‹ Les Canadiens-Fran{rcedil}cais de la Nouvelle-Angleterre [microform]Chapitre 23 sur 129 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

VUES d'avenir : INDÉPENDANCE OU ANNEXION

Quelles chancen de stabilité offre nt-el!eij anx émigrés T — Justice aux Canadiens de« Euita 1 — Ce qu'en pensent leurs enaemis. — Le Romanisme, voilà le danger I

Des bouleversements politiques, des remaniements territoriaux, affecteraient-ils la situation religieuse ou sociale des Canadiens émigrés ?

Deux suppositions semblent possibles : ou la province de Québec aura un jour son autonomie, et deviendra un peuple indépendant ; ou bien elle s'annexera aux États-Unis. Indépendance ou annexion, voilà deux hypothèses possibles, mais dans Tun ou l'autre cas, les Canadiens ne peuvent, me semble-t-il, qu'y trouver une force nouvelle contre l'assimilation.

Indépendante, la province de Québec aurait toute la fierté et l'ambition d'un jeune peuple ardent, hardi, fier d'être enfin le maître de ses destinées. Le sentiment national, si vivace dans le cœur des émigrés, n'en recevrait-il pas un élan nouveau, une confiance plus assurée dans le programme patriotique qu'il s'est donné de garder la langue, la religion, les mœurs des ancêtres ?

L'annexion aux États-Unis souderait immédiatement ensemble deux fractions d'un même peuple, séparées seulement aujourd'hui par les frontières politiques.

Au lieu d'être 400,000, les Canadiens-Français formeraient un tout compact de deux millions d'âmes.

Leur importance deviendrait considérable.

L'annexion les constituant de fait citoyens américains, ils domineraient immédiatement par leur vote un bon nombre de centres manufacturiers de l'Est, et exerceraient une influence prépondérante sur la législature de quatre ou cinq États de la Nouvelle- Angleterre. Les Américains le savent bien, et c'est là précisément ce qui

refroidit leur zèle pour l'annexion du Canada. Ils ne se soucient guère de s'incorporer cet élément catholique et français, qui pourrait aisément modifier, au profit de ses idées religieuses, certaines lois peu favorables à l'esprit catholique.

Allons plus loin. Supposons que des circonstances regrettables, nécessitent un jour cette annexion. Même dans ce cas, les Canadiens courraient-ils le danger de se voir absorbés par l'élément américain, comme le sont en partie les Français de la Louisiane ?

Au dire de M. Tujague, il a fallu trois générations, c'est-à-dii-e plus d'un siècle, pour opérer cette fusion partielle des Louisianais dans la masse américaine. Pour le Canada, fortement organisé et pénétré comme il l'est de l'idée patriotique, il faudrait à coup sûr un laps de temps encore plus considérable.

La position géographique des Canadiens est excellente.

Adossés au Nord, la limite du monde habitable, ils ne peuvent pas être tournés par une émigration hostile. Il faudrait nécessairement les attaquer de front, et ce ne serait que par l'infiltration d'éléments étrangers qu'on pourrait à la longue espérer de les désagréger comme peuple.

Pareille opération réussirait-elle après l'annexion ?

La tendance ordinaire des peuples est de descendre vers les chaudes régions du Sud, plutôt que de remonter vers les pays du Nord. D'ailleurs, un siècle d'expérience a déjà prouvé que le Canada est dur à entamer. La ténacité des Anglo-Saxons, s'est avouée vaincue en face

de la ténacité canadienne-française ; l'habileté américaine aurait-elle plus de succès ?

Il est bien permis d en douter.

En tout C€U3, ce serait au moins le travail d'un siècle ; or dans un siècle, bien des événements peuvent se produire. Les États-Unis qui compteront alors une population bien au delà de cent millions d'hommes, ne courent-ils donc aucun risque comme toute autre agglomération politique dépassant certaines proportions, de se fractionner en plusieurs républiques indépendantes ?

Dans cette hypothèse, le Canada français qui, lui aussi, aurait alors des millions d'habitants, ne se montrera-t-il pas plus ambitieux que jamais de former un peuple indépendant, catholique et français ?

Mais laissons cet avenir à la Providence. Pour le moment, une seule cause serait capable de disperser pour un temps, une partie de la colonie française et de la forcer de se replier vers la mère-patrie. Ce serait la ruine complète et irrémédiable de toutes les grandes industries des États de. l'Est. Or ce désastre, on en conviendra, est peu probable.

La situation religieuse et sociale des Canadiens- Français établis dans la Nouvelle- Angleterre, mérite, on le voit, de fixer l'attention de ceux qui s'intéressent aux progrès de la religion dans la Grande République.

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Peut-être la manière silencieuse dont cette émigration s'est opérée explique-t-elle pourquoi jusqu'ici les écrivains catholiques des États ne paraissent pas s'en préoccuper. Ils ignorent, sans doute son étendue, et, par conséquent, son importance pour la cause catholique.

