CANADIENS ET AMÉRICAINS
Les petits Canadas d'Amérique. — Opinion de M. Gilmary Shea sur l’émigré canadien. — Ce qu’en pensent et disent les Yankees protestants. — Avantages et dangers. — Cri de guerre. — Attention Canadiens ! *
Les Canadiens émigrés sont en train de former dans les États de l'Est, limitrophes du Canada, tout un réseau de colonies ouvrières qui, se multiplient rapidement et tendent à devenir un peuple distinct de religion, de race et de mœurs. Ils sont aujourd’hui quatre cent mille ; avant vingt ans ils seront peut-être un million. Déjà dans la plupart des centres manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre, ils forment la majcrité de la population laboricuse. Sans bruit, sans éclat, ils refoulent les nationalités étrangères et les remplacent. Leur activité ne se borne pas aux fabriques de coton et de chaussures, elle envahit encore toutes les autres branches d'industrie. Ils travaillent le marbre à Rutland, l’horlogerie et la bijouterie dans le Rhode-Island et le Con-
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necticut, tandis qu’un grand nombre sont employés aux travaux de charpente et de menuiserie dans le Vermont et le Massachussets. Les Canadiens excellent, en effet, à travailler le bois, et les patrons leur donnent volontiers la préférence sur tous les autres onvriers.
Dans les villes américaines, comime on la vu, les Canaïiens se choisissent généralement un quartiér, qui prendra bientôt leur nom et sera désigné par les Américains eux-mêmes sous le titre de quartier français. Là, groupés autour de leur église et de leurs écoles paroissiales, ces émigrés gardent, avec une ténacité toute bretonne, la langue et les usages de leurs ancêtres. Ils ont des médecins et des murchands canadiens, des sociétés religieuses et patriotiques, des journaux ; en un mot, tout ce qu'il faut à un groupe d'hommes,
pour conserver longtemps une vie sociale distincte et
parfaitement organisée.
C’est ce qui déconcerte quelque peu les partisans entaousiastes de l'assimilation américaine.
Ils prédisaient, à coup sûr, que la génération canadienne élevée aux États ne parlerait plus français, que ces centres étrangers se fondraient promptement dans la masse commune, qu'il était inutile de. s'occuper de ces émigrés d'une manière spéciale, car, en quelques années ils seraient complètement «méricanisés. Or, voici qu'après vingt ans d'expérience, l'on parle de plus en
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plus français dans les colonies canadiennes, Au lieu de s’américaniser, l'émigré reste plus patriote que jamais ; il affirme haut et ferme et à toute occasion ses aspirations nationales ; enfin, bien loin de diminuer, l’invasion canadienne augmente, au contraire, dans des proportions considérables.
Aux partisans de l'assimilation, il ne reste plus qu’à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Ils ne peuvent pas absorber ces Canadiens-Français; eh bien! qu'ils les supportent ; ce ne sont ‘pas, après tout, des voisins bien méchants. Un courant d'opinion commence à se former en ce sens. Voici comment s'exprime à ce sujet un éminent publiciste catholique américain, M. Gilmary Shea, dans le North Western Chronicle de Saint-Paul :
Les Canadiens-Français forment uze des portions les plus industrieuses et les plus intelligentes de notre population. Ils sont reli. gieux et entretiennent leurs églises ; ils ont coifiance en l’éducaticn et entretiennent leurs écoles paroissiales ; ils sont moraux et surveillent les mœurs de la jeunesse et de l’enfance.
A ces divers points de vue, ils brillent au premier rang dans nos villes manufacturières. [ls aiment la société, ils se divertissent d’une façon intelligente et agréable et ne sout jamais compromis dans les émeutes, les grèves ou les Lagarres.
Ils aiment à s’instruire. Ils ont leurs journaux, rédigés en français par des écrivains cupables, dévoués et patriotes; ils ont leurs sociétés admirablement organisées et dirigées par des howines compétents et consciencieux.
