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RÉCEPTIONS ET GRIEFS

La loi organique de 1867 reconnaît l’union de deux éléments ethniques, les Anglo-canadiens et les Canadiens français. Après soixante ans de ce régime politique notre Revue en étudie les résultats. Les pages qui précèdent montrent l’apport des Canadiens français à l’oeuvre commune. Respectueux de la lettre et de l’esprit de la Constitution, soucieux des droits des Anglo-canadiens autant que des leurs, incapables d’injustice à l’égard des faibles, les Canadiens français se flattent d’être, en plus, un élément de force pour la Confédération, d’accroître la somme de ses biens spirituels et matériels.

En regard que leur valut cette alliance? Comment furent-ils traités par l’autre partie contractante? Ontils raison de regretter ou de se réjouir? Je voudrais répondre à ces questions.

La lettre de la Constitution de 1867 ne comporte point suffisamment de garanties; le peu qu’exprime son texte nous fut sans cesse disputé durant ces soixante ans.

Lacunes dans l’Acte de 1867 dues à l’imprévoyance des « pères ». Hostilité des Anglo-canadiens qui ne consentirent qu’à regret, souvent de mauvais gré, à la survivance, même après 1867, de notre nationalité. Ajoutons la malveillance, parfois la persécution, de certains Irlandais catholiques et, pour assombrir tout le tableau, la faiblesse, voire la trahison, de quelques chefs politiques de notre race. Notons avec M. le Sénateur N.-A.

Belcourt (au Club de Réforme, Montréal, le 26 mars 1927) que, de tous les Canadiens, « seuls les Canadiens français ont souffert dans l’exercice de leurs droits et privilèges tels que garantis par l’esprit de la Constitution et que seuls ils peuvent se plaindre que le texte n’en ait pas été plus explicite. »

En 1867 cette colonie anglaise était parvenue à une phase quasi décisive. Une lutte s’était poursuivie après 1760 entre Canadiens français et Anglais, les premiers, découvreurs de ce territoire, fils de France, voulant acclimater sur terre d’Amérique le génie français et le catholicisme, les seconds, conquérants et soldats heureux, essayant, tout le long d’un siècle, d’implanter ici une seule civilisation, l’anglo-saxonne, en assimilant les vaincus des plaines d’Abraham. Peine perdue. La lutte avait été vaine. Aux environs de 1860, tous admettaient que les Canadiens français avaient maintenu leur droit à la vie et que l’on ne pourrait, ni par ruse ni par force, les faire disparaître comme nationalité particulariste et race distincte.

Entre autres colonies anglaises, l’Amérique du Nord comprenait sur les rives de l’Atlantique la Nouvelle- Ecosse, le Nouveau-Brunswick, l’Ue du Prince-Edouard; au centre les provinces du Bas et du Haut Canada. Depuis des années 1 ’on agitait la question de réunir ces provinces sous un même régime politique. En 1864 l’idée prit corps. Après les conférences de Charlottetown et de Québec, quatre de ces provinces — la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, le Québec et l’Ontario — résolurent de s’unir sous une même constitution.

L’on évalue, pour l’année 1867, à 3,327,000 âmes la population de ces quatre provinces (Nouveau-Brunswick 272,000, Nouvelle-Ecosse 365,000, le Québec 1,160,000, l’Ontario 1,530,000). Cette population se composait presque exclusivement de Canadiens français et de britanniques (incluant sous ce mot anglais, irlandais, écossais et gallois). Les Canadiens français formaient plus que le tiers de la population. De ces 3,327,000 près de la moitié était catholique.

L’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse eussent volontiers consenti à ne fonder ici qu’un pays anglo-saxon. Le Québec fut l’obstacle. Cette province ne voulut pas que la nouvelle forme politique donnée à l’union de ces quatre colonies britanniques devint l’écrasement de ses droits particuliers, de ses institutions nationales. Et la constitution fut signée après cette entente formelle. La loi de 1867 fonda non une union législative, non un Etat unitaire, mais une Confédération, un Etat fédéral. Celui-ci se forma de provinces et de nationalités, nationalités soucieuses non de disparaître mais de trouver dans une fédération moyen nouveau de se mieux développer.

