LA PRESSE DU CANADA ET LES ÉMIQBÉS
Plaintes de Ferd. Qagnon. — La eituatioD s'est-elle améliorée ? — Le silence des journaux du Cai>ada. — Leur facile crédulité. — ** £n disant du liien des émigrés, tous allez dépeupler nos campagnes." — Quelques causes de l'émigration. — " Canadiens des deux pays unissons nous I "
La presse française da Canada ne serait-elle pas en partie responsable, de l'existence persistante de ces préjugés ?
En 1880, an congrès de Québec, Ferdinand Gagnon se plaignait en termes amers et tristes tout à la fois de cette situation douloureuse.
" Messieurs, dit-il, ce jour n'est pas aux récriminations " et aux reproches, mais comme je parle d'un tiers au " moims de notre élément national, et comme je désire " voir les deux groupes de notre compatriotes se rappro- " cher, je dois vous dire que les opinions des Canadiens " de la province de Québec sur le compte de leurs frères " émigrés, sont souvent très blessantes. "
"Il y a parmi nos populations (aux États)
*' comme une lassitude, un sentiment d'inquiétude et de '' malaise. On se dit là-bas : " pourquoi tant de sacrifices^ '' tant de patriotisme, lorsque, du Canada même nous
'' arrivent des eiccusations fausses efe blessantes sur " notre conduite. "
" Notre clergé n'est pas apprécié selon ses mérites, '* nos sociétés sont ignorées^ n^s œuvres méco^mues, et " quand on parle de nous, c'est généralemeTit pov/r en " faire un épouvantait aux cultivateurs de la province*'
*' Laissez-moi vous le dire : Nous n'avons pas tort de '' réclamer. Trop souvent nous avons été le point de " mire de faux préjugés ; et trop rarement nous a-t-on " rendu justice. " (Rapport au Congrès de Québea Page 128).
La situation s'est-elle améliorée depuis ?
Oui certainement.
Les grandes conventions de 1874 et 1880, ont fait la lumière sur la condition des Canadiens émigrés, et quelques journaux du inoins, osent aujourd'hui rendre justice à leurs compatriotes des États.
Pourtant, je regrette d'avoir à le constater, bon nombre des feuilles canadiennes, continuent toujours d'ignorer leurs concitoyens émigrés. Jamais vous ne trouverez dans leurs colonnes, un mot de sympathie pour les efforts qu'ils font afin de garder leur foi et leur langue ; jamais un encouragement dans leurs luttes, jamais un bravo fraternel, pour les victoires qu'ils remportent.
Bien plus, chose étrange ! parler favorablement des Canadiens émigrés, rendre hommage à leur énergie et à
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leurs snccës c'est aux yeux de certains hommes, commettre un véritable crime de lèse-patriotisme.
Comment cela ?
" Mais ne voyez- vous pas qu'en faisant connaître aux Canadiens du Canada que tous ceux qui franchissent la frontière ne deviennent pas des va-nu-pieds et des renégats, qu'ils restent honnêtes, qu'ils gardent leur religion et leur langue, et que sans renier l'une ou l'autre, ils réussissent dans le commerce, vous allez contribuer à dépeupler nos campagnes et donner un nouvel élan à rémigratîon ? "
J'admire la naïveté de l'objection, mais je n'en vois guère la force, je l'avoue.
Eh quoi ! Vous voulez bien qu'on montre les points noirs de cette émigration, vous admettez même qu'on puisse les grossir, et que d'une tache isolée l'on fasse une masse de ténèbres qui recouvre toute une race de catholiques ; vous trouverez cela loyal, et vous vous opposez à ce qu'on signale aussi les côtés consolants de la situation !
Vous nous demandez de taire les sacrifices de ces hommes, les efforts qu'ils font pour se grouper sur la terre étrangère les succès qu'ils obtiennent, sous prétexte que la connaissance de ces avantages partiels va dépeupler les campagnes ! allons donc ! des raisons plus sérieuses, s'il vous plait.
Vous avez donc bien peu de foi dans l'attachement de vos concitoyens au sol natal, une confiance bien limitée dans leur patriotisme, pour craindre qu'en disant
la vérité sur les émigrés, Ton fasse déserter en masse la terre des aïeux.
Pour moi, j'ai des Canadiens une opinion beaucoup plus favorable.
Ceux qui sont à Taise et bien établis sur leurs terres, les ouvriers qui ont de bonnes situations, songent-ils à s'en aller aux États ? Et pourtant, malgré le silence des journaux, ils connaissent ces avantages. Les États de l'Est ne sont pas si loin du Canada, qu'on ne puisse savoir ce qui s'y passe.
A part un contingent peu nombreux, Dieu merci, de paresseux ou de buveurs qui, çà et là, se détachent des vieilles paroisses pour traîner leurs familles dans les fabriques et vivre du sang de leurs enfants, il n'y a k franchir les lignes que ceux qui y sont poussés par la misère ou des circonstances malheureuses. Le manque d'ouvrage pour l'ouvrier, des terres appauvries ou mal choisies, des familles nombreuses quïl est impossible d'établir, des hypothèques imprudemment contractées et qu'on ne peut plus payer, voilà, je crois, quelques unes des causes qui ont fait émigrer un grand nombre de familles.
