SITUATION MATÉRIELLE DES ÉMIGRÉS
Les villes roanufiicturières de l'Est. — Les tenement housés. — Transformation de l'habitant en ouvrier de fabrique. — Ce qu'on gagne aux Etale. — Le revers de la médaille. — Com- . ment les canadiens deviennent propriétaires? — Un canadien ai home. — Une rue de Holvoke un soir d'été.
Étudions n^aintenant la situation matérielle et sociale que les émigrés se sont faite chez les Américains. La plupart d'entre eux sont employés dans les fabriques de coion et de chaussures qui couvrent la Nouvelle- Angleterre, bien qu'un bon nombre soient ouvriers ou commerçants.
Ces fabriques, à part quelques grands centres manufacturiers comme Fall River, Lowell et Manchester, sont installées dans de petites villes de dix à quinze mille âmes, d une élégance et d'une propreté parfaites. Toutes les rues sont plantées d'ormes et bordées de beaux et( larges trottoirs. Chaque cottage est bâti sur un lot isolé entouré d'arbres, et, en avant, se trouve une pelouse avec corbeilles de fleurs et massifs de lilas. Rien de plus gai que ces résidences américaines. On sent que le petit commerçant, l'ouvrier propriétaire de ce cottagp, aime d'amour son chez soi et que son ambition est de donner à sa famille tout le confort possible. Le «oir, vous le verre» lui-même assis sur la piazza de sa maison,
se reposant des fatigues de la journée et regardant avec bonheur les ébats de ses petits enfants.
Posséder un de ces jolis cottages pourra bien être le rêve du Canadien nouvellement arrivé aux États ; mais, hélas ! ce ne sera là qu'un rêve d'avenir. Pour le présent, il lui faudra se contenter d aller loger dans une de ces maisons ouvrières que Ton nomme des tellement houHe>».
Ces maisons ouvrières sont de grandes bâtisses en briques, de quatre à cinq étages, où chaque famille occupe une suite d'appartements. Les ouvriers employés aux mêmes fabriques logent généralement ensemble. Ils se couchent et se lèvent à la même heure, et ainsi, ces agglomérations forment des espèces de communautés ouvrières, où l'on est vraiment surpris de trouver tant d'ordre et de bonne entente. La raison, c'est que la police y est en grande partie confiée aux femmes. Or, la femme canadienne fait, (juand elle s'en mêle, un poZircinan incomparable.
Voulez- vous assister à la transformation d'un habita ut en ouvrier de fabrique ?
Un habitant, pauvre des biens de la terre, mais riche d'enfants, se décide à émigrer aux États. Voici que la famille arrive dans un centre manufacturier, Lowell, Holyoke, Worcester, par exemple ; avec le père et la mère, il y a huit ou dix enfants de différents âges *. Tout
1. Dernièrement, le Journal local do Manvllle (Rhode-Island) annonçait que la population de la ville avait notablement augmenté depuis vin^tqiatre heures ; trois familles canadiennes y étaient arrivées avec dix-huit enfants chacune.
ce monde est habillé en étoffe du pays, c'est-à-dire avec des v^ments tissés par la ménagère de la maison. Le buiin, terme par lequel les Canadiens désignent leur avoir, est ficelé^ dans des paquets, que le père a distribués entre les plus grands de ses garçons, tandis que luimême s'est réservé la poche qui contient ce qu'il estime le plus précieux de son bien. L'on arrive à la station. Vite la mère ramasse ses petits gars et ses petites filles (jui, épars aux quatre coins du wagon, la figure collée à la fenêtre, regardent avec de grands yeux étonnés cette terre d'Amérique. Elle serre à la hâte les nombreux objets oubliés sur la banquette, et débarque enfin sur le sol de la libre République, poussant tout son petit peuple devant elle.
Les Américains sont là regardant, impassibles, ce spectacle, avec lequel, du reste, ils commencent à se familiariser. Peut-être se font-ils en eux-mêmes cette réflexion : " Voilà du personnel nouveau pour nos fabriques. C'est solide et plein de vie. Qui sait si dans cinquante ans les fils de ces gens-là ne remplaceront pas dans la Nouvelle - Angleterre, la race puritaine appauvrie et épuisée ? "
Les amis et parents des arrivants les attendent à la station pour leur souhaiter la bienvenue. On échange de vigoureuses poignées de mains, l'on s'embrasse à la bonne franquette, puis l'on conduit les émigrés aux quartiers qui leur ont été préparés d'avance. Visitez ces familles un an après. Vous serez surpris de voir quel changement s'est opéré dans toutes ces physionomies. Les jeunes gens, avec leurs habits de drap, propres et soignés, ont pris un air monsiev.r. Les filles sont
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mises avec élégance, et certes, les rubans ne manquent pas à la toilette. Il n'est psLS jusqu'aux grands-parents qui n'aient cédé, eux aussi, à rentraînement général ; le vieux Canadien et sa vieille bonne femme sont à peu près transformés à la mode d'Amérique. Et tout ce monde paraît content de' son sort : " On vit bien ici, vous dit-on, on est bien logé, bien chauffé, bien vêtu, on a de là viande fraîche tous les jours et plus d'argent à la fin du mois qu'on n'en avait en Canada à la fin d'une année entière."