L’idée dominante dans la Constitution de 1867 c’est celle d’un contrat, d’un traité entre deux races, la française et l’anglaise, deux communautés religieuses, l’une catholique, l’autre protestante. La base de cette union fut l’égalité parfaite de traitement entre les deux groupes ethniques consentant à signer cette convention politique. Que de preuves l’on en pourrait donner en les tirant des faits, des attitudes, des commentaires de la Constitution !

Signalons l’opposition des Canadiens français à une

union législative, accord qui comporterait un parlement unique, et leur préférence pour une fédération, chaque province possédant sa législature, demeurant souveraine de sa vie familiale, sociale, nationale. Par la fédération, Québec voulut sauvegarder ce que le député Henry, à la Conférence de Québec, le 24 octobre 1864, appelait dédaigneusement une ombre, mais ce qui en réalité était toute la vie intérieure de notre race, ses caractéristiques, ses éléments essentiels, la force de son passé, tout son avenir.

A preuve encore certaines précautions prises en rédigeant la loi de 1867, l’insertion de certains textes attestant le vouloir de chaque élément ethnique et religieux et de chaque race de conserver sous le nouveau régime politique ses notes caractéristiques.

Affirmations d’hommes d’Etat ou de publicistes canadiens. Celle-ci par exemple de Sir John Macdonald 1 (session de 1865) ... « les délégués de toutes les provinces ont consenti à ce que V usage de la langue française formât l’un des 'principes sur lesquels serait basée la Confédération, et que son usage tel qu’il existe aujourd’hui fut garanti par l’acte impérial». Cette autre du même Macdonald, aux Communes en 1890 : . . . « Nous

avons maintenant une Constitution qui fait à tous les sujets britanniques une situation d’absolue égalité, qui leur garantit les mêmes droits en matière de langue, de religion, de propriété ou de droits personnels. » 2

C’est une affirmation identique que l’on retrouve dans les courageuses paroles prononcées en mars dernier au

1 Débats sur la Confédération, pp. 786 et 943.

2 Débats (version anglaise), 1890, col. 745.

Collège de Saint-Boniface par Monseigneur l’archevêque Béliveau (la Liberté, 16 mars 1927) :

«L’acte de 1867, dont le Canada va fêter le soixantième anniversaire cette année, a donné aux Canadiens une patrie où deux races ont consenti d’habiter dans l’égalité des droits religieux et civils. Ceux de la majorité actuelle peuvent regretter qu’il en soit ainsi, comme, à la lumière des faits, nous pouvons regretter d’être entrés dans ce qui paraît avoir été un marché de dupes ; cela ne détruit pas la nature du pacte fédéral, et si nous avons un peu de fierté, la première de nos préoccupations sera de ramener notre patrie à l’esprit du pacte qui lui a donné naissance. L’anglais et le français ont des droits égaux au Canada aussi longtemps que durera le pacte fédéral ».

C’était bien, en somme, cette pensée que proclamait la Gazette de Montréal, le 31 mai de cette année, lorsqu’elle affirmait que la connaissance de l’histoire canadienne augmenterait « mutual respect and sympathy between the two races of whom the country is composed. »

Pourquoi, si telle fut l’entente de 1867, ces soixante années furent-elles si fécondes en injustices et marquées surtout, dans huit provinces sur neuf, par l’ostracisme de la part de la majorité contre tout ce qui touchait de plus près à l’âme des minorités nationales? Insuffisance des textes de la Constitution, — certains de ses auteurs comptant plus sur son esprit que sur sa lettre, — aggravation de ces lacunes par la tendance assimilatrice des Anglo-saxons.

M. Louis Philippe Gagnon affirmait récemment à Saint-Boniface (la Liberté, 23 mars 1927) que « si les Grand-pères de la Confédération, en votant notre charte nationale, ont seulement prévu la dixième partie des tracas que nous préparait, dans huit provinces sur neuf, la clause relative aux minorités scolaires, ils méritaient d 'être collés au mur et fusillés. Donnons-leur plutôt, ajoutait-il, le mérite des bonnes intentions et de l’imprévoyance. »

C’est là, semble-t-il, le jugement que portera de plus en plus la nouvelle génération sur l’oeuvre de Cartier, Langevin, Taché, Chapais. Regrettons, pour en porter blâme à l’égard des auteurs de la Constitution de 1867, que celle-ci n’ait pas affirmé d’une façon plus claire, plus nette, en termes plus généraux, ce vouloir- vivre collectif de chacun des deux groupes ethniques, leur refus de permettre au nouveau système politique de faire table rase du passé. Puisque il y avait accord, puisque Anglo-canadiens et Canadiens français, puisque catholiques et protestants étaient forcés de reconnaître la nécessité de leur co-existence, il fallait, pour prévenir les difficultés de l 'avenir, clairement indiquer dans la Constitution l’exacte situation des parties contractantes.