L'assurance de, retrouver sur la terre étrangère la paroisse canadienne bien organisée, avec un couvent pour leurs enfants, adoucit pour elles, les tristesses du départ, et les console des épreuves de l'exil.
Constater cet état de choses, est-ce donc être déloyal ?
D'autres hommes nous disent : " Taisez-vous, faites silence sur ce demi million de Canadiens qui nous ont quitté. Ils ne vivent plus sous le même drapeau que nous, ignoroTis les.
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Pour un Canadien-Français catholique, n y a-t-il donc pas une question qui prime toutes les autres ? La question de la religion et de la nationalité.
Aussi le comprennent les Canadiens émigrés. Eux du moins, tout en étant loyaux aux institutions politiques de leur patrie nouvelle, entendent bien cependant rester toujours Catholiques et Français. Ils forment lavantgarde d'un peuple de même souche, de même langue et de mêmes traditions que vous. Ils sont là un demi million de Canadiens qui se disent toujours de la famille.
Pourquoi donc les répudiez-vous ?
Pourquoi refusez-vous de leur tendre par dessus la frontière une main sympathique ?
Ne sacrifiez-vous pas ainsi un appoint considérable pour l'avenir et n'affaiblissez vous pas la cause que les patriotes Canadiens-Français nourrissent avec amour au fond de leur cœur ?
Plus pénible encore que ce silence dédaigneux, est la complaisance avec laquelle certaines feuilles canadiennes accueillent tout ce qui peut déprécier les émigrés et les représenter sous les couleurs les plus somlre3 et souvent les plus fausses.
Un journal américain signale-t-il des défauts chez les Canadiens des États ? Vite on reproduira cet article, et, supprimant les correctifs qui ne lui donnait qu'une
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application locale et limitée, on en fera une accusation générale contre les émigrés.
Un anonyme dont l'horizon se borne au clocher de sa paroisse, lance-t-il dans un langage inculte les accusations les plus odieuses contre ses compatriotes ? On ramassera ces racontars sans valeur qui, pour toutes preuves, donnent des affirmations, et de grands journaux du Canada les reproduiront en tête de leur pre* miàre page.
De petites feuilles nées d'hier et qui mourront demain, entreprennent-elles pour des motifs inexplicables, une campagne contre les Canadiens émigaés ? Sans discrétion et sans mesure lancent-elles l'insulte à la face de ces catholiques, les accusant injustement de perdre à la fois et leur religion et leur langue et même la pureté du foyer domestique ? Aussitôt, sans vérifier des assertions aussi graves, des journaux canadiens reproduiront ces attaques et les feuilles anglaises, avec une joie maligne, leur donneront une place distinguée dans leurs colonnes.
En vain, les Canadiens des États protesteront par leurs organes les plus autorisés, en vain, les hommes les mieux renseignés par leur situation et leur ministère contrediront ces assertions mensongères, ou du moins en limiteront la justesse à quelques centres et à quelques individus, tout sera inutile.
On n'enregistrera pas ces protestations et la calomnie ira son chemin.
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Est-ce donc ainsi que doit se pratiquer entre chrétiens la charité et la justice ?
Un catholique canadien, par le fait seul de franchir les lignes, perd-il donc tout droit à la considération et à l'honneur ?
Si des motifs que je n'examine pas, vous empêchent de sympathiser avec ces hommes, dii moins traitez les avec loyauté, rendez leur justice, et ne mettez pas la réputation de ces catholiques à la merci du premier plumitif venu qui s'avisera de leur jeter de la boue au visage.
Souffririez vous pareils procédés de la part des journaux canadiens des États ?
Ne protesteriez vous pas avec indication contre une polémique qui attaquerait, avec de telles armes, les Canadiens du Canada, et concluerait de la sorte, d'un fait isolé, à une théorie générale, d'un désordre local à une accusation sans limites ?
Certes, vous ne prétendrez pas, je pense, que tout est parfait en Canada, que tout le monde y pratique sa religion, qu'il n'y ait pas d'ivrognes, et que, dans certaines circonstances, des Canadiens n'aient pas abaissé plus qu'il ne convenait, le pavillon français devant l'arrogance britannique ? Ces exceptions donnent-elles le droit d'envelopper tout le peuple Canadien dans des accusations générales et infamantes ?
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Pourquoi donc ne pas accorder à vos compatriotes émigrés, ce que vous réclamez si justement pour vooB mêmes, la justice dans les appréciations et la loyauté dans les procédés ?
Au lieu de ces critiques malveillantes, que ne répondez vous plutôt à l'appel patriotique que faisait entendre, en 1880, Ferd. Gagnon, l'infatigable avocat des Canadiens émigrés ?
" Peut-être la seule œuvre utile que j*aie accomplie, disait-il, cest d'avoir fait connaître a nos frères du Canada leurs compatriotes des États-Unis. J'ai toujours voulu que par delà la frontière nos mains entrelaçassent des mains amies."
Oui, Canadiens des deux pays, unissons nous I Canadiens des deux pays, formons *une alliance patriotique, durable, invincible I
Forts de la foi qui sauve, de lespérance qui fortifie, de la charité qui unit, rallions nous !
Sachons nous apprécier, nous entr'aider, nous protéger. Sachons être fidèles à nous - mêmes, et notre nationalité survivra.
(Congrès de 1880. Page 130. Disc, de 1883 page 202).