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LES CANADIENS ONT-ILS UN AVENIR AUX ÉTATS

Double réponse. — L'Américain nie.— Le Canadien affrmo. — Qui a rai»*on T — Les forces den Canadien?. — La Religion et la Langue. — Les prophètes américains. — Dans 20 ans on ne parlera plus français.

La race canadienne- française a-t-elle un avenir aux États-Unis ? Ce demi-million d'émigrés peut-il raisonnablement espérer de garder sa langue, ses mœurs, son identité, au milieu des races américaines qui l'entourent, ou doit-il, dans un avenir plus ou moins rapproché, être absorbé au sein de la grande République, comme le fleuve dahs l'océan ?

A cette question, on fait des réponses contradictoires. Les uns affirment, les autres nient ; «hacun parle selon les désirs de son cœur ou les inspirations de son patriotisme.

L'Américain, lui, n'a pas l'ombre d'un doute : Le peuple canadien doit disparaître comme peuple distinct. La génération élevée aux États sera américaine de langue, de cœur et d'habitudes. Voyez les Irlandais et les Allemands qui nous arrivent ici. Leurs enfants s'arnéricanisent avec une grande facilité. Il en sera ainsi des Canadiens. Nous avons foi dans la puissance

d'assimilation de la grande fédération américaine. De tous ces éléments divers, elle formera une masse homogène, un seul et même peuple : le peuple américain.

Mais les Canadiens sont fort peu disposés à accepter ce jugement comme définitif.

Nous avons, disent-ils, une force de résistance que vous n'appréciez pas à sa juste valeur. Tout en restant loyalement respectueux des institutions et des lois de notre patrie d adoption, nous sommes pourtant bien résolus de garder dans notre vie privée notre langue, nos mœurs et surtout notre religion, c'est-à-dire de rester Canadiens-Français. L'anglais, depuis plus d'un siècle, a essayé de nous angliciser, il n'a pas réussi ; les Améiicainsne^ réussiront p/^s davA^T^^gP»

Laquelle de ces solutions est la plus probable ?

Avant d'aborder directement cette question, voici quelques remarques qui, en la précisant, nous aideront à la résoudre :

1* Il y a au moins 200,000 Canadiens émigrés dans les États de l'Ouest. Ils forment çà et là des agglomérations considérables, mais comme ces centres sont séparés les uns des autres par de grandes distances, qu'ils n'ont que peu ou point de prêtres canadiens et d'écoles paroissiales, que la loi d'unification obligatoire dont nous avons parlé leur a été appliquée dans toute sa rigueur, ces Canadiens paraissent avoir peu de chctnces de stabi-

iité. La solution américaine pourrait bien être pour eux la véritable. A la première, ou dtr moins à la seconde génération, ils seront fondus dans la masse américaine.

Puissé-je être faux prophète ! J'en serais enchanté.

2® La même prévision semble devoir s'appliquer aussi aux Canadiens émigrés dans les grandes villes comme Boston, Chicago, New-York.

Dispersés aux quatre coins de la cité, obligés, pir les exigences de leur travail, de changer sans cesse de domicile, faisant élever leurs enfants dans les écoles publiques, soustraits à toute influence du prêtre, comment ces hommes garJeraient-ils leur langue et leurs moeurs ? Peut-on même espérer que leurs enfants conserveront leur religion ?

Des efforts louables ont été faits pour venir en aide à ces Canadiens des grandes villes. Ils ont maintenant des églises à eux et des prêtres canadiens pour les desservir. Espérons que l'avenir sera pour eux meilleur que n'a été le passé ; mais malgré tous les efforts des prêtres les plus dévoués, la position la plus dangereuse pour un Canadien au point de vue de la nationalité et de la religion sera toujours d'émigrer dans les grandes villes américaines.

3^ Je considère aussi comme très critique, au point de vue de la langue et de la nationalité, la situation des Canadiens dans les paroisses mixtes.

L'école paroissiale, s'il y en a une, est nécessairement anglaise : on n'y enseigne pas le français, les enfants ne parlent qu'anglais entre eux ; la prédication se fait

ordinairement, sinon exclusivement, en anglais ; les Canadiens ne résisteront pas à ces influences multiples. Ceux-là aussi deviendront Américains, à moins qu'ils ne parviennent à former une paroisse distincte.

Voilà le travail d'élimination terminé, et la question nettement dégagée. On voit maintenant de qui nous parlons, quand nous nous demandons s'il y a un avenir pour les Canadiens des États ? Ces 400,000 émigrés, groupés en" paroisses dans les centres manufacturiers de TEÎst, ont-ils quelque espoir de demeurer un peuple ?

Il serait téméraire, je crois, de donner actuellement une réponse positive à cette question, car la situation des émigrés pourrait être profondément modifiée par des événements qui sont encore le secret de la Providence. Mais, en supposant que Tétat de choses actuel continue encore pendant un temps assez considérable, je pense que les Canadiens ont des chances fort sérieuses de se maintenir, aux États-Unis, comme race distincte, et de garder leur langue, leur religion, leur nationalité.

Ils possèdent, en effet, trois forces qu'il sera difficile de détruire.

1«> la paroisse catholique, avec son église et son école fi-ançaise.

