigration est un fléau, mais elle existe au Canada depuis plus de deux siècles ; et les familles qui sont restées tranquilles sur leurs terres ou dans nos villes, sont celles qui ont conquis les plus belles positions et les plus grandes fortunes. Quant aux familles qui ont voulu aller chercher la fortune dans l'Ouest ou au Sud, que ce soit au siècle passé ou durant le siècle présent, elles ont presque toutes disparu dans l'obscurité. Ce fait seul en dit plus sur
LA FOLIE DE l'ÉMIGRATION
que tous les volumes que l'on pourrait écrire. Durant deux siècles, disons de 1675 à 1875, des centaines de mille Canadiens ont laissé la province de Québec. Ils allaient faire le commerce des fourrures, ou prendre des terres nouvelles, ou travailler dans les chantiers, ou chercher de l'or en Californie, ou tenter la fortune dans les manufactures de l'Est. Sur le grand nombre beaucoup étaient des hommes remarquables, qui se sont rendus célèbres par leurs exploits. Ils ont supporté tous les dangers et toutes les peines des premières découvertes. Qu'ont-ils eu pour tant de travaux, pour tant de périls? Pas un seul n'a pu se faire une position réellement éminente dans la république voisine. Un bien petit nombre ont pu atteindre à la fortune pour laquelle ils avaient tout sacrifié; et ceux-là mêmes n'ont pu en général la conserver pour leurs enfants-
Il n'y a guère plus d'un demi-siècle les Canadiens-français étaient les seuls propriétaires du Michigan, du Wisconsin, de rillinois,du Minnesota et des régions au-delà. Aujourd'hui dans toutes ces immenses contrées, si on voit encore un Canadien riche ou occupant quelque position publique importante on en parle comme d'un prodige, comme d'un phénomène ; les journaux se passent son nom et le jettent aux quatre vents comme la preuve des rapides progrès de notre nationalité aux Etats-Unis ! Et les habitants de la province de Québec croient ça à la lettre, et s'imaginent peut-être que chacun d'eux peut arriver à semblable position en allant aux Etats-Unis ! Mais n'anticipons pas.
J'ai dit que je voulais établir l'exacte vérité au sujet de l'émigration, or, cette vérité, c'est que, toute proportion gardée,
L'ÉMIGRATION EST AUJOURD'HUI MOINS OONSIcéRABLE
qu'elle ne l'était il y a vingt ans. Le recensement des Etats-Unis établit ainsi le nombre des Canadiens dans ce pays et leur augmentation en dix ans :
Années. Nombre total. Augmentation.
Or la population native des provinces de l'Amérique Britannique du Nord, était en 1861, de 2,425,000; en 1871, 2,900,000, et en 1881, de 3,715,000. L'augmentation du nombre des Canadiens aux Etats-Unis, se trouve donc à représenter pour les dix années 1860-70, 10.04 pour cent de la population native du Canada ; de 1870 à 1880, cette augmentation ne forme plus que 7.71 pour cent de la population native du Canada; et enfin, de 1880 à 1890, elle n'est plus que 7.09 pour cent de cette population. En d'autres termes, tandis qu'il y a vingt ans, sur dix mille Canadiens vivant au Canada, il en partait plus d'un mille pour les Etats- Unis, aujourd'hui il n'en part plus guère que sept cents. C'est encore beaucoup; mais il y a une diminution sensible. Et cette diminution parait encore plus satisfaisante lorsque l'on considère la condition des Etats-Unis. La guerre qui ravagea ce pays de 1861 â 1865, et la crise qui l'affligea de 1874 à 1878, eurent pour effet de restreindre l'émigration étrangère, qui a beaucoup augmenté depuis 1880. En effet nous voyons que le nombre total des personnes d'origine étrangère aux Etats-Unis, qui n'augmentait que de 19.99 pour cent de 1870 à 1880, est augmenté de 38.47 pour cent de ISSO à 1890. La population