‹ Les Canadiens-Fran{rcedil}cais de la Nouvelle-Angleterre [microform]Chapitre 8 sur 129 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'émigration canadienne aux ÉTATS-UNIS

Trois classes d'émigrants. — D'où viennent-ils? — Résultats obtenus.— Statistique des canadiens-français dans la Nouvelle-Angleterre.

L'émigration canadienne française dans les États de TEst peut se diviser en trois groupes principaux : rémigration temporaire, l'émigration vagabonde, l'émigration stable et permanente.

Ltémigraiion temporaire comprend une classe de

cultivateurs, à'habitanU, comme Ton dit ici, qui, après avoir grevé leurs terres d'hypothèques, vont pour quelques années travailler avec leurs enfants dans les fabriqués de TEst. En général, ils réussissent assez rapidement à mettre de côté plusieurs centaines de piastres ; alors ils reviennent en Canada, payent leurs dettes et se remettent. à la culture. Ce moyen a sauvé de la ruine nombre de petits fermiers qui avaient eu l'imprudence de se mettre entre les mains des usuriers. Malheureusement, quand ces familles ont dû séjourner longtemps aux États, les jeunes gens, déshabitués des travaux pénibles de la campagne, s ennuient vite au fond desconcessions et reprennent bientôt le chemin des ville» américaines. Malheureusement aussi ces familles, parties pauvres du Canada et y rapportant au bout de quelquesannées une aisance relative, deviennent, même sans le vouloir, de puissants agents d'émigration dans les vieilles paroisses. Leur exemple encourage les autres :. les récits brillants qu'ils font de la vie d'Amérique, tout,, jusqu'à leurs beaux habits, échauffe l'imagination de la^ jeunesse, et souvent pour un homme qui revient en Canada, il y en aura cinq qui s'en iront aux États.

Au reste, cette classe d'émigrauts devient de moins ea moins nombreuse, et certes, ni les pi-êtres du Canada, ni même ceux des États-Unis ne songeront à s'en plaindre ; car ces gens-là, uniquement préoccupés de ramasser de l'argent, ne sauraient leur être d'un grand secours pour la créatioa ni l'entretien de leurs reuvres.

Dans la catégorie des émigrants temporaires il faut placer encore ces milliers de jeunes gens qui s'en vont passer la saison d'été dans les briqueteries américaines.

DE LA NOrVELLE-ANOLETERRE 9

De l'avis de tous les prêtres que j'ai rencontrés, cette classe de travailleurs est de toutes la plus triste au point de vue religieux et moral. Cela tient-il à la nature même d'un travail rude et accablant, ou à l'absence de la famille qui laisse ces jeunes gens sans contrôle et sans surveillance 1 C'est assez probable. En tout cas, les prêtres ne les voient qu'au moment du départ, lorsqu'ils désirent décharger leurs consciences, avant de revenir dans les vieilles paroisses du Canada.

La seconde catégorie d'émigrants comprend ceux que j'ai appelés les vagabonds : toujours sur les chemins^ toujours Tnouvant d'une ville à l'autre, des États au Canada, du Canada aux États, ils mènent une vie de nomades, ne s'attachent à rien, et vivent au jour le jour, comptant sur la providence de Dieu qui nourrit les petits oiseaux, et daigne aussi s'occuper des vagaf^ands de ce monde.

" Pierre qui roule n'amasse pas mousse, " dit le proverbe. On traduit ici : Canadien qui mouve ne sera jamais ni rentier, ni propriétaire.

Il y a enfin une troisième classe d'émigrants, que j'ai nommée l'émigration perrrianent'ey la plus considérable de beaucoup, comme aussi la plus solide. C'est elle qui bâtit des églises, fonde des couvents; organise des centres nombreux et bien disciplinés, et peu à peu s'empare de la main-d'œuvre dans toute la Nouvelle-Angleterre. C^est de cette classe de Canadiens émigrés que nous allons nous occuper désormais.

