‹ Les canadiens-français de la Nouvelle-Angleterre [microforme]Chapitre 15 sur 190 · ET ARTE RTE DE · texte numérisé non relu

ET ARTE RTE DE

réunion se compose ordinairement d’une vingtaine de parents et amis. On mange le fricot, on dit des joyeusetés, on rit à gorge déployée : la jeunesse danse et. s'amuse à des jeux de société, Tout le monde est en belle humeur. Vers minuit, Les fricoteurs rentrent au logis, en envoyant aux échos de la nuit les refrains des chansons de la vieille France.

Aux Etats-Unis, après une journée de douze heures de travail, et avec la perspective d’être debout à cinq heures pour recommencer le lendemain, l'usage du fricot présente plus de difficulté. Pourtant, malgré tout, le navurel l'emporte, et le Canadien émigré trouve encore le moyen d'organiser de petites fêtes pour s'amuser et rire,

Ainsi, dans certaine ville, la jeunesse avait imaginé ce qu'on appelait des Soirées au bouquet TI s'agissait de fêter l'anniversaire de naissance des amis. L'on se donnait le mot ; puis, le soir venu, chacun se rendait muni de provisions et un bouquet à la main, à la demeure de celui ou de celle qui commençait une nouvelle année. La réunion était guie, elle se prolongenit assez, et même trop avant dans la nuit, le tout ‘allait pas, paraît-il, sans quelques inconvénients assez sérieux. Aussi les prêtres crurent-ils devoir dire un mot aux mères de famille, et les Soirées au bouquet disparurent.

Ici, en effet, comme je l'ai dit, c’est la femme qui fait

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la police de la paroisse ; il n’en est pas de plus douce, et l'on pout ajouter de plus efficace. L'influence de la femme est considérable dans la famille canadienre. Habituellement, c’est elle qui gouverne toute la petite république, le président y compris. Mais comme, en général, ces femmes canadiennes sont bonnes chrétiennes, vaillantes au travail, toutes dévouées à leur inari et à leurs enfants, cette influence a en définitive les résultats, les plus heureux.

Elle s'étend même à tout le bloc qu'elles occupent Voilà pourquoi, dans ces vastes maisons ouvrières qui

Comptent souvent de vingt à trente ménages, l'on trouve,

la plupart du temps, une étonnante régularité, Les désordres y sont rares et durent peu. (Grâce à ces femmes, à ces mères vraiment chrétiennes, la loi de Dieu règne dans le bloc avec une autorité qui contraste singulièrement avec ce que l’on voit ailleurs dans des conditions analogues.

Je vois ici quelques-uns de mes lecteurs hocher la tête pour me dire qne je suis bien optimiste, peut-être même bien crédule, Mais, sans se hâter de porter un jugement prématuré pour quelques exceptions qui frapperont leurs yeux, je les prierais de parcourir un certain nombre d’agglomérations canadiennes aux Etats, et surtout d'interroger les prêtres résidents et les 1issionnaires. Ils verront que mon appréciation favorable n’est, aprés tout, qu’un hommage rendu à la vérité et à la justice.

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J'ai dit qu'un grand esprit de charité chrétienne règne parmi ces Canadiens émigrés. Îls se traitent vraiment en frères et n’épargnent pas leurs peines quand il s'agit de s'entr'aider.

Dans une promenade que je faisais à Burlington, en compagnie du vicaire de la paroisse canadienne, le Rév. M. Ivinec, nous aperçûmes sur un plateau, au sortir de la ville, un grand nombre de maisonnettes en construction.

“ Eh ! dis-je à mon compagnon, voici tout un village canadien qui se bâtit ici.”

— “Oui, me répondit-il, les Canadiens ont acheté ce plateau, et, la journée finie, menuisiers et charpentters donnent à chaque famille deux heures de travail gratuit pour finir leur cottage.”

Que pensez-vous de cette société coopérative de charité ? N’est-il pas touchant de voir de pauvres ouvriers, après une journée à l’usine, prendre encore deux heures sur leur repos, pour se bâtir les uns aux autres, leur petit chez soi ?