du Canada parait avoir résisté mieux que toute autre à l'entraînement qui s'est produit en faveur des Etats-Unis durant ces dernières années. De 1860 à 1870 le Canada fournissait 17.04 pour cent de l'immigration totale des Etats-Unis, de 1870 à 1880, il fournissait jusqu'à 20.10 pour cent; de 1880 à 1890, il n'a fourni que 10.26 pour cent à l'augmentation de la population étrangère de ses puissants voisins. Ces chiffres prouvent conclusivement que d'année en année le peuple canadien apprend à aimer mieux son pays, qu'il devient plus habile à profiter des avantages qui s'y trouvent, et qu'il se laisse moins tenter par les appâts éloignés. Il n'y a pas lieu de craindre que le Canada se dépeuple d'ici à longtemps. Du reste si on prend
l'émigeation comme mesure de la pkospéritb
d'un pays, la position des Etats vers lesquels la plupart de nos compatriotes s'en vont n'est pas plus belle que celle du Canada. Le recensement des Etats-Unis nous fait voir qu'une forte partie de la population de chaque état l'abandonne pour aller chercher fortune ailleurs. Ainsi, en 1880, on comptait 4,753,547 enfants du New- York vivant aux Etats-Unis; mais sur ce nombre il n'y en avait que 3,556,394 qui vivaient dans l'état même, 1,147,153, c'est-à-dire que 24 pour cent du total, avaient émigré dans d'autres états. Le nombre de Canadiens vivant à cette époque dans toute
l'Amérique, était de 4,432,649; sur ce nombre il y en avait 717,157, c'està-dire seulement 16 pour cent, vivant en dehors du Canada, L'émigration de l'état de New- York était donc beaucoup plus forte que du Canada. Ainsi, dans le Michigan on trouvait 145,968 Canadiens et 229,657 New- Yorkais; dans le Minnesota 25,288 Canadiens et 47,006 New-Yorkais ; dans le Connecticut, 15,428 Canadiens et 39,172 New-Yorkais ; dans rillinois, 32,131 Canadiens et 120,000 New-Yorkais; dans le Kansas, 11,758 Canadiens et 42,779 New-Yorkais; dans le Wisconsin, 25,182 Canadiens et 86,580 New-Yorkais, etc. Et le New- York n'est pas l'état le moins prospère de l'Union américaine ; le mouvement d'émigration a été tout aussi fort dans beaucoup d'autres états. Tandis que le Canada perdait par l'émigration 16 pour cent de ses enfants, le Connecticut en perdait 26 pour cent; le Maine, 24 pour cent; le Massachusetts, 20 pour cent; le New Hampshire, 34 pour cent; le Rhode Island, 24 pour cent; le Vermont, 41 pour cent; l'Ohio, 27 pour cent ; l'Illinois, 24 pour cent, et le Wisconsin, 22 pour cent.
La déperdition dans le Maine, le New Hampshire et le Vermont a été si forte depuis trente ans, que de 1860 à 1890 leur population n a augmenté que de 7 pour cent. Durant ce temps, celle de leur voisine, la province de Québec, augmentait de 22 pour cent.
Mais, sans doute, depuis longtemps on m'objecte que ceux qui laissent un état pour aller dans un autre restent sous le même drapeau, tandis que ceux qui partent du Canada s'en vont dans un pays étranger. L'objection est eoutenable au pomt de vue politique ; mais au point de vue commercial et industriel, l'émigration d'un état à l'autre prouve que la population n'est pas satisfaite de sa position, ou qu'elle obéit à quelque puissance occulte. Et la perte pour ceux qui restent dans le New Hampshire par exemple, est aussi grande lorsqu'un homme en part pour aller s'établir dans l'Ohio que s'il allait en Afrique ; il en résulte les mêmes inconvénients, la même dépréciation dans la valeur de la propriété.
La leçon à retirer pour nos compatriotes de tous ces chiffres est encore plus claire: Ils ne peuvent rien gagner en s'en allant dans des Etats comme le Maine, le Massachusetts et le New York qui sont abandonnés par ceux qui y sont nés.