Une famille nombreuse est, en effet, un capital qui fructifie merveilleusement aux Ëtats, et qui procure un confort que ces braves gens n'avaient jamais connu dans les concessions de leur pays.
Voici, par exemple, un homme qui a quatre enfants en âge de travailler aux fabriques. Après quelques mois d'apprentissage, chacun d'eux gagnera au moins une piastre par jour (5 francs). Le père lui-même, s'il est vaillant, et qu'il ne veuille pas, selon l'expression énergique des Canadiens, vivre du sang de ses enfants, trouvera lui aussi à gagner sa piastre. Quand viendra la paye du mois, cet homme touchera un total fort honnête : environ cinq fois vîngt*quatre piastres, soit 120 piastres (700 francs).
Cent vingt piastres au bout du mois ! C'est un beau denier pour l'ancien paysan canadien. Là-dessus, il faut se loger, se nourrir et s'habiller. Un^a^, ou logement de cinq pièces, se loue ordinairement de 12 à 15 piastres par mois. La nourriture coûtera de 15 à 20 piastres. H lestera donc un excédent de quelque 80 piastres pour
le» autres, dépeiusea Comme on le voit, il sera facile^ avee un peu d'économie, de mettre de côté en peu de temps nae somme asses ronde.
Il y a bien, hélas ! le revers de la médaille. Ce travail de manufacture, auquel se livrent ces fils de cultivateurs, est débilitant de sa nature et fatigant par sa monotonie. Le métier bat de six heures du matin à six heures du soir, sauf une heure pour le dîner. Il faut sq tenir debout pendant tout ce temps*là et surveiller trois et même quatre métiera L'atmosphère des fabriques doit être toujours maintenue à une haute température, et dans certaines salles, l'air est tout imprégné de poussière de coton qui pénètre dans les poumons. Après quelques années, Tappétit diminue, il survient une sorte de langueur générale qui tourne facilement en consomption. Un grand nombre, surtout parmi les jeunes filles, souffirent de maux d'yeux, et pour tous, cette vie de. fabrique, avec le bruit incessant des machines, la régularité invariable de ses occupations, devient douloureusement monotone. Aussi bien peu de Canadiens peuventr ils la supporter e;u-delà d'une dizaine d'années»
L'on a'aj)ttoie souvent ici. sur le triste sort de- ces fils de paysans jetés en pftbureaux usines amérieainea Sana^ doute^ la vie à la campagne est à la, fois et plus saine e^ plKks vajciée. Mais, après tout, ît faut des braS' pour l'ii^ustrû», et si ces manufacture» étaient en Ca&ada, an
lieu d'être aux États, je ne sais pas en quoi les inconvénients seraient moindres, ni comment on pourrait empêcher la fabrique d'aller recruter son personnel parmi les fortes populations des campagnes. Aux États, quand les jeunes Canadiens en ont assez de la vie de fabrique, ils se font petits marchands ou apprennent un métier qui leur permet d'élever tranquillement leur famille.
Les manufactures de chaussures, si nombreuses dans la Nouvelle- Angleterre, n'ont pas les inconvénients des fabriques de coton, et, de plus, elles donnent aux ouvriers des salaires plus élevés. Les hommes gagnent généralement une piastre et demie à deux piastres par jour (de 7 fr.50 à 10 francs), et les femmes, une piastre.
Pourvu que le cordonnier n'ait pas, en hiver, un chômage trop prolongé, qu'il ne se laisse pas trop facilement entraîner dans une grève, qu'il n'aime pas trop la bouteille, — car, ici comme ailleurs, cordonnier et buveur, cela va souvent ensemble, — cet homme est assuré d'avoir, en peu de temps, une existence très confortable pour lui et sa famille. Aussi, c'est dans ces centres manufacturiers. Spencer, Worcester, Salem, Malboro, etc., que l'on trouve les congrégations canadiennes les plus florissantes et le» plus à l'aise. Nombre de ces familles possèdent des cottages d'une valeur de 3 à 4,000 piastres.
Voici comment elles sont devenues propriétaires.
Le chef de famille, après avoir mis trois ou quatre cents piastres de côté, achète un terrain ; puis la banque lui prête de quoi bâtir sur hypothèque, et bientôt la maison s'eu^hève. Le payement de ces hypothèques sera un excellent moyen d'enseigner à cet homme une vertu
que louvrier canadien, comme les autres, ne connaît guère avant de songer à bâtir, Téconomie. Les payements se font à jour fixe. Si l'argent n est pas versé au jour précis, le lendemain le cottage est saisi et vendu par la banque. Cette nécessité apprend à éviter les dépenses superflues, à modérer le luxe, et peu à peu l'économie entre dans les habitudes domestiques. En quelques années, l'ouvrier a fini de payer sa maison ; il est chez lui, fier du résultat de ses travaux, heureux du bonheur de sa femme et de ses enfants.
