‹ Les Canadiens-Fran{rcedil}cais de la Nouvelle-Angleterre [microform]Chapitre 22 sur 129 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

FORCES DES CANADIENS (wÂU)

Deuxième force : Différence de caractères. — Le Français et l'Anglo- Sazon. — L'attaque du Congrès de Baltimore. — Béponses de V Indépendant et du Travailleur, — Troiftième force.— Position géographique du Canada. — Réponse à M. Tujague.

Une autre force qui aidera beaucoup les Canadiens à se maintenir comme race distincte aux États, c'est, si je puis m'cxprimer ainsi, l'accentuation très prononcée du type et du caractère français.

Ces émigrés sont des Français de vieille souche : Français d'allures, de coutumes, de mœurs sociales ; Français dans leurs affections, comme aussi dans leurs haines. Vous retrouvez chez eux la vieille paroisse française telle qu'elle existait avant la Révolution, et telle qu'elle existe encore aujourd'hui dans les provinces que la tempête révolutionnaire n'a pas réussi à bouleverser.

Or, le caractère français est juste aux antipodes du caractère anfçlo-saxon-américain. Autant l'un est gai, expansif, sans souci, compatissant pour les misères d'iiutrui, prêt aux sacrifices les plus généreux, autant lautre est froid, concentré, calculateur et égoïste. Il n'est donc pas à craindre que, avant bien longtemps, Canadiens et Américains s'amalgament ensembla

DE LA NTOUVBLLS-ANâLBTSBRE 121

Les CaDadiens-Français se fuffloimeront-ils avec les Irlandais- Américains catholiques ?

Pour qui connaît la différence d'humeur et de vues qui existe entre ces deux races, il est évident que la fusion est chose fort peu probable. Ces deux peuples, unis dans la même foi, devront à l'occasion se donner la main pour combattre un ennemi commun ; mais là se bornera leur alliance. Au lieu de tourner vers un centi-o commun, leurs routes ont, au contraire, une tendance très prononcée à prendre des directions divergentes.

Chose singulière, cette incompatibilité de vues et de caractères a été précisément la cause principale de la formation de paroisses séparées pour les Canadiens. Elle a plus contribué à stimuler leur ardeur pour bâtir églises et couvents, que n'auraient pu faire les exhortations religieuses et patriotiques les plus véhémentes.

Les efforts tentés pour préparer leur union n'ont abouti qu'à mettre davantage en relief l'antagonisme entre les deux races.

Dernièrement, le congrès catholique de Baltimore s'est occupé dSine façon tout à fait inattendue de ces

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400,000 Canadiens de l'Est. Parlant des sociétés nationales, le congrès formula son opinion en ces termes :

Ces sociétés devraient être organisées dans an bat religieux et non pas dans un but national ou de race. Il faut toujours se rappeler que TEglise catholique ne reconnaît ni Nord, ni Sud, ni Est, ni Ouest, ni racp, ni couleur.

Lis Sociétés nationales, comme telles^ n*ont pas de raison d'être dans V Eglise de ce pays ; à l'instar de ce congrès, elles devraient être calholiques et américaines.

Le Canadiens crurent voir dans ces paroles une attaque directe et non motivée contre leurs sociétés nationales de Saint-Jean-Baptiste. Tous les journaux français des États protestèrent contre cette ingérence malencontreuse, avec une vivacité d'expressions qui, mieux que tout ce que je pourrais dire, montrera quelle profonde séparation l'esprit de race met entre les Canadiens-Français et les Irlandais- Américaina

L'Indépendant de Fall River, l'un des journaux canadiens les plus importants des États, écrivait en date du 22 novembre 1889 :

II est évident que le Congrès de Baltimore a outrepassé les bornes de sa compétence lorsqu'il a décrété que les Sociétés nationales n'avaient pas leur raison d'être dans l'Eglise catholique aux Etais-Uf.-fi.

Nonobstant la déclaration que l'Eglise re connaît ni Nord m Sud..., il est ab rie de croire que l'Eglice, comme corps religieux.

Vlntéresse à roasimilalTon, à Teffacement ou à l'homogéDéité des TweieBy que ce soit aux Etats-Unis ou ailleurs...

