EN ENTENDRONS-NOUS PARLER BIENTOT
Depuis environ trois mois qu’elle s’est posée, le plus profond silence n’a cessé de régner autour de la question du Labrador. Les journaux nous ont annoncé notre défaite à Londres et se sont tus. Pas un seul n’a risqué un commentaire qui en vaille la peine. La population, naturellement, n’a pas bougé. Bien plus, nous avons pu traverser toute une campagne électorale sans qu’un seul mot en fût dit. L’occasion était pourtant excellente de la poser devant le publie. Quelles sont les raisons profondes de ce mutisme inquiétant? Se proposerait-on de «classer» l’affaire, tout simplement, comme on a déjà «classé» tant d’affaires de meurtres et de vols de grand chemin?
A la vérité, notre population ne semble pas avoir bien compris ce que signifie une amputation de territoire de quelque 110 mille milles carrés, décrétée à nos dépens, pour des raisons évidemment politiques, par un tribunal étranger qui n ’a jamais rien entendu à nos affaires. Outre qu’elle nous appauvrit, la cession du Labrador à Terreneuve compromet la sécurité future de notre province, de même que son libre épanouissement économique. Terreneuve, qui commande déjà l’entrée du Saint-Laurent, nous coupe désormais l’accès de l’Atlantique par le nord-est. Nous sommes embouteillés; et le jour pourrait venir, plus vite qu’on ne le croit peut-être, où nous nous rendrons compte des périls que comporte une telle situation. Ainsi que 1 ’écrit Eomier 1 : « Les peuples suzerains de la mer finissent toujours par vaincre les peuples continentaux, parce qu’ils possèdent à l’encontre de ces derniers, une arme lente, mais sûre, qui est, en coupant leurs échanges, en les bloquant, de les vouer à l 'asphyxie. » Et plus loin, parlant des transports, le même auteur ajoute: «Le transport maritime... l’emporte aisément sur le transport par terre. . . qui, sous peine de s 'atrophier, doit toujours aboutir à la mer.» Importance de la mer, donc! Or, de par la volonté des juges-politiciens de Londres, le Québec
1 Nation et civilisation, Lucien Bomier, pp. 13 et 27.
est en quelque sorte devenu une province continentale. Accepterons-nous qu’il le demeure à ses risques et périls? Encore une fois, nous posons la question: Quand et de quelle façon nos gouvernants entendent-ils régler l’affaire du Labrador?
Espéreraient-ils encore le concours des autres provinces canadiennes, des « provinces-soeurs », comme il paraît qu ’on dit dans les petites chapelles du fédéralisme intégral et du « canadianisme tout court » ? M. Guthrie, le chef du « grand parti de Cartier et de McDonald», s’est pourtant chargé, sans qu’on le lui demande, de dissiper les illusions et de mettre les choses au point à ce sujet. «La question du Labrador n’intéresse pas le Canada, puisque seul le Québec est en cause » a-t-il déclaré. C ’est clair et ce n’est pas malin. Voilà le sentiment de douce fraternité que soixante années de régime fédératif ont réussi à créer entre les provinces associées. En vérité, c’est un succès! Le Québec dépecé et livré par lambeaux à quiconque voudra bénéficier de la curée, cela n’intéresse pas le Canada. Allons, Canadiens français! Un coup de pied de plus ou un coup de pied de moins, qu’est-ce que cela peut bien vous faire? Sonnez trompettes, résonnez tambours! Organisons la farandole! Fêtons la Confédération et ses charmes do sexagénaire! Après la fête, il sera toujours temps de gémir et de rattraper notre Labrador!
Esdras Minville.