En cela, du reste, rien d'étonnant, puisque, même en Canada, des hommes instruits, des prêtres sont encore, à ce sujet, dans une ignorance étrange. Ils restent toujours persuadés que les pauvres canadiens émigrés aux États, ne pratiquent plus aucune religion, qu'ils perdent leur langue et leur nationalité, et qu'ils se fondent rapidement dans la masse des protestants américains.

Il est temps de rendre justice à ces vaillants catholiques. Seuls, sans alliés, sans sympathies effectives de la part de leurs anciens compatriotes, aidés seulement par leurs prêtres canadiens, ils ont réussi, en vingt ans, à faire les œuvres magnifiques que nous venons d'énumérer.

Il est temps de croire à l'importance de ces centres catholiques, à la force de cohésion qui, depuis vingt ans, a su maintenir la religion et la nationalité canadiennefrançaise au milieu de difficultés de toutes ssortes.

Il est temps enfin de reconnaître que la Providence semble avoir réservé à ces Canadiens une mission considérable dans les États de l'Est, et de les aider généreusement à la remplir.

Pourquoi donc persister à nier des résultats aussi clairs et aussi consolants ? D'où vient cette disposition obstinée à déprécier les efforts heur<îux de ces Canadiens

DB lA MOtJVfiLLE AlfdLEnRRE IftS

émigrés et à lenr refuser toutes chances de stabilité pour l'avenir ? A toutes les preuves que nous leur fournissons, ces hommes répondent : " Oh I vous exagérez, vous vous faites illusion ; les paroisses canadiennes ne tiendront pas, elles sont destinées à disparaître bientôt à quoi bon s'intéresser à ces émigrés ? Ils sont perdus pour la religion peut-être, pour la nationalité canar dlenne certainement."

Si vous mettez en suspicion le témoignage sincère des amis des Canadiens émigrés, du moins vous accepterez, j'espère, celui de leurs ennemis. Or, voici ce que je trouve dans un grand journal de Boston, V Américain, du 28 décembre 1889. Il s'agit des dangers que le catholicisme fait courir à la foi protestante dans les États de rEst.

... Le RomanUm est déjà une terrible puîseanee dans notre pays. Il domine New-York et exerce une influence considérable dans beaucoup de ville<i et de cités de la Nouvel le- Angleterre. Mais à cette force romaine» il faut encore ajouter le pouvoir uUramontain français que, jusqu'ici, nous avons complètement ignoré.

Songez-y donc. Américains patriotes, les Jésuites français ont conçu le projet de former une nation catholique avec la province de Québec et la Nouvelle-Angleterre, et ce projet de rendre la Nouvelle- Angleterre caiholiiuc-française a déjà pris des proportions capables d'alarmer les plus optimistes.

Les Français sont plus d'un million aux Etats-Unis, et selon toute probabilité, 350,000 dans la Nouvelle-Angleterre. Ils remplisaeui vos fabriques, achètent voi fermef>, s'introduisent dans vos

]égîelatares et y exercent une influence puissante. Le nombre de leur? enfanta ret inimaginable pour des Américains. Ces enfants on les éioigiif des écoles publiques afin de leur donner une éducation en tout semblable à celle qu'ils auraient reçue en Canada. Oa leur dit qu'en apprenant l'anglais ils perdront leur langue, leur nationaliié, leur leligion. On les conserve comme race étrangère distincte, P0umî«e au Pape en matière religieuse et politique. Rapidement, ils acquièrent le droit de vote ; en certains endroits iU ont déjà la majorité absolue, tandis qu'en beaucoup d'autres, ils tiennent leurs adversaires en écbec.

Bientôt, uiiis aux Irlandai$s, ils vous gouverneront, vous Américains ; ou f)lutô(, le Pape vous gouvernera, car ces masses le reconnaii'sent pour inaiire.

Ainsi, les fanatiques de Boston suivent d'un œil inquiet les progrès de Témigration canadienne - française de l'Est. Ils reconnaissent son importance, ils constatent sa force et ses éléments de stabilité. Ils vont même jusqu'à lui prédire une influence considérable sur les destinées des États de la Nouvelle- Angleterre, tandis qu'en Canada l'on s'attarde encore à repéter des lamentations stériles, sur la perte de ces émigrés, Ton refuse de croire à leur vitalité robuste, et l'on nourrit contr'eux les préjugés les plus blessants comme aussi les plus injustes.

Ne serait-il pas temps d admettre enfn la réalité des faits et de rendre justice aux heureux efiorts des Canadiens émigrés pour mettre en sûreté sur la terre étrangère, et leur Religion et leur Langue.

DI LA NOUVELLE-ANQLSrrSHBS 135

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