Certes l’esprit de la Confédération c’est de sauvegarder les droits des minorités protestantes ou catholiques quels qu’ils soient et dans quelque province que ces minorités soient appelées à vivre; l’esprit de la Constitution de 1867 c’est de permettre, en particulier, aux Canadiens français de maintenir leur patrimoine spirituel. Mais les soixante dernières années attestant que la majorité s’est toujours efforcée de restreindre la portée de la lettre de la Constitution, il nous faut regretter que

cette lettre n ’ait pas été plus claire, le texte de la Constitution plus précis. Combien justes et vraies nous apparaissent aujourd’hui ces remarques de Félix Geoffrion au cours de la session de 1865 :

« Il sera toujours loisible à une majorité anglaise de se servir de la lettre de la constitution et de venir nous dire cela ne sera pas ; nous ne le voulons pas et la constitution ne vous garantit pas les droits que vous prétendez qu 'elle vous confère ... Si nous nous contentons de l 'entente dont nous a parlé l’hon. solliciteur général du Bas- Canada (M. Langevin) on pourra nous répondre, quand nous voudrons nous opposer à cette injustice : il fallait prendre et exiger de plus amples garanties et vous deviez voir à ce que la constitution fût plus explicite et plus précise sur ce point ... la députation canadienne-française de cette chambre devrait exiger du gouvernement que cette entente entre les eonférendaires fît partie de la constitution, et que les garanties qu’on nous dit être octroyées par la constitution fussent plus explicitement exprimées qu’elles ne le sont dans les résolutions ».

Les remarques de Félix Geoffrion se rapportaient au texte de la constitution sauvegardant les droits de la langue française. Mais ses paroles d’ordre particulier ont une portée générale. Elles résument l’attitude que nous sommes en droit de tenir à l’égard des quelques Canadiens français qui prirent part à la rédaction du pacte fédératif. Les malheurs dont les catholiques et les Canadiens français se plaignirent depuis 1867, ils les doivent, en partie, aux politiques qui les représentèrent de 1864 à 1867. Ceux-ci, esprits peu philosophes, incapables de prévoir la situation que le développement de ce pays ferait à la minorité française et catholique, souffrant de

l’impuissance, particulière à la plupart des chefs politiques, à faire face aux obstacles, n’osèrent pas insérer expressément dans la loi de 1867 toutes leurs conditions, ni faire reconnaître par des textes leur vouloir de maintenir ici un élément catholique et français.

L ’on est douloureusement surpris de leur attitude lorsque l’on considère, en regard, la ténacité de la minorité anglo-protestante du Québec. Elle, qui n’avait jamais eu à se plaindre de la majorité française de notre province, insista pour que la Constitution de 1867 lui garantît tous ses droits religieux et scolaires. Bien plus. Elle eut la précaution de faire spécialement indiquer, dans la seconde cédule de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, certains* comtés anglais de la province de Québec dont la représentation parlementaire lui serait réservée. En face de cette minorité protestante et anglaise exigeant des textes sauvegardant davantage tous ses droits, jusque-là jamais menacés, comment expliquer que Cartier, Langevin, Taché, Chapais n’aient pas montré plus de clairvoyance et de fermeté pour faire protéger par cette constitution leur nationalité, objet, depuis cent ans, d’attaques injustes et ouvertement destinées à la faire disparaître ?

