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prendre combien on aurait de mal à réunir ensemble, dans une même église, Canadiens et Américains catholiques.
Puis, il faut bien le dire, les charges religieuses sont un terrible obstacle pour le nouvel émigré.
Ces charges sont lourdes, et la constance avec laquelle les catholiques américains les supportent fait, à coup sûr, le plus bel éloge de leur foi aussi bien que de leur générosité. Aux États- Unis tout est à créer : éghise, presbytère, couvent paroissial, institution de charité ; en outre, il faut pourvoir à l'entretien du prêtre. Les places de banc coûtent au moins une piastre (5 francs) par trimestre, soit de 12 à 15 piastres pour un banc de trois places par année. C’est aussi la coutume d'oftrir au prêtre, à l’occasion d'un baptême, 5 piastres, et 10 piastres pour un mariage. Enfin, aux quêtes de Noël et de Pâques, qui vont au pasteur, chaque communiant contribue au moins pour une piastre,
Les catholiques irlandais, généreux par tempérament, et, de plus, accoutumés depuis des siècles à entretenir éghse et pasteur, donnent largement, sans murmurer et sans compter.
Pour le Canadien émigré, c’est autre chose.
Venu d’un pays où les places à l’église sont à des prix très modestes, où les curés ne reçoivent rien, ni pour baptêmes ni pour mariages ; où l'habitant aisé croit faire largesse quand il donne 5 cents à la quête du dimanche et 25 cents dans les grandes occasions, est-il étonaant que cet homme se montre tout d’abord un peu revêche en face des obligations nouvelles qu’il rencontre dans la
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paroisse américaine ? N'’est-il pas excusable de dire, selon l'expression reçue, qu’il en coûte bien cher pour faire sa religion aux Etats ?
S'il veut assister à la messe le dimanche, il lui faudra ou avoir sa place de banc à l’église, ou ‘payer 10 cents (50 centimes) à la porte. Il y a bien, il est vrai, des places gratuites pour les pauvres. Mais pour qui connaît la susceptibilité humaine en général, et celle du Canadien émigré en particulier, il est évident qu’il lui faudrait presque de l’héroïsme pour aller demander à titre d’indigent le ministère d’un prêtre inconnu, ou une place gratuite à l'église.
Enfin, ces émigrés timides et souvent aussi ombrageux à l'excès, s'offenseront facilement de certaines façons un peu brusques, auxquelles ils n’ont pas été accoutumés en jannda. Ils s'étonneront de voir faire les cérémonies religieuses avec moins d'éclat que dans leur pays. Ils se formaliseront d'avis et de remontrances qui ne seront pas toujours donnés avec les ménagements qu'y eût mis un curé canadien. Tout cela déconcerte ces braves gens, les froisse dans leurs ser timents intimes, et finalement les éloigne de l’église,
Supposons pourtant que, pour le bien de son âme, le Canadien surnonte généreusement tous ces obstacles. Ses épreuves seront-elles finies pour cela ? Non, certes.
La plupart de nos émigrés, en effet, ne savent pas un mot d'anglais en arrivant aux États. Les hommes ‘’apprendront peut-être assez pour la conversation ordinaire ou les occupations de chaque jour, mais jamnis suffisamment pour profiter d’un sermon en cette langue. La prédication, en effet, a un langage à part que le Janadien ignore. Quant aux femmes, leur science de l'anglais se bornera toujours, du moins pour la grande majorité d’entre elles, à savoir dire yes ou no.
Voilà donc des catholiques qui, dans des églises où ils sont regardés et traités comme des étrangers, ne saisissent pas un mot des avis et des sermons du pasteur ; qui n’entendent rien à la musique par laquelle on y remplace le plain-chant traditionnel du Canada ; qui, en confession, ont mille peines à se faire comprendre ; qui se voient dans l'impossibilité absolue de parler au prêtre de leurs enfants, de leurs affaires, de leurs ennuis, comme ils le faisaient avec leurs pasteurs canadiens ; et l’on s'étonne que ces hommes se découragent, qu'ils s'éloignent peu à peu de l’église et des sacrements, et qu'ils tombent enfin dans une négligence déplorable de leurs devoirs religieux ! Ce qui devrait étonner, au contraire, c’est la ténacité avec laquelle les émigrés ont su garder leur foi, et la patience avec laquelle ils ont attendu des jours meilleurs.
Ces jours sont enfin venus pour eux. Aujourd'hui, presque partout dans la Nouvelle-Angleterre, les Canadiens ont des églises séparées et des prêtres canadiens pour les desservir.
Il était temps, certes, de leur venir en aide. Dans nombre de paroisses mixtes, la moitié au moins des
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émigrés ne mettaient jamais les pieds à l'église ; les enfants, élevés dans les écoles publiques en dehors de toute influence du prêtre, n'auraient probablement plus guère gardé de catholique que le nom.
Un vieux Canadien, à qui je reprochais de ne pas aller à la messe le dimanche, me résumait la situation en ces termes : “ Mon Père, je suis pauvre, je n'ai souvent pas les dix sous qu'il faut pour entrer à l’église : ensuite je n’entends pas le sermon, je ne sais pas l’anglais : leur musique ne me dit rien : quand je sors de là je n'en sais pas plus long qu'en y entrant... Vous entendez bien, on n'a pas beaucoup d'umbition pour aller à ces messes-là.”