Aux États-Unis, il y a dans chaque comté une maison subventionnée, où l’on ‘recueille les pauvres, les vieillards, tous ceux enfin qui n’ont plus ni feu ni lieu. On la nomme la pour house, la maison des pauvres. Mais vous y chercheriez inutilement des Canadiens, ils l'ont en horreur. Si un Canadien tombe malade et se trouve

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dans le besoin, les voisins vont faire une tournée de charité, et reviennent avec de larges aumônes. S'il est vieux, ses enfants le reçoivent chez eux ou payent sa pension chez quelque compatriote. S'il meurt en laissant des orphelins, il peut être tranquille sur leur sort, la charité chrétienne en prendra soin.

En Canada, l'on crie les orphelins à la porte de l’église, le dimanche, et tout de suite il se trouve de braves gens pour les adopter !, La plupart du temps, ce sont des époux à qui Dieu n'a pas donné la bénédiction du mariage ; souvent aussi ce sont des pères de famille qui ont déjà bien des enfants sur les bras ; mais, d’après le principe que là où il y a du pain pour quatre, il y en aura bien pour six, ils emmènent ces orphelins et comptent sur la Providence pour les nourrir. Souvent même, ou poussera la délicatesse jusqu’à laisser ignorer aux pauvres petits leur malheur, on les élèvera sur le pied d’une complète égalité avec les autres de la maison.

Aux Etats, on ne crie pas les orphelins à la porte de l'église, mais l'œuvre de charité n'en est pas moins accomplie avec un courage et quelquefois avec un héroïsme admirable, Qu'on en juge par le fait suivant.

Il y a deux ans, je prêchais une mission à Rochester. Après la messe, une brave Canadienne, femme d'ouvrier, vient me trouver à ia sacristie : “ Mon Père, me dit-elle, une de nos voisines, une pauvre veuve, est morte il y a trois mois, laissant deux petites filles, l’une de trois ans,

1. En 1849, lorsque le typhus fit périr plus de 16,000 pauvres émigrants irlandais, à Montréal et à Québec, les milliers d'orphelins qui restaient furent adoptés par les familles canadiennes, et élevés avec leurs autres enfants.

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l'autre un bébé qui n’a encore que cinq mois. On s’est arrangé, plusieurs femmes ensemble, pour adopter les pauvres petites. Mais comme on est bien pauvre soimême, et qu'on a déjà pas ma! d'enfants, voici ce qu’on fait, La petite ainée reste huit jours dans chaque maison. Pour le bébé, à tour de rôle, les femmes qui nourrissent | le gardent pendant trois jours, puis elle le passent à la | voisine, Mon père, ajoutait-elle naïvement, on est bien

prêt à continuer, mais si vous pouviez dire un petit mot

d'encouragement dans votre sermon, ça nous ferait bien

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Il y x nom total | guèët | Voilà les qualités du Canadien émigré aux États. Il live a aussi ses défauts, et la vérité me force à les dire avec sont la même franchise. Laissant aux prêtres le souci des les misères qui, là comme ailleurs, sont l'apanage de la Le «€ nature humaine, je ne m'occuperai que des défauts exté- trois rieurs, de ceux qui sont du domaine publie. Or, de pou l'avis commun, les principaux sont l'imprévoyance et diza le luxe. amé L'imprévoyance, on Île sait, est un défaut trop ordi- de p naire chez l'ouvrier. Mais ce défaut, le Canadien émigré tale le pousse à un degré vraiment déplorable. Son horizon de se borne à ia semnine qui passe, tout au plus, au mois Can qui finit. S'il a dix piastres en sa possession, il dépen- vi sera dix piastres, s'il en a vingt il en dépensera vingt ; br grâc

mais toujours il s’arrangera de manière à être à peu près à sec, aux approches de la nouvelle paye.

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Les prêtres le savent bien aux États. S'ils ont une quête importante à faire, ils auront bien soin de la placer toujours dans la semaine qui suit la paye. S'ils venaient plus tard présenter la corbeille à leurs paroissiens, ils obtiendraient de leur part un benu salut de tête, bien sympathique, mais d'argent... point. Il n’y en à plus dans le gousset,

Où donc va cet argent ? Les Canadiens le jettent-il à la taverne ?