Ces lacunes de la Constitution de 1867 furent aggravées par nos co-associés politiques. L’excuse de Cartier, Langevin, Taché, Chapais, l’excuse des députés et des autres dirigeants, religieux ou laïques, qui les suivirent et les approuvèrent, c’est leur bonne foi. Tous comptaient que l’autre partie contractante apporterait à l’exécution de ce traité de 1867 la loyauté, la justice, voire la générosité avec laquelle les Canadiens français traitent

l 'élément anglo-protestant de la province de Québec. Telle quelle, la constitution de 1867, mieux comprise par la majorité, eût servi au développement harmonieux des deux groupes formant la base de ce pays nouveau, sans nuire au progrès de l’oeuvre commune. Pour observer lettre et esprit de cette constitution, il fallait conserver le patriotisme local, tout en faisant naître des sentiments communs à tous les groupes, sentiments communs fondés sur la justice et le respect mutuel des exigences de race.

Notre dessein n’est pas de rappeler tous les détails des violations de l’entente de 1867. Indiquons les titres de chapitres. Nous souhaitons qu’ils suffisent à suggérer à nos lecteurs, le premier juillet 1927, d’opportunes réflexions, amener nos autorités religieuses et politiques à ne pas entonner, ce jour-là, le chant de triomphe dépourvu de fierté, propre aux seuls vaincus contents.

Depuis soixante ans, l’intolérance anglo-saxonne n’a pas perdu une seule occasion de mettre à néant la Constitution de 1867, de poursuivre son oeuvre d’assimilation. Dès 1871, quatre ans après la proclamation du nouveau régime politique, les écoles catholiques étaient supprimées au Nouveau-Brunswick. Les écoles confessionnelles étaient répudiées par les autorités civiles de cette province; l’enseignement religieux et l’emploi de la langue française étaient rayés des programmes scolaires. En 1877, l’Ile du Prince Edouard imitait cet exemple. En 1890 la Législature du Manitoba abolissait à son tour les écoles séparées et s’opposait à l’usage officiel de la langue française. La loi Thorton effaça, en 1916, le français du programme de toutes les écoles primaires du Manitoba. En 1892 même attitude spoliatrice de la part du Conseil des Territoires du Nord-Ouest. En 1905, le Parlement fédéral, lors de la création de l’Alberta et de la

Saskatchewan, faisait écho à ces menées injustes. Depuis, l’enseignement du français n’a dans ces deux provinces qu’une place très restreinte dans les programmes officiels et l’existence des écoles confessionnelles y est constamment menacée. Rappelez-vous le beau tapage récemment soulevé par les Orangistes parce que le parlement fédéral voulait reconnaître les droits de ces écoles en remettant certaines propriétés à la province de l’Alberta. En 1912, c’était la minorité du Keewatin qui souffrait, à son tour, de cette exécution néfaste de l’Acte de 1867. L’Ontario ne fut pas non plus exempt de ces menées spoliatrices. Un jour Meredith, suivi par le parti tory de l’Ontario, retrouva le mot d’ordre de Georges Brown. Ce fut nouvel assaut contre les écoles catholiques de la province voisine. En décembre 1926, le plus haut tribunal de l’Ontario jugeait que, sauf au degré primaire, les écoles catholiques de la province voisine n’ont aucun droit aux subventions officielles, mais que, par contre, les contribuables catholiques sont tenus de soutenir de leurs impôts l’enseignement au-dessus du degré primaire et officiellement neutre.

Puis en 1912 commencèrent avec le règlement XVII une persécution pour chasser la langue française au bénéfice de l’anglo-saxonisme. C’était la reprise, en somme, sur le sol ontarien de la campagne commencée plusieurs années auparavant par Dalton McCarthy contre l’usage de la langue française au Canada.

En face de ces tactiques déloyales de certaines provinces, le parlement fédéral s’avoua impuissant à protéger les minorités. Rappelez-vous son attitude touchant les écoles du Nouveau-Brunswick et du Manitoba, ses débats de 1916 sur la motion Lapointe-Devlin à l’encontre de l’inique législation scolaire ontarienne.