Kous protestons donc contre ceux qui, par leur position et leur influence, cherchent à nous faire disparaître comme race, et qui, sons le prétexte d'une archiloyauté, commandent aux autres de faire ce qu'ils ne voudront jamais observer eux-même?.

Que les catholiques anglologueR deviennent plus américains qne l«s know-noihings américains eux-mêmes, qu'ils se prosternent devant le pouvoir de la majorité, qu'ils deviennent les instruments du serv'ilisme ou de la trahison, c'est leur affaire. Mais, dès qu'ils chercheront à nous faire embrasser leurs idées assimi'atrices et an ti- françaises, aussi bien qu'anti-canadienne», nous résisterons avec toute l'énergie de patriotes fidèles à leurs traditions de famille et de race.

Nous serons loyaux envers la République, dans la guerre comme dans la paix... Mais que l'on ne nous demande jamais d'être traîtres à notre race et d'oub'ier ta langue de nos pères. Que l'on n'ose jamais lever une main sacrilège contre nos Sociétés ou nos paroisses nationales.

Indigne du nom de Canadien et de Français serait celui qui accepterait sans murmure le joug d'un tel despotisme...

Il est presque ridicule de voir des hommes sérieux s'amuser à décréter sur le papier que les Américains seuls ont le droit d'exister et de se perpétuer aux Etats-Unis, et que ceux qui ont assez de coeur pour aimer leurs ancêtres et leura traditions nationales, traditions qui sont si indissolublement liées à leurs sentiments religieux, ne devraient pas se co:istituer en sociétés distinctes.

Si l'Eglise ne connaît ni race ni couleur, que l'on nous explique comment il se fait que le dernier Goacile de Baltimore a consacré un si grand nombre de décrets à la race nègre.

Si la race noire mérite d'être évangdlisce, les races blanches ne méritent-elles pas au moins de conserver leurs traits caractéristiques ?

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De son côté, le Travailleur, un grand journal français de Worcester, répondait en ces termes au vœu da Congrès :

Que des hommes, aussi êmîneuts et apparemment aussi bien disposés envers les pires ennemis de leur foi que ceux qui ont pris part aux grandes fêtes du centenaire, aient jugé à propos de répudier nos associations nationales comme incompatibles avec Vesprit de V Eglise catholique, voilà qui devrait nous surprendre, si nous ne connaissions déjà les antipathies prononcées de la plupart des catholiques américains pour tout ce qui porte un nom français.

... En face de ces dénonciationp, il est très difficile, pour ne pas dire imposf^ible, d'espérer d'être jamais aidés par les catholiques des Etats-Unis, dans nos efforts pour conserver notre nationalité.

Cela ne nous empêchera pas de continuer la lutte que nous avoQS entreprise contre les parli.sans de TassimilutioD...

Ce n'est pas fini ; les protestations pleiivent de toua odtés ; et Ton voit qu'elles ne manquent ni de patriotisme ni d'énergie.

La fusion entre Canadiens-Français et Irlandais- ' Américains n'est donc pas à la veille de s'effectuer.

D'autre part, on comprendra bien mieux maintenant la sagesse du programme tracé, il y a vingt ans, par le vaillant évêque missionnaire de Burlington :

" Les Canadiens émigrés ont besoin de missionnaires de leur nation, ils ont besoin d'églises séparées."

La troisième force de résistance, et la plus efficace, contre l'assimilation américaine, est et sera toujours pour les Canadiens émigrés la proximité de la mèrepatrie, le Canada.

Les autres races établies aux États-Unis sont dans des conditions toutes différentes. Irlandais, Allemands, Italiens, Hongrois se trouvent à plus de mille lieues du berceau de leur race ; toutes relations sociales avec leur ancienne patrie étant rompues brusquement, le souvenir de l'Irlande et de TAllemagne pourra bien rester vivant dans le cœur des vieux émigrés, mais il est évident que les jeunes générations élevées aux États auront d'autres aspirations et d autres amours.

Par respect pour la mémoire de leurs pères et des traditions nationales, elles pourront bien sympathiser encore avec la patrie des ancêtres, au besoin même l'aider par des contributions d'argent dans ses luttes pour l'indépendance ; maïs cette sympathie ira s'aflTaiblissant de plus en plus et finira vraisemblablement par s'éteindre. Déjà même, parait-il, les fils d'Irlandais et d'Allemands élevés aux États-Unis sont plus fiers de leur titre de citoyens américains que de nom qui les rattache encore aux vieilles patries d'Europe.