Non, le Canadien des États est généralement sobre, Il y a des exceptions, sans doute : mais outre que bon nombre de jeunes gens appartiennent à la fepérance totale, ceux mêmes qui ne vont pas jusque-là ne sont guère portés aux excès alcooliques. Ce n’est donc pas l'iv “ognerie qui épuise leur bourse. Mais ces ouvriers sont de grands enfants ; ils aiment les fêtes, les plaisirs, les courses en voitures, les amusements de toute sorte, Le dimanche qui suivra la paye, vous les verrez partir trois ou quatre de compagnie, en voiture à deux chevaux, pour aller faire un pique-nique. Ils dépenseront une dizaine de piastres dans la journée. Quand un cirque américain arrive dans la localité, il n’y aura pas assez de place pour les Canadiens curieux d'assister au spectacle. Que si, par hasard, ils ont mis cinquante piastres de côté, vite, il faut les dépenser dans une course en Canada, pour aller revoir parents et amis, qu’on avait visités il n’y a pas six mois. Dieu sait l'argent que les compagnies de chemins de fer américains ont encaissé, grâce à cette humeur voyageuse de nos compatriotes.

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On leur dit : “ Mais vous, pères de famille, ayez d. ne plus de prévoyance ; mettez quelque réserve à la banques vous le pouvez fucilement, Si vous alliez tomber malades, si l'ouvrage manquait, si la grève se déclarait, que deviendriez-vous avec vos enfants {”

Ils trouveront que vos paroles ont bien du bon sens, mais ils n’en font pas davantage.

Les jeunes gens sont naturellement plus insouciants encore que leurs parents. Avec des saluires de trente à quarante piastres par mois, ils pourraient aisément mettre la moitié de cet argent-là de côté et s'assurer ainsi une avance de quelques centaines de piastres, pour l'époque du mariage. Mais où est le jeune homme qui puisse attacher cette épingle au bonnet de sa fiancée ? La coutume aux États est de faire au prêtre une offrande de dix piastres à l'occasion du mariage, Quand des jeunes gens, après s'être dit oui en particulier, désirent le dire en public devant leur curé, il y a une question qu'on se pose l’un à l’autre :

“ As-tu les dix piastres pour M. le curé ? — Non, et

toi ? — Moi non plus. — Eh bien ! mettons de l'argent de côté, et l’on se mariera dans trois mois.”

Voilà toute leur économie domestique ; c’est peu compliqué, comme on le voit.

Pourtant, grâce aux efforts incessants du clergé, grâce encore à l’élan qui s'est manifesté depuis quelque temps parmi les Canadiens, pour se procurer un chez soi, cette imprévoyance a fait place chez un bon nombre à des habitudes d'épargne, et la nouvelle génération élevée

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aux États ne gaspille plus son argent avec la même légèreté.

“Malheureusement il reste toujours un créancier favori qui absorbe à lui seul la plus forte partie des revenus de l'ouvrier : c'est le Lure, *

La toilette joue, il est vrai, un rôle important aux États-Unis, dans ce que l’on nomme la resprctabilité des personnes. La considération se mesure d'ordinaire à la qualité et à l'élégance de l’habit que l'on porte. Aussi un ouvrier doit être bien mis, le dimanche, pour avoir droit au titre de Monsieur, et quel Canadien ne veut être appelé Monsieur ? Il ne faut donc pas trop blâmer nos jeunes gens quand ils se présentent à la porte de l'église, bien peignés, élégamment chaussés, avec un bel habit de drap, et des gants, s’il vous plaît. Ce sont nos braves ouvriers de fabrique qui se donnent du bel air, et cette toilette soignée a souvent une influence heureuse sur la tenue générale de la jeunesse.

Et les filles, pardon, les demoiselles ? Ces élégantes qui, à deux, prennent toute la largeur du trottoir, robes de soie avec agréments de toute sorte, chapeaux à plumes, et le reste, bracelets, colliers, ombrelles à f ranges gants de haut goût, rose ou vert pomine : eh bien! ce

sont nos petites ouvrières de fabrique dans leur tenue |

des beaux jours. Vous les verrez, la semaine, trottiner dans une pauvre robe de coton, avec un châle sur la

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