2^ des mreurs sociales qui ne se prêtent guère à Tassimilation américaine.

3o enfin, une position géographique qui les aidera fortement à conserver leurs idées nationales, et leur permettra toujours de réparer facilement les pertes partielles qu'ils feront aux États.

Examinons de plus près chacune de ces forces.

La religion et la langue sont les deux gardiennes naturelles de la nationalité d un peuple. Tant qu'elles subsistent, la nationalité demeure, au moins dans le sens le plus élevé du mot. Or, les Canadiens des États n'ont reculé devant aucun sacrifice pour conserver leur religion et leur langue, et Ion sait quel succès a couronné leur pei'sévérance.

Le passé peut servir de garant pour l'avenir.

Ce qu'ils ont fait pour leur religion, nous l'avons dit plus haut et nous n'y reviendrons pas. Quant à la langue, il est bien vrai que l'anglais et le français sont mis sur le même pied dans les écoles de garçons. C'est une nécessité de situation. Mais pour les filles, le français a décidément le pas sur l'anglais ; ce qui est très sage. La langue d'un peuple, en effet, se conserve surtout par les femmes, car l'enfant parle la langue de sa mère. Tant que la femme canadienne restera Française, ses enfants aussi resteront Français. Les garçons élevés aux États apprendront l'anglais pour le commerce et les relations sociales, mais le français demeurera la langue du foyer domestique et des relations intimes de la famille.

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Les OonveTUions ncUionales ont donc eu grandement raisfiD de donner comme mot d'ordre aux Canadiens : Au dehors, l'anglais pour les affaires, mab à la maisoo, | ien que du français'' *

Voilà une première force de résistance avec laquelle les partisans de Tassimilation américaine auront à compter.

Pour préparer la fusion qu'ils rêvent, il faudrait d'abord supprimer l'usage de la langue française, sinon dans les familles, ce qui serait impossible, au moins dans les couvents et les écoles paroissiales. Or, ce serait là organiser une persécution légale, en contradiction flagrante avec les principes de liberté si chers aux Américains, et qui, de plus, constituerait un odieux attentat aux droits imprescriptibles des pères de famille.

Un certain nombre de fanatiques seraient prêts, je le sais, à essayer de ces moyens violents ; Boston nous l'a prouvé dernièrement. Mais les catholiques sont devenus et trop nombreux et trop forts pour qu'un pareil système ait des chances de succès durable, et d'ailleurs, la masse des Américains, fidèles à l'esprit de la Constitution, ne semble nullement disposée à suivre dans cette voie les derniers tenants du vieux puritanisme protestant.

Allons plus loin.

Supposons, pour un moment, qu'une loi tyrannique supprime la langue française dans les couvents et les écoles paroissiales ; il restera toujours aux Canadiens la principale citadelle de leur nationalité : Téglise, où tout le ministère se fait en français. Là, du moins, ils seront chez eux, la loi devra s'arrêter à la porte de cette forteresse. Une seule autorité pourrait forcer cette . porte et imposer silence à la langue française dans l'église : ce serait l'autorité religieuse.

Est-il à craindre qu elle porte jamais un coup aussi sensible à des cœurs catholiques ? L'autocratie russe peut se permettre de telles fantaisies contre de pauvres Polonais, mais l'Église catholique a toujours tenu à honneur de respecter et de protéger les droits légitimes de ses enfants.

— Les circonstances elles-mêmes nécessiteront ce changement, répondent les partisans de la fusion. Les générations élevées aux États parleront anglais de plus en plus. Le prêtre sera bien forcé de se servir de cette langue s'il veut être compris de ses paroissiens.

— Êtes- vous bien sûrs qu'il en sera ainsi ?

Voilà vingt ans que vous faites cette prédiction. C'est au nom de cette idée que vous vous êtes opposés à la formation de paroisses canadiennes, de sociétés canadiennes, même aux prédications françaises. Quel a été le résultat ?

Le résultat, c'est que, plus que jamais, on parle français dans les nombreuses paroisses exclusivement canadiennes des États. L'opposition a stimulé l'énergie des émigrés. Des journaux français se sont fondés pour

soutenir ces idées patriotiques^ et à la tête de toutes ces forces^ les dirigeant et les rassemblant en un faisceau solide, sont les prêtres canadiens^ qui partagent en tout les idées et les aspirations de leurs concitoyens.

Voilà le résultat.

Il est, vous le voyez, quelque peu en contradiction avec vos prophéties de fusion rapide. Les émigrés des paroisses mixtes succomberont peut-être, pour les raisons que j'ai données plus haut ; mais dans les grands centres canadiens, et ils sont nombreux, les jeunes gens, entourés de tous ces secours, n'oublieront pas de sitôt la langue çt les traditions de leurs ancêtres.

Qu'on me permette d'apporter ici le témoignage de ma propre expérience.

Voilà dix ans que je donne des missions aux États. J'ai parcouru presque tous les centres canadiens de l'Est. Eh bien ! c'est à peine si çà et là j'ai rencontré quelques jeunes gens qui préféraient se confesser en anglais, et ces jeunes gens venaient justement des centres où il n'y avait paâ d'école canadienne. Mais partout et toujours, sauf ces rares exceptions, je n'ai eu à prêcher et à confesser qu*en français,

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