A combien d’autres griefs le parler français donna naissance depuis 1867. A son sujet, c’est un marchandage continuel chaque fois qu’il s’agit, non plus de respecter l 'esprit de la constitution, mais sa lettre. Ce sont refus hautains ou sournoises échappatoires chaque fois qu’il s’agit de faire reconnaître par l’Etat son caractère de pays bilingue. 11 eût dû apparaître notamment sur toutes les inscriptions, sur les timbres-poste, les monnaies. Pourquoi refuser d’écrire les inscriptions dans les deux langues? Et lorsqu’on y est forcé, pourquoi toujours placer l’inscription française dans une position inférieure, du côté du mur? Les fêtes du soixantième anniversaire ont donné lieu à des scènes qui portent à rire tant elles sont grotesques. L’Hôtel de la Monnaie frappa récemment la première des médailles commémoratives de ces fêtes. Serait-elle bilingue? Les diplomates en mal de plaire à tout le monde firent cette trouvaille: des mots hybrides, « Confédération, Canada ». Yoilà pour la face. Mais le revers, le revers de la médaille? Discussion. Le latin mit d’accord ces braves et l’on inscrivit: «A mare usque ad mare». Guettez l’apparition du prochain timbre-poste. Il est à craindre que nos conciliateurs ne trouvent une autre échappatoire. Si nos hommes publics et ceux qui les servent s’imaginent qu’ils peuvent, de cette façon, contenter tout le monde et solidifier les bases de la Confédération, faire naître un esprit national, ils se trompent.

La Gazette de Montréal, 29 avril 1927, proclamait à nouveau cette vérité :

« This country is bilingual. French was the first official language spoken in this part of the world, its existence is recognized by the British North America Act, and one of the educational ideals of the provinces is to

provide means whereby the language may be efficiently taught in the schools ».

Si le rédacteur de ce journal a raison, si le Canada est un pays bilingue, pourquoi la majorité, depuis 1867, pourchasse-t-elle sans cesse le français, défend-elle son enseignement, empêche-t-elle qu’on l’emploie dans tous les services administratifs ou d ’utilité publique ?

Cette conception mesquine et injuste des droits de l’école catholique et de la langue française, la majorité 1 ’étendit aux personnes attachées à ces deux éléments essentiels de notre nationalité. Nos hommes publics furent sans cesse obligés de s’excuser de leur caractère religieux et de leur origine française. Ce fut montagne à soulever chaque fois qu’il s’agissait dans les services de l’administration publique ou des grandes corporations de nommer l’un de nos compatriotes. Au Parlement central ce n’est que depuis hier que certains fonctionnaires supérieurs sont parfois choisis dans nos rangs.

La nationalité canadienne-française égale 27.91 pour cent de la population du Canada. Et pourtant l’on n’évalue qu’à 19.12 pour cent la proportion des fonctionnaires fédéraux canadiens-français, ceux-ci ne recevant que 18.77 pour cent des salaires payés par l’Etat canadien. Sur 1,763 emplois dont le traitement est de $3,000. et plus, 251 seulement sont occupés par des Canadiens français, soit une proportion de 15.02 pour cent.

Faut-il rappeler les aménités dont les Canadiens français et le Québec furent l’objet depuis 1867? Il y eut maintes variétés d’attaques, les unes, violentes, grossières même, provoquées par certains événements — la guerre sud-africaine, la guerre 1914-1918, la conscrip-

tion — , d’autres, déguisées, sournoises, suscitées par le mépris que les Anglo-Canadiens gardent pour notre race et leur besoin de bannir toute manifestation catholique et française.

Le 6 mars 1865, le Globe de Toronto écrivait en s 'adressant aux évêques du Canada : « Avec la Confédération, tout en leur disant : nous sommes quittes et leur laissant ce qu’ils possèdent aujourd’hui et ce qu’ils peuvent d’ailleurs garder en dépit de nous, nous serons en mesure de ne rien accorder de plus qu’ils n’ont».

Ce fut bien pis avec la Confédération. L’on omit non seulement de nous accorder plus que l’on avait concédé en 1867 : on refusa de reconnaître ce qu’on avait accordé.

Mettez en regard l’attitude de la majorité catholique et française du Québec envers la minorité anglo-protestante. Tandis que la province du Québec faisait de plus en plus large la part à l’élément anglais au point de vue subsides ou fonctions publiques, les dirigeants des autres provinces bannissaient personnes et institutions où se réflétait l’esprit religieux et national de notre race. Avec quelle fierté, fondée sur la justice, Monseigneur Georges Gauthier pouvait, il y a quelques semaines, en l’église montréalaise de Saint-Michael, comparer le traitement fait dans le Québec par ses autorités religieuses et civiles aux minorités religieuses ou nationales avec celui qu ’on impose de force aux minorités vivant dans les autres provinces canadiennes. Après ces soixante années de vie commune, les Canadiens français revendiquent le mérite d’avoir observé l’esprit tout autant que la lettre de la Constitution. Et, se rappelant le régime de vie qui leur fut créé dans les autres provinces, ils ont droit de regretter que leur conception de l’alliance de 1867 n’ait pas été celle de la majorité anglo-protestante.