Ce peuple nombreux déjà avjourd'hui aux Êtats augmente encore tous les jours, et forme un des contingents les plus considérables du catholicieme dans le nord des Etats-Unis.
Cemme citoyens, comme catholiques, ils possèdent les plus grandes qualités et se montrent en tout dignes de l'estime et de l’admiratiou de ceux qui les apprécient avec impartialité.
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Cette cohésion, qu permet de reconstruire, pour ainsi lire, en bloc et sans délai ni tâtonnements, la paroisse canadienne sur la terre étrangère, fait la force des émigrés ; mais aussi, hâtons-nous de le dire, c’est là ce qui sert de base aux accusations de la presse américaine et aux menaces qu'elle fait entendre de temps à autre contre une invasion qu'elle juge inquiétante. C’est un côté de la question qu'il est impossible de laisser dans l'ombre.
Quelle est donc l'attitude des Américains vis-à-vis de l'émigration canadienne ?
Je sais d'avance que ma réponse sera assez peu du goût d'un certain nombre de ces émigrés qui ne veulent entendre que ce qui flatte leur amour-propre national et encourage une présomption quelque peu naïve ; mais je dirai franchement ce que je crois être la vérité, en regrettant de n'être pas d'accord avec de braves gens que j'estime et que j'aime.
En général, l’'émigré canadien se persuade volontiers que les Yankees le tiennent en haute estinie, qu'ils admirent ses qualités morales et sociales, et que par suite, ils voient avec satisfaction le flot de l’émigration canadienne déborder de plus en plus sur la Nouvelle-Angleterre. Or, je suis convaincu que c'est là une pure
illus'on.
Un prêtre des États-Unis, observateur et philosophe, connaissant à fond je caractère américain, me le dépeignait à peu près ainsi :
“ L'Américain ést un homme qui, par traditions de famille aussi bien que par le fait de son éducation, r’estime guère que le positif, Il attache une importance bien plus grande à la prospérité matérielle de son pays qu'aux idées religieuses, aux obligations de conscience et en général au souci d’une autre vie dans un monde invisible,
“ Comparant l'Amérique avec les vieux pays d'Europe, il trouve l'Amérique de beaucoup supérieure, et par la
liberté des institutions, et par les inventions ingénienses qui, chaque jour, augmentent le bien-être individuel et la fortune publique. Que sont, à ses yeux, ces émigrants qui, chaque année, abordent aux rivages de la grande République ? Évidemment des hommes de race infé-
rieure, des victimes du despotisme ou de Ja misère, qui viennent chercher aux États ce qui leur manquait chez eux, l’aisance et la liberté. Illes accueillera avec philanthropie, il leur accordera les bienfaits de ses libres institutions, il les œnéricaniser« généreusement.
“ Mais, de s’imaginer que les vertus domestiques de ces émigrés, que leurs convictions religieuses surtout, puissent produire quelque effet sur l'esprit des Américains, c’est pure chimère. Qu'ont-ils à apprendre de ces hommes pauvres et ignorants ? Quelles idées nouvelles des Irlandais, des Allemands, des Canadiens émigrés pourraient-ils lui apporter, à lui le citoyen de la République la plus parfaite et la plus prospère qui fut jamais ?