La généreuse initiative de l’évêque de Burlington porta ses fruits. Il avait dit: Les Canadiens ont besoin d'églises séparées. À partir de 1870, il fut décidé en principe que, partout où les Canadiens seraient assez nombreux, ils auraient une église à eux et seraient desservis dans leur langue. Les évêques de la Nouvelle- Angleterre, ne consultant que le bien des âmes, se mirent noblement au-dessus des préjugés de race et de nationalité, et secondèrent de tout leur pouvoir l'établissement de paroisses distinctes pour les Canadiens-Français,
Mais Mgr de Goesbriand avait ajouté : “ Les Canrrdiens ont besoin de missionnaires de leur mation...
Dieu, dans sa Providence, veut que les peuples soient
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évangélisés, au moins généralement, par des apôtres qui parlent leur langue et qui connaissent leurs habitudes et leurs dispositions.”
De fait, en même temps que des églises séparées, les Canadiens voulaient des prêtres de leur pays. Ils refusaient obstinément de se laisser conduire par des pasteurs de nationalité différente, quand même ces pasteurs possédaient suffisamment la langue française.
Ces prétentions provoquèrent en certains endroits de sérieuses résistances : disons mieux, des luttes acharnées. Enfin, le litige fut porté à Rome ; l'autorité suprême confirma la règle de conduite si sagement tracée par l'évêque de: Burlington. Depuis lors, tout est rentré dans le calme.
L'attitude des Canadiens en cette affaire leur était inspirée par des considérations de la plus haute importance. Pour eux, il ne s'agissait de rien moins que de leur nationalité.
Ils crurent s’apercevoir qu'on cherchait à leur faire abandonner la lan ae française pour l'anglais. Dans certains diocèses, on poussait vigoureusement à cette substitution ; des mesures énergiques étaient mises en œuvre pour la faire réussir. Pas d'école canadienne obligation aux enfants d'apprendre le catéchisme et les prières en amglais pour être admis à la première communion, tous les rapports avec le prêtre en anglais, etc. A ce régime, la génération élevée aux États eût été complètement américanisée, et en quelques années, l’unification se fût trouvée accomplie.
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Les Canadiens n'entendaient pas se prêter à cette absorption de leur race. Ils montrèrent une force de résistance que l’on n'avait pas soupçonnée en eux. Tout s'unit dans un effort commun : Conventions, journaux; sociétés de Saint-Jean-Baptiste, rivalisèren 1e zèle pour proclamer bien haut, parfois même plus haut que la prudence ne l’eût suggéré, le programme patriotique des Canadiens émigrés aux États : Votre religion, notre langue, nos mœurs.
De leur côté, les partisans de l'unification faisaient valoir en faveur de leur thèse des arguments qui ont leur valeur : L'unité de langage faciliterait le ministère du prêtre et le recrutement du clergé. Elle donnerait au catholicisme une force plus grande, en supprimant les causes de dissension qui naissent de la diversité des races. Par là-même il ÿ aurait dans le clergé plus d'homogénéité et d'harmonie. Enfin, elle flatterait l’amour-propre national des Américains, et préparerait parmi eux la voie à la religion.
Ces avantages étaient sérieux assurément ; mais les anadiens mettaient en regard les sacrifices cruels par lesquels il faudrait les acheter, et les conséquences vraiment désastreuses que le système entraînerait tout d’abord pour les émigrés.
Tendre à unitier les catholiques, en supprimant le plus possible la langue française, c'était priver de l’enseigne-
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ment ct des consolations de la religion des miliers d'hommes et plus encore de femmes qui ne savent pas l'anglais et qui ne le sauront jamais. Dans les familles canadiennes, l'éducation religieuse se fait surtout par la femme. C’est elle qui enseigne aux enfants catéchisme et prières ; or, avec l'anglais obligatoire, la mère se trouvait dans l'impossibilité d'accomplir son devoir. Enseignerait-elle concurremment les prières et le catéchisme en français ? Bientôt les enfants, mêlant les deux langues, ne sauraient plus prier ni en français ni en anglais. Les exemples ne manquaient pas à l'appui.
Enfin, pour que ce système d’unification obligatoire réussit, il faudrait deux choses : fixer les populations émigrées, et empêcher toute émigration nouvelle du Canada. Dans ce cas, en sacrifiant les parents, on arrivait peut-être, en mettant les choses au mieux, a faire de leurs enfants des catholiques américanisés.
D'ailleurs, comment fixer ces familles, et surtout comment empêcher une émigration constante de renouveler sans cesse la population canadienne des États ? Ce serait donc toujours à recommencer, et que d'âmes seraient exposées à se perdre sous cette dure loi de l'unification obligatoire !
‘ La langue, conciuait un organe canadien, garde notre nationalité, et notre nationalité à son tour gardera notre religion et nos mœurs. Tant que nos enfants parleront français, ils resteront Canadiens, et tant qu’ils resteront Canadiens, ils seront catholiques. Si, par malheur, ils s’américanisaient, ils iraient au protestantisme, ou du moins à l'indifférence religieuse. N’en a-t-on pas la preuve dans Îes Etats de l’Ouest où l’on a poussé le plus vivement à l'unification obligatoire ? Que sont devenus les fils de ces Cana-