Une partie de la jeunesse, quelques hommes publics comme Antoine- Aimé Dorion, paraissent aujourd’hui avoir vu juste en 1867 sur plus d’un point. Leurs pressentiments avaient, au dire de M. l’abbé Lionel Groulx, « la clarté d’une vision ». Les événements eux-mêmes se chargèrent de prouver qu’ils eurent raison de dénoncer le projet de la Confédération comme une reprise des plans de Durham, une conspiration de la majorité contre notre foi religieuse et notre existence nationale. En regard, combien aveugle apparaît l’optimisme de Cartier et de ses amis. Combien étaient ridiculement confiantes ou du moins naïves ces paroles de Cartier : « Il n’y a donc pas à craindre que l’on cherche jamais à priver la minorité de ses droits ». Et celles-ci donc de Langevin : « Avec la Confédération, il n’y aura pas de domination d’une race sur l’autre et si une section voulait commettre une injustice envers une autre section toutes les autres s’uniraient ensemble et l’en empêcheraient ». 3 Oh ! les grands hommes ! A combien il faut pardonner parce qu ’ils ne savent ce qu ’ils disent.

Quelle conclusion tirer de ces pages que nous n’avons pas eu l’intention d’écrire à l’encre rose?

Depuis soixante ans cette colonie est soumise à ce régime politique. Son évolution se poursuivra. La Confédération est-elle vouée à se transformer peu à peu en une nation indépendante, libre même du lien britannique? Dans la commotion à laquelle sont exposés et l’empire britannique et la Confédération canadienne, les provin-

8 Débats sur la confédération, pp. 59 et 374.

ces du Dominion, sont-elles destinées à retrouver leur libeité? Seront-elles appelées un jour à se refaire une nouvelle constitution politique? Des Canadiens français ne croient pas à la durée de l’empire britannique en sa forme actuelle ni a celle de la Confédération canadienne. Ils prévoient pour celle-ci une brisure plus ou moins lointaine, la possibilité dans un avenir plus ou moins rapproche d un nouveau classement de ses provinces.

En attendant cette éventualité, chaque Canadien a le devoir de travailler à son poste, dans sa sphère d’activité, à 1 oeuvre commune. L’Action française croit que cette oeuvre commune ne doit pas s’édifier aux dépens du patriotisme de race, reconnu par la Constitution de 1867. Il n est ni conforme a la constitution ni aux faits, qui en marquèrent l’application, de parler d’unité nationale. C est simplement l’union des neuf provinces, l’union entre races et différentes communautés religieuses que justifient et la lettre et l’esprit de la loi organique de 1867. Et cette union même ne peut être continuée sans le maintien de la dualité ethnique et de la diversité provinciale.

Les catholiques et les Canadiens français demeurent l’une des parties contractantes à l’accord de 1867. Ils ont le droit d’obtenir que les garanties qu’on leur promit, soit par la lettre, soit par l’esprit de la Constitution, ne soient pas violées. Il n’y a en ce pays ni maîtres ni serviteurs, mais deux alliés — Anglo-Canadiens protestants, Canadiens français catholiques — dont l’association s’est, conclue avec l 'entente expresse que, tout en travaillant à l’intérêt général de la Confédération, ils garderaient les caractères de leur nationalité et de leur religion respectives. Le pacte de 1867 devait mettre fin en ce pays au

conflit des races et des Eglises, assurer à tous, Canadiens français et Anglais, parfaite égalité de droits dans toute l’étendue de la Confédération canadienne. Les Canadiens français ont aujourd’hui, comme ils l’avaient en 1867, le droit d’exiger que le patriotisme canadien comprenne le maintien de l’équilibre entre les deux groupes, linguistiques et religieux, qui donnèrent naissance à la Confédération. Le patriotisme canadien doit être à la fois français et anglais, catholique et protestant, appuyé sur la liberté de faire épanouir ici les deux types de civilisation dont se réclament ces groupes ethniques.

Les Canadiens français ont raison de regretter que cette Constitution de 1867 n’ait pas été plus claire, plus précise pour affirmer ce qui était alors l’entente, un régime politique sauvegardant chacune des notes caractéristiques des éléments associés sous ce régime fédératif. Ils regrettent surtout que la majorité n’ait compris ni la lettre ni 1 ’ esprit de la constitution et qu ’elle ait sans cesse aggravé la situation des Canadiens français faite par la cession du Canada à l’Angleterre.

Deux devoirs incombent aujourd’hui aux Canadiens français: exprimer franchement leurs griefs, travailler sans relâche à rendre la Confédération conforme à ses origines et à ses principes. Ces deux devoirs tracent la ligne de conduite à suivre lors des fêtes de ce soixantième anniversaire. Célébrons, si l’on y tient, mais avec réserve et dignité. Nos co-contractants doivent comprendre que nous ne sommes point satisfaits du passé et que si nous consentons au maintien de la Confédération, c’est dans l’espoir que les années prochaines seront marquées de plus de justice et de loyauté.

Le 14 avril 1927, l’honorable Mackenzie King faisait

adopter aux Communes un projet de résolution en reconnaissance de l’oeuvre des Pères de la Confédération. Le Parlement fédéral émit le voeu que ce soixantième anniversaire « commémore, de façon appropriée et avec enthousiasme, l’oeuvre fédérative et l’essor subséquent de la Puissance ». Cette résolution renferme aussi le souhait que s’affirment de plus en plus le sentiment national et l’unité nationale. Et pas un mot de regret pour les injustices dont souffrit durant ces soixante ans un tiers de la population. Et pas un souhait pour le redressement de ces injustices. Alors, diront les étrangers, les Canadiens sont tous satisfaits. Rien à reprendre ni à regretter. Est-ce conforme aux faits et aux sentiments de nos compatriotes? Pourquoi les ministres Canadiens français et nos soixante députés n ’ont-ils pas prié le premier ministre d 'insérer dans cette résolution le désir que lettre et esprit de la Constitution soient mieux compris à l’avenir et l’affirmation que la Confédération doit s’appuyer sur le respect des minorités et la justice qui leur est due?

Ne répétons pas cette erreur le premier juillet 1927.

Au People’s Forum en mars dernier, devant un auditoire anglais, le docteur Léo Parizeau espérait que, lors de ces fêtes, pas un Canadien français n’aurait la bassesse de se déclarer satisfait de l’état de choses actuel. C ’est le bon sens même. Souhaitons que les autorités religieuses et politiques, prenant part à ces fêtes, réflètent dans leurs écrits et leurs paroles les griefs auxquels une malveillante et injuste application de la Constitution de 1867 donna lieu. Aux hommes publics de la province de Québec, en particulier, il appartient de redire la façon équitable dont le Québec comprit et exécuta la conven-

tion de 1867, reprocher à la majorité des autres provinces ses injustices à l’égard des franco-catholiques, porter ainsi à nos compatriotes de l’Est et de l’Ouest l’admiration et l’appui qui leur sont dus.

M. Charles Gautier invitait récemment, dans le Droit, les chefs politiques de la province de Québec à dire tout haut, le premier juillet, la répercussion que provoque ici la persécution anti-française dont souffrent les minorités nationales vivant dans les huit autres provinces. Que nos orateurs et journalistes répondent à cette invitation.

L’honorable Alexandre Taschereau notamment est tout désigné pour faire cette mise au point. En maintes circonstances il montra sa franchise et sa fermeté à revendiquer les causes de la justice. L’occasion s’offre belle au premier ministre de cette province de dire aux Anglo-protestants la tristesse que causa aux Canadiens français l’interprétation injuste de la Constitution de 1867 et notre vouloir de la faire appliquer avec l’égalité des droits qu’elle comporte. Si ces fêtes, marquées par quelques paroles fortes et f ières, provoquaient enfin l 'essor d’un esprit nouveau, conforme au traité conclu en 1867 entre deux communautés religieuses et deux races.

Allons, Messieurs, un peu de courage et de dignité.

Antonio Perrault.

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