Un écrivain distingué de la Louisiane, décrit fort bien la marche descendante qui a conduit les anciens Français à l'absorption presque complète par la race américaine.

Voalez'voas voir d'avance la vision de la marche desceodante que V0U8 suivrez ?

La première génération de vos enfants, procréée sous la nouvelle domination, prendra déjà une teinte visible de civilisatioa anglo-saxonne ; la seconde lui donnera, sur votre civilisation française, une préférence marquée ; la troisième, dans son for intérieur, n'en souffrira point d'autre, La France, à ses yeux, n'aura plus de titre spécial à son aflTeclion.

Pour ces Américains de fraîche date, elle ne portera plus autour du front cette double auréole de gloire et de beauté, qui brillait 'par-dessus les mers, aux regards émus de leurs ancêtres. La première nation des deux mondes, pour ces émancipés des vieux cultes, se trouvera désormais de ce côté-ci de l'Océan. Entre le présent et le passé, le lien sera rompu. A part quelques rares cae d'éducations exceptionnelles, vos familles auront fini par oublier la tradition paternelle, et les aïeux, consternés, ne reconnaîtraient plus, dans cette transformation, leurs descendants américanisés.

Voilà, en effet, ce qui s'accomplira peut-être, pour les Irlandais et les Allemands des États.

En sera-t-il ainsi des Canadiens-Français émigrés ?

Leurs chances de résistance me paraissent bien plus favorables. Ces colonies, en effet, restent en contact avec la mère-patrie. Les États de TEst où elles sont établies touchent à la province de Québec. En quelques heures de chemin de fer, les Canadiens se retrouvent sur le sol natal, au sein des paroisses qu'ils habitaient autrefois, au milieu de leurs parents et de leurs amis. Tout demeure commun entre eux : la langue, les mœurs, les

usages, les relations sociales. Quel Canadien, en effet, passe plusieurs années aux États sans aller revoir le pays ?

L'émigration canadienne n'est pas, comme l'émigration allemande et irlandaise, une transportation en masse, mettant tout d'un coup, la mère-patrie à des milliers de lieues de distance, brisant en un jour toutes relations de famille et de société ; c'est simplement lextension normale d'un peuple qui pousse peu à peu son avant-garde vers le Sud.

J'admets cependant que les raisons données plus haut par M. Tujague, de la marche descendante des fils d'émigrés vers l'assimilation puissent exercer aussi une influence plus ou moins grande sur les générations canadiennes nées aux États-Unis.

Mais cette influence sera combattue et retardée dans sa marche par une foule de secours qui ont manqué aux Français émigrés de la Louisiane.

Les jeunes Canadiens, nés aux États, seront élevés dans des écoles canadiennes, ils auront des prêtres canadiens pour les diriger ; les traditions, les mœurs, les habitudes canadiennes, restant vivaces dans les familles émigrées, les relations sociales avec les parents demeurés en Canada ne seront pas brisés de longtemps.

Même dans le cas où toutes ces influences religieuses, patriotiques et sociales seraient insuffisantes à empêcher

un certain nombre déjeunes gens de s'américaniser, lés Canadiens n'auront-ils psks toujours la ressource constante et assurée d'une émigration nouvelle pour combler les vides que labsoption leur ferait sublir ?

Qui, en effet, pourra arrêter le flot d'émigration qui descend sans cesse de la province de Québec vers les Etats ? Quelle autorité civile ou religieuse élèvera entre ces deux pays une barrière que les émigrants ne puissent pas franchir ? L'autorité religieuse ne pourrait pas et ne voudrait certainement pas le faire. L'autorité civile l'essayera-t-elle ? Est-il à craindre qu'on fasse des lois pour interdire l'entrée de ces travailleurs étrangers sur le sol américain ? Il en a été question, il est vrai, mais les législateurs ont toujours reculé devant lopposition des industriels auxquels l'émigration canadienne fournit la main-d!œuvre à bon marché.

Il est de l'intérêt des Yankees que l'émigration continue, l'émigration continuera donc.

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