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“ Ces émigrants sont, à ses yeux, une force matérielle qui pourra enrichir le pays et faire la fortune de ceux qui sauront l'utiliser. Ce sont des bras pour le travail ; lui, il sera la tête. Il emploiera .ces hommes dans ses manufactures, il leur donnera même la préférence sur ses concitoyens américains, parceque les émigrés travaillent à meilleur compte, et qu'il est aussi plus facile de les exploiter. Mais dans cette préférence, il n’y a ni
gmpathie ni estime spéciale, c’est tout simplement un calcul d'intérêt,
“ Voilà comment l'Américain apprécie l’émigration en général, qu’elle vienne d'Irlande, d'Allemagne, d'Italie ou du Canada. ”
Ces sentiments de sourde antipathie se sont fait jour dernièrement dans un grand journal de New-York, le Times; à propos d’une convention nationale tenue en cette ville au mois d'août dernier. :
Ces conventions sont des espèces de congrès où se réunissent les délégués des diverses sociétés canadiennes, pour discuter leurs intérêts de race et de religion et aviser aux moyens de les mieux sauvegarder. Rendons justice aux conventions canadiennes, elles ont eu certainement de très heureux résultats. Travaillant presque toujours d'accord avec le clergé, elles ont uni en un faisceau solide ces cent:es divers qui auparavant se connaissaient peu ; elles y ont entretenu nn souffle vrai-
ment patriotique et ont fait adopter partout la devise commune : “ Notre religion, notre langue, nos mœurs; avant tout, restons Canadiens, ”
Malheureusement la prudence n'a pas toujours dirigé les actes de ces sortes d’assemblées nationales. Des démonstrations bruyantes, des processions avec drapeaux portant la fameuse devise, des comptes rendus tapageurs publiés dans les journaux ont éveillé les susceptibilités des Américains. On cherchait à exciter leur admiration, on a réussi à provoquer leur méfiance. Dans ces déclarations séparatistes, ils ont vu un défi que leur jetait à la face une colonie étrangère nouvellement installée sur le territoire de la République.
Voici comment le Times de New-York répondait au programme canadien :
Dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre, voisins du bas Canada, ” les Canadiens-Français, tentés par un climat mneilleur que celui de leur pays et par des salaires plus élevés, sont venus s’établir dans les fabriques et sur les terres abandonnées par les habitants du “pays, qui n’y trouvaient plus leur compte. Ils ont une telle force de reproduction, .que leur proportion par rapport à la populatian totale, partout où ils s’établissent, tend à augmenter avec une rapidité surprenante.
Cette émigration est-elle bonne ou mauvaise pour le pays ? C’est une question dont da solution dépend de considérations applicables à toute émigration dans ce: pays. On peut dire en effet, d’une manière générale, que l’émigration n’est une source de force pour le pays, qu’autant qu’elle est susceptible de s’assimiler à la population américaine, en d’autres termes de s’américaniser.
Or, les Canadiens-Français ne promettent BARRE de s’incor-— porer à notre nationalité.
La convention tenue par eux, mardi dernier, en notre ville, a pour but de leur part une action commune sur toutes les questions qui peuvent résulter de leur séjour aux Etats-Unis.
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L’action conjointe d'un élément de notre population, d’après-ses opinions propres et ses coutumes, équivant à une action séparée relativemeut au reste de la popu'ation. Elle indique que ceux qui adoptent cette action entendent rester corps séparé, corps étranger, et un tel corps, sous la forme de notre gouvernement et la consii tution de notre société, est une source de faiblesse politique e sociale.
Les Canadiens-Français entendent garder en ce pays, comme ils l’out fait durant deux siècles en Canada, leur religion, la langue de leurs ancêtres, ec cela comme marque distinctive de leur séparation d’avec leurs voisins ..... Ce n’est pas sans doute une raison pour persécuter les Canadiens-Français déjà établis parmi nous, ou pour prendre des mesures afin de diminuer l'émigration venant du Canada. Mais si ces Canadiens devenaient assez nombreux ou se faisaient naturaliser en nombre suffisant pour tenir la balauce du pouvoir aux Etats-Unis, alors ils seraient un danger pour nous, parce qu’ils pourraient demander et obtenir une législation favorable à leurs intérêts particuliers, qui sont séparés des nôtres et même hostiles à l'intérêt général du pays.
Le danger n’est encore imminent dans aucun des États de l'Union. Cependant, dès maintenant, il est suffisamment accusé pour imposer à tout Américain, dans les Etats où les Canadiens- Français forment une partie considéruble de la population, le devoir patriotique de maintenir les principes politiques américains, contre toute atteinte qui pourrait leur être fai'e.
Voilà les vrais sentiments des Américains à l'égard des Canadiens-Français. Ils les tolèrent, ils ne les aiment pas, ils voient en eux un élément dangereux pour la République; et au besoin ils n’hésiteraient pas