La plupart ff entre e«x viennent des dûtricte rturaïuc du Canada, des cantons de l'Est, des diocèses de TMis-

Rivières et de Rimouski. Leurs terres étaient devenues trop pauvres pour faire vivre de grosses familles ; ils ont entendu dire qu'avec cinq ou six enfants en ftge de travailler ils pourront bien vite, aux États-Unis, jouir d'une honnête aisance, et les voilà qui laissent leurs maisons et leurs champs pour aller s'établir dails quelques centres manufacturiers de la Nouvelle- Angleterre.

En quelques années, des milliers et des milliers de cultivateurs canadiens ont ainsi échangé leur existence rurale pour une vie d'ouvriers, dans les immenses manufactures des États-Unis. Ce déplacement de population s'est fait sans secousse, en silence, pour ainsi dire, comme si un mot d'ordre de la Providence avait envoyé ces hommes accomplir un décret mystérieux en s'implantant au cœur même du puritanisme protestant. Cette conquête pacifique s'est accomplie avec une telle rapidité que la surprise a été grande au Canada, aussi bien qu'aux États-Unis eux-mêmes.

Longtemps on a contesté l'importance des résultats ; aujourd'hui il faut bien se rendre Ji l'évidence : 400,000 cultivateurs canadiens sont devenus ouvriers dans les fabriques de l'Est, Le travail de ces vastes usines est en grande partie entre leurs mains ; les capitalistes américains ne peuvent plus se passer de l'émigration canadienne sans se trouver en face d'une ruine complète.

Cette dépopulation en masse est sans doute une calamité pour le Canada. Il eût été bien préférable de garder ces hommes au pays, où ils auraient fondé des familles de colons attachés au sol. Mais, d'autre part, elle a permis à la race française et catholique de jeter de profondes racines dans les États de l'Est, et qui sait le rôle qu'elle peut être appelée à jouer dans l'avenir ?

Si l'on veut avoir une idée de la force du contingent envahisseur, il suffit de jeter les yeux sur les États qui formaient jadis la Nouvelle - Angleterre, et qui se nomment aujourd'hui le Maine, le Massachussets, le Rhode-Island, le Connecticut, le New-Hampshire et le Verroont. Ces six États ont une population totale de 4,010,503 habitants, et les catholiques y comptent pour un peu plus d'un quart, soit 1,151,000, répartis comme suit :

Catholiques. Canadlens-Françai*.

Ma^achassetfi 665,000 132^000

Rhode-Island 100,«00 32,000

Connecticut 200,000 24,234

Maine 71,000 40,919

New-Hampshire 70,000 40,302

Vermont 45,000 33,204

Les Canadiens-Français forment donc bien près du tiers de la population catholique totale de la Nouvelle- Angleterre.

12 US» CAJ14ni|lN8-FR4KÇAIS

En outre, il faut remarquer d'abord que la moitié au moins des catholiques de langue anglaise sont concentrés dans quelques grandes villes de TEst, comme Boston, qui à elle seule compte plus de 250,000 catholiques, tandis que les Canadiens, au contraire, s'établissent pour la plupart dans les petites villes manufacturières, et qu'ils forment déjà la majorité dans plusieurs d entre elles. Tout près de cent mille autres Canadiens occupent le nord de rÉtat de New-York et les diocèses de Syracuse et d'Albany. Enfin, ces nouveau-venus ont bâti, en vingt ans, 120 églises ou chapelles desservies par des prêtres canadiens, 50 grands couvents, où des religieuses venues du Canada donnent une éducation catholique et française à plus de 30,000 enfants. D'après ces quelques indications, il est aisé de voir quel appoint considérable est fourni par l'émigration canadienne-française à l'Ëglise catholique dans la Nouvelle- Angleterre.

C en est assez. semble*t-il, pour lui mériter, sinon les sympathies, au moins le respect des catholiques américains de nationalné différente. Elle leur prête déjà on concours efficace pour l'extension de la foi dans les États, et le jour peut venir où ils trouveront en elle une alliée nécessaire pour repousser les attaques de renaemi oom-

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