Voulez- vous voir un Canadien at home ? Allons visiter la congrégation de Marlboro.
Marlboro est une petite ville du Massachussets, comptant à peu près 15,000 habitants. Il y a là une colonie de 4,000 Canadiens, tous employés dans les manufactures. Au somment de la ville, étagée sur des collines peu élevées, vous trouverez une rue large, bien plantée d'arbres et toute bordée de blancs cottages en bois, avec le décor obligé de massifs fleuris sur le devant. C'est la rue des Canadiens ; toutes ces maisons leur appartiennent. Au centre se trouve l'église. Deux allées en asphalte, contournant une pelouse avec bosquets et corbeilles de fleurs, mènent à une terrasse où se dresse l'édifice. En arrière, sur un plateau d'où le regard embrasse un panorama splendide de la ville et des environs, s'élève le couvent canadien.
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Église et couvent, voilà les deux forteresses qtii abritent ce que le Canadien a de plus .cher aux Étftts comme au Canada : sa religion et sa nationalité.
Après avoir présenté nos hommages au respectable curé de Marlboro, le Révérend M. Dumontier, prions-le de nous conduire chez quelques-uns de ses paroissiens^ pour voir de nos yeux comment sont installés les Canadiens émigrés aux États.
Le maître de la maison vous i-ecevra avec une urbanité cordiale et franche, puis il vous introduira dans un petit salon bien propre, bien élégant, avectapiS; canapé, piano ou harmonium. Aux murailles sont suspendues les images qu'on apporta jadis du Canada, les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, Timage de la bonne sainte Anne, la grande patronne des Canadiens. A côté, voici les travaux à l'aiguille exécutés par les fillettes de la maison qui vont au couvent ; une couronne et une croix avec la devise en sautoir : Pas de croix, pas de. counynne^ ou bien encore le salut anglais Welcome, Soyez les bienventui ! Bientôt, à la vsuite de la mère, vous verrez de blondes têtes d'enfants apparaître dans la porte entrebaillée du salon. Faites un signe d'encouragement. Aussitôt une demi-douzaine de petits-garçons et de petites filles seront autour de vous, à vous regarder et à jouer avec vous comme avec un vieil ami. L'aînée des fillettes exécutera un air de piano pour vous souhaiter la bienvenue, la sœur cadette vous dira une fable apprise à l'école, et sa maman, si vous en ayez le loisir, vous expliquera en détail les qualités et les imperfections de chacun des membres de la famille.
Voilà un intérieur d'ouvrier canadien aux États. Tout
y respire la paix et le contenteiucnt. Tout y indique une vie modeste, mais aisée ; et comme la loi du Sauveur exerce sa douce influence sur ce foyer domestique, vous y trouvez rassemblé tout ce qui peut rendre la vie aimable et douce au travailleur.
Voulez-vous maintenant un tableau de la me ? Rendons-nous, par un beau soir d'été, dans l'un des grands centres manufacturiers des États, à H^ilyoke, par exemple. Au centre d'un grand axrré, bordé de tous cotés par des blocH de quatre à cin<i ét^iges, se trouve la magnifique église canadienne (|ui a coûté plus de 100,000 piastres (500,000 francs). Ces Uœ-i^, ainsi que les rues voisines, sont exclusivement occupés par les Canadiens. Ce quartier de la ville leur appartient. Les rues sont pleines d'enfants qui jouent et crient. Les jeunes filles se promènent sur les trottoirs par bandes de trois ou quatre. Elles se racontent avec animation les mille riens (le la journée. Les hommes, eux, groupés çà et là ou assis sur les paliers extérieurs des maisons, fument tranquillement la pipe du soir et jasent avec entrain. Les. Canadiens sont forts pour l&j(juieUe. De bruyants éclats (le rire, venus d'un peu partout, vous avertissent que ce peuple n'est pas rongé par la mélancolie sur la terre étrangère. Dans les maisons, on entend les gais refrains (les chansons du Canada, et les fenêtres sont bordées de fleurs au-dessus desquelles apparaissent les bonnes et fnuiches figures de Canadiennes qui regardent et, babillent.
Vous reviendrez de cette promenade, vous demandant sans doute si les publicistes canadiens sont bien dans le vrai, quand ils se lamentent sur les tristesses de iioa frèrts exilés, et qu'ils recueillent avec attendrissement les soupirs poussés de la terre d'exil vers la patrie absente. S'ils s*aviswent d'aller redire ces jérémiades aux Canadiens émigrés, il pourrait bien arriver qu'un bon et franc éclat de rire mît promptement en déroute leur éloquence